Par Lomoussa BAZOUN

Publié dans Courrier Confidentiel du 10 octobre 2017

Beaucoup de choses ont été dites sur la prise de pouvoir par les jeunes capitaines. Le chef de l’Etat d’alors, le Médecin-Commandant Jean-Baptiste Ouédraogo, donne ici sa version des faits. Témoignage exclusif.

Le Président JBO dément d’abord avoir été celui qui a ordonné l’arrestation, le 17 mai 1983, de Thomas Sankara, alors Premier ministre. «Son arrestation a été préparée et concoctée en dehors de moi. J’ai été totalement tenu à l’écart parce que je n’étais pas pour son arrestation. J’ai reconnu qu’il y avait effectivement des problèmes au sein du mouvement. J’ai alors estimé qu’il fallait le recentrer politiquement au cours d’une assemblée générale extraordinaire. Et je préparais cette assemblée, parce qu’on estimait que Thomas parlait trop. Il engageait le mouvement en dehors de ce que nous avions arrêté comme objectif.

On avait prévu que le mouvement devait durer deux ans, alors que lui travaillait pour basculer dans la révolution. On n’était pas d’accord. Mais le groupe de Yorian Somé avait horreur du communisme. C’est donc eux qui ont préparé le coup du 17 mai avec Jean-Claude Kamboulé et le commandant de la Gendarmerie de l’époque, le Colonel Ouattara. Le 17 mai, dans la nuit, j’ai été alerté par un gendarme qui m’a dit qu’il y avait un mouvement de blindés et il m’avait demandé si j’étais au courant. J’ai dit non. Effectivement, quelques minutes après, il y avait des blindés aussi en face de ma résidence et face à la résidence de Sankara. Après, Sankara m’a appelé. Il m’a dit qu’il y avait des officiers qui sont venus l’arrêter. Moi j’ai dit que je ne comprenais pas. L’un de mes éléments a même tiré.

Cette nuit-là, il y a eu un coup de feu. Et c’était de chez moi. Mais ils ont été neutralisés plus ou moins. Et ils sont restés tranquilles. C’est de cette manière que j’ai vécu les évènements du 17 mai. C’est le lendemain que j’ai compris qu’il y avait eu des réunions au camp auxquelles je n’avais pas participé. Certains mêmes proposaient de décapiter le Conseil du salut du peuple (CSP) et nous arrêter tous. L’armée allait reprendre le pouvoir. Mais certains ont refusé. Ils ont dit qu’ils pouvaient s’entendre avec moi. Et que c’est plutôt le Premier ministre qui fait des écarts de langage. Finalement, ils ont dit de me laisser et ils sont venus me voir le lendemain pour me dire de faire une déclaration pour recentrer le mouvement. C’est moi qui ai ordonné la libération de Thomas Sankara. Mais il n’était même plus libre. C’étaient les mouvements qui l’encadraient qui avaient pris les devants de la lutte, notamment la LIPAD et l’ULC-R. C’est eux qui agitaient. Ils ont dit à Thomas de n’accepter aucun compromis entre lui et moi. »

Après les évènements du 17 mai, le président fait un petit réaménagement au sein de l’armée. Le chef d’Etat-Major général des armées, Yorian Somé, principal instigateur de l’arrestation de Sankara, de Henri Zongo et Jean-Baptiste Lingani, perd son poste. Il est remplacé par un intérimaire, le Colonel Marcel Tamini. Mais lui aussi a basculé du côté de Sankara. Le Président Ouédraogo s’en rendra compte le 4 août 1983: «Il travaillait avec Sankara, tout en étant avec moi. Le 4 août 1983, j’avais rendez-vous avec lui. Il m’a dit qu’il était malade. Mes hommes m’ont dit que ce n’était pas vrai. Donc je suis allé chez lui par surprise. Effectivement, il n’avait rien. C’est là qu’il m’a dit : Président, est-ce que vous n’allez pas essayer de rencontrer Thomas avant la tombée de la nuit parce que j’ai des informations qu’il y aura ceci ou cela. Il était donc bien au courant du coup d’Etat en préparation. C’est là qu’il a proposé qu’une rencontre soit organisée entre Thomas et moi au siège du chef d’Etat-Major. J’ai accepté le principe, mais j’ai souhaité que ce soit chez moi. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés vers 19 h à mon domicile. Il y avait Thomas, Henri Zongo, Kassoum Ouédraogo, Kouamé Lougué, Marcel Tamini et moi. C’est Tamini qui a situé l’objet de la rencontre. La parole a été donnée à Thomas. Et c’est là qu’il m’a dit que le 17 mai, ce que j’ai fait n’était pas bien. Il a dit que j’aurais dû le soutenir plus, même si moi aussi j’étais mis en minorité. Mais il a dit qu’il demeurait patriote et qu’il était favorable à ce qu’une solution politique soit trouvée à la sortie de crise. Henri Zongo a dit qu’il n’en était plus question parce qu’ils ont été humiliés. Ensuite, il a sorti des propos un peu ethnicistes. Kouamé Lougué et Kassoum Ouédraogo ont dit que la crise était interne au CSP, et comme ils n’en faisaient pas partie, ils n’avaient rien à dire. Quand j’ai pris la parole, j’ai dit qu’il fallait sortir du cadre de ce que Henri racontait parce qu’il n’y avait aucun problème tribal. J’ai dit que s’il y avait un problème politique, il fallait qu’on y trouve une solution. S’il est militaire aussi, il en fallait de même. Et j’ai ajouté que j’étais prêt à accepter n’importe quelle solution, pourvu qu’on ne s’affronte pas, qu’on ne s’entretue pas. Même s’il fallait que je me démette afin qu’on puisse mettre en place un gouvernement d’union nationale, présidé par celui que l’armée aura choisi. C’est là que Thomas a dit que si c’était ainsi, on pouvait s’entendre.

Mais il fallait qu’il aille voir Blaise Compaoré parce que c’est lui le maître du jeu. Les hommes de Blaise étaient déjà dans la ville. Moi, je ne sais pas ce qui s’est passé par la suite. Après, j’ai appris que Blaise a rejeté les propositions de Thomas. Et surtout, les civils ont dit qu’il fallait faire une sorte d’insurrection, qu’il y ait des combats pour que politiquement, ça prenne. Quand Sankara est parti, il n’est plus revenu.

Une heure après, les coups de feu ont éclaté. Il était 21 h. ça, c’était le coup d’Etat de Blaise. Personne ne l’a arrêté. Vers 22 h, Blaise est venu chez moi. On s’est salué simplement. Il a fait le tour de la maison et il est reparti sans rien dire. Une heure après, Thomas, accompagné de Abdoul Salam Kaboré et de Pierre Ouédraogo, est venu à la maison. Thomas les a laissés de côté et il est venu me voir seul. Il m’a dit que Blaise a opéré le coup d’Etat et lui il a proclamé la révolution. Il a proposé de m’évacuer et d’assurer la sécurité de ma famille. Parce que notre différend était seulement politique. Je lui ai dit que pour la sécurité de ma famille, je suis d’accord. Mais je n’avais pas besoin qu’on m’évacue. J’ai dit que s’il ne me tuait pas, j’allais rester pour suivre le déroulement de sa révolution. Ma reddition a été obtenue par Vincent Sigué et Hyacinthe Kafando. Kafando même voulait m’abattre. C’est Sigué qui l’en a empêché. Il lui a dit ceci : «On n’a pas reçu cette consigne. On nous a dit de tout faire pour protéger le président. Ils ont dit qu’ils n’en voulaient pas au président mais plutôt à Yorian Somé et à Jean-Claude Kamboulé. Si tu l’abats, je t’abats». Après, Sigué est revenu me chercher pour m’envoyer à la Présidence.

Le lendemain matin, quand Thomas est venu me voir là-bas, je lui ai demandé le nombre de morts. Il m’a dit qu’ils ne dépassaient pas 5. Vers 11 h, on m’a envoyé au Conseil de l’Entente. J’ai passé la journée là-bas, sans manger, sans boire. Le soir, vers 18 h, ils m’ont transféré à Pô. J’ai été libéré en 1985. Mais j’étais en résidence surveillée chez moi, jusqu’à l’assassinat de Thomas Sankara. Mais c’est Hyacinthe Kafando et un certain Touré qui m’ont transféré à Pô. Sur la route, Kafando m’a dit : «Tu as eu la chance hein ! Je voulais te buter parce qu’on m’avait dit de me débrouiller pour t’éliminer ». Je ne sais pas qui lui avait dit cela».

Le président est aussi revenu sur sa prise de pouvoir le 7 novembre 1982. Contrairement à ce qui se dit, il affirme avoir participé, de bout en bout, à l’organisation de ce coup d’Etat pendant au moins trois mois. Mais ce n’était pas prévu que ce soit lui qui l’assume. Le groupe était composé du Capitaine Kambouélé, du Capitaine Pierre Ouédraogo, des officiers du Génie militaire, le Lieutenant Sedogo, et d’autres. Il y avait aussi le Commandant Jean-Baptiste Lingani. Mais tout le groupe était convaincu que c’est Thomas Sankara qui connaissait bien le milieu politique, qui pouvait assumer le projet. Et il était d’accord jusqu’à la fin du coup d’Etat dans la nuit du 6 novembre. Thomas Sankara était chargé de couper les communications. Lingani et Jean-Baptiste étaient, eux, chargés de superviser la coordination des opérations.

Quand le coup a réussi, confie l’ancien Président Jean-Baptiste Ouédraogo, le groupe s’est retrouvé au camp (groupe des blindés) dans le bureau de Kambouélé pour faire le point. Et tout le monde était là, sauf celui qui doit assumer la paternité du coup d’Etat, Thomas Sankara. Ce dernier réapparait le matin du 7 octobre. Et quand le groupe lui a dit que tout est fini, que le reste lui revenait, coup de tonnerre ! Le jeune capitaine refuse. « Il a dit qu’il ne pouvait pas, qu’il n’était pas prêt, qu’il ne pourrait pas rassembler l’armée qui est déjà divisée. Et il a ajouté qu’il fallait une personnalité assez connue et forte », explique l’ancien président. Après moult discussions, décision a été prise de donner le pouvoir au chef d’Etat-Major général des armées, le Colonel Yorian Somé, qui était en permission dans son village. Et c’est Sankara qui a fait la proposition. Un message a été envoyé au Colonel pour qu’il rentre à Ouaga.

Le colonel Somé est rentré et c’est Henri Zongo qui lui a présenté le scénario. Celui-ci n’a pas refusé. Il préparait même son discours et contactait des gens pour son gouvernement. Mais Sankara, qui a certainement contacté, lui aussi, des acteurs du monde politique, est revenu dire au groupe que les partis politiques n’étaient pas prêts à soutenir le mouvement si Somé était mis au-devant de la scène.

Du coup, il fallait trouver quelqu’un d’autre. Et c’est dans les discussions que le choix a été porté sur l’officier le plus âgé dans le grade le plus élevé. Il se trouve que parmi les deux commandants (Lingani et Jean-Baptiste Ouédraogo) qui étaient dans le coup, Jean-Baptiste était le plus âgé. Mais il dit avoir refusé l’offre. Il a fallu « qu’on me travaille », dit-il. Mais comment faire pour que Somé ne sache pas qu’après l’avoir choisi, on ne voulait plus de lui ? La parade a été trouvée. Il fallait passer par des élections. Le groupe des putschistes proposait Jean-Baptiste Ouédraogo. Il a été expliqué au Colonel Somé qu’il pouvait se présenter. Les autres officiers de l’armée ont proposé le Général Marc Garango. Il y avait donc trois candidats. Mais c’étaient des élections de façade, selon l’ancien président, parce que tout était mis en œuvre pour que le choix des votants soit porté sur lui. Et c’est ce qui a été fait. Il avait maintenant la voie libre pour se proclamer président de la Haute-Volta.

Par Lomoussa BAZOUN

Source : http://www.exclusif.net/Le-dernier-temoigne-de-Thomas-Sankara-sur-Blaise-Compaore-Il-a-contre-moi-des-armes-que-vous-ignorez-Regardez_a8683.html

LAISSER UN COMMENTAIRE

Saisissez votre commentaire svp!
SVP saisissez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.