C’est une partie des pages sombres de notre histoire politique que Sayouba Traoré, qu’on ne présente plus, a décidé de rendre publique. Des assassinats de personnalités militaires et civiles, accusées de comploter contre le pouvoir en place de l’époque, sommairement jugées, reconnus coupables, exécutées et enterrés dans l’anonymat total. La découverte récemment de la supposée tombe de Dabo Boukari à Pô représente aussi un espoir pour les familles de ceux qui attendent encore, plus de 30 ans après, de faire le deuil de leurs parents disparus. On le sait, le bourreau tue deux fois ; a seconde fois par l’oubli.

Par Sayouba Traoré

Pour éviter d’être accusé de vouloir manger mon piment dans la bouche d’autrui, pour une fois je vais tremper mon tô dans la sauce qui est devant moi. Je veux parler du dossier des sept fusillés du 11 juin 1984 « sous un baobab et enterrés nuitamment au cimetière de Tanghin ». Ceux qui me connaissent savent que c’est une affaire qui a fait dévier le cours de mon existence. Ces gens avertis savent également que j’ai une petite -toute petite- légitimité à parler de cette affaire.

En comptant bien, cela fait maintenant 33 ans -l’âge du Christ- que les femmes et les hommes touchés par cette sinistre affaire gardent un silence contraint. Le silence peut être un tombeau. Jamais un refuge. Car un refuge peut être précaire et temporaire. C’est-à-dire qu’au bout de l’attente, il y a l’espoir. Or le silence est une forme de mort volontaire. Un suicide non revendiqué, en somme ! Avec des parois et des limites non définies. Quelques citations glanées dans le presse, afin de situer le lecteur.

« Le 11 juin 1984 le colonel Didier Tiendrébéogo maire de Ouagadougou et six de ses camarades à savoir les lieutenants Moumouni Ouédraogo et Maurice Ouédraogo, l’homme d’affaires Adama Ouédraogo, l’ex-major de gendarmerie Barnabé Kaboré, le sergent du RCS Moussa Kaboré et le pilote d’Air-Burkina, Issa Anatole Tiendrébéogo, accusés de complot ont été froidement abattus sous un baobab et enterrés à la hâte au cimetière de Tanghin »

« Le 11, la Cour martiale révolutionnaire de Ouagadougou condamne à mort sept personnes impliquées dans une tentative de coup d’État prévue pour le 28 mai. Les conjurés, arrêtés le 27 mai, sont immédiatement fusillés après le verdict. »
« Le 12 juin 1984 cinq militaires et deux civils ont été exécutés après avoir été condamnés à mort la veille par un tribunal militaire pour complot contre le gouvernement. « On se garde d’oublier le colonel Nobila Didier Tiendrébéogo et ses 6 compagnons d’infortune, accusés de complot et sommairement exécutés sous un baobab la nuit du 11 au 12 juin 1984, verdict d’une cour martiale expéditivement réunie la même nuit. »

Ces causes rangées aux oubliettes

La jeune génération sera troublée de découvrir de telles affaires. Tout simplement parce que personne ne leur en a parlé. Les plus anciens, témoins des faits, seront peut-être irrités, agacés, et plus sûrement gênés que quelque plumitif aille déterrer de telles vilenies. Mais tous doivent comprendre la douleur de concitoyens , comme moi, porteurs en leur sein de causes orphelines, « tous ces cas rangés aux oubliettes de l’indignation sélective et qui méritent aussi qu’on en parle ». Enfin !
J’ai dit plus haut que j’avais quelque légitimité à parler de cette affaire. Explications ! Pendant onze longues années, l’homme d’affaires Adama Ouédraogo, comme disent les dossiers judiciaires, et moi avons vécu dans la même maison à Koulouba Tangzougou. Complexités de la structure familiale moaga, il était l’aîné par l’état-civil, et mon neveu du fait des stratifications générationnelles. Tout cela n’a pu empêcher une réelle complicité, en ces temps de jeunesse insouciante. Pour les copains du quartier, il n’y avait pas de Sayouba. J’étais « Grandeur », à cause d’un encombrant 1,92m et des membres interminables. Et Adama Ouédraogo était craint et surnommé « le chinois de Grandeur », parce que judoka remarqué et doté d’une témérité sans faille. Que j’aille poursuivre des études à Paris en février 1981 n’avait pas réussi à distendre nos liens. Venu à Paris pour rencontrer des partenaires d’affaires, nous étions ensemble, le temps peu de temps que nos activités respectives nous le permettaient. Et c’est moi qui l’ai accompagné un soir à l’aéroport Roissy Charles de Gaulle où il a embarqué dans le DC10 d’Air Afrique pour Ouagadougou. Ne voilà-t-il pas que les médias d’état annoncent qu’il se trouvait à Dakar pour rencontrer le Professeur Joseph Ki Zerbo, afin de fomenter un Coup d’état contre Sankara ? Affaire tellement grave que je commets un attentat contre la grammaire. Ainsi donc, je mets des majuscules d’une grande sacralité à Coup d’état Et moi je voyais toujours la chaise qu’il a occupée, le plat de tô sauce feuilles que nous avions partagé, l’au revoir pudique que nous avions échangé à l’aéroport.
Il se dit que lors de la réunion du CNR, Sankara tenait la position selon laquelle, il fallait pousser plus avant les investigations. Lui ne savait pas que les accusés avaient déjà été tués. Et que, toujours selon le fameux « ON » cher aux Africains, au petit jour du lendemain, pour la réunion du CNR, d’autres militaires ont gagné la salle, portant le nombre des partisans à la peine de mort au quorum suffisant. Et que, ainsi fait, le vote pour la peine de mort est passé plus facilement. Allez savoir ! Pour camoufler une putréfaction, les politiciens disent les militaires. Il faut comprendre la sublime supercherie qui échappe aux troupes elles-mêmes. De même, Radio rumeur dit que suite à l’assassinat du commandant Amadou Sawadogo sur un ponton, Sankara aurait confié fiévreusement à Blaise -entendre bien évidemment Blaise Compaoré- qu’il allait mener une enquête et que les responsables « seront châtiés à la hauteur de leur forfait ». Et que Blaise -toujours entendre bien Blaise Compaoré- aurait répondu par un sourire entendu. Toutefois, cette remarque : Sankara était la tête pensante. Et il était loin d’être un vieux cheval, croyait-on. Pour lui donc, pas donc d’espace sauvage perdu. Ou alors, on a rêvé d’un type… qui … et qui… et pour qui….
Étrange vérité officielle pétrie de mensonges adroits ! Je pourrais en dire plus et tant. Mais ce n’est pas l’objet de cet écrit.

En temps et à l’endroit

Pourquoi c’est aujourd’hui seulement qu’il parle de tout ça ? Ce type ne changera jamais ! Que le lecteur se rassure ! La contradiction ici n’est qu’apparente. Elle traduit seulement l’embarras de l’interlocuteur à qui, paradoxalement, elle n’apparaît guère. Car nos yeux n’ont jamais cessé de parler de cette affaire qui dévore les tripes. Nos soupirs n’ont jamais cessé. Le regard terne de la veuve et les rires sans saveur de l’orpheline n’ont jamais cessé de questionner.
L’histoire traîne le pas, mais elle arrive invariablement à point nommé. Car comme dit le proverbe, « son watparoudnguésséyé ». Pourquoi monter dans l’arbre pour regarder celui qui arrive, alors qu’il suffit d’attendre ? Au fil des dossiers, des experts internationaux ont été convoqués, invités, prébendés au Burkina Faso. Ce qu’on a pu faire pour les uns n’est pas interdit pour les autres. Si on a pu expertiser des tombes, des corps, des automobiles, des incendies et des départs d’incendie, des balles et des trajectoires de projectiles, des blessures et des traces de chocs, aucune impossibilité ne vient entraver la marche de la justice dans ce cas également. A moins de considérer qu’il y a des super-citoyens et des citoyens de moindre importance. Ce qui ne saurait se concevoir dans un esprit normalement disposé.
Nullement perfide, je dis tout cela, j’écris toutes ces choses, avec la conscience tranquille. Persuadé qu’entre frères, on peut être adversaires. Jamais ennemis ! La nuance n’est pas mince. J’ai participé à des campagnes électorales. Et j’avais du mal à expliquer la différence entre « tond bèèba » et « tond ziidintaasé ». « Pa bèèyé, yaawagsentaaga ». Il n’est pas notre ennemi, il est notre concurrent. Il faut aller au plus profond de soi-même pour trouver les mots qui conviennent.
Je dis et j’écris ces choses aujourd’hui parce que nous aussi nous voulons savoir. Savoir sous quel bosquet dort mon cher neveu Adama, depuis ces 33 longues années. Ces matinées lumineuses dont il n’a pu profiter. Ces soirées dont il n’a pu goûter la fraîcheur. Ces nuits étoilées dont il n’a pu admirer la flamboyance. Nous sommes Africains. Une tombe commune est une infamie comprise seulement des soldats. Ou peut-être des croque-morts. Encore que ! On ne leur pas demandé s’ils font semblant pour mériter, ou alors…
Pour l’heure, cette supplique ardente, vénéneuse, indécise. Donnez-nous la force de venir transférer notre fils et époux, dans le seul endroit qui réclame sa sépulture. Cela ne nous consolera pas de sa perte, injuste il est vrai, mais cela mettra un peu de baume sur nos meurtrissures. Il n’y a rien de politique, rien de politicien, rien de politicard, dans cette demande. Et je sais que tout être humain doté de raison peut le comprendre. 33 ans qu’il est occis pour répondre de la raison d’état ; 33 ans qu’il veut un endroit à lui pour dormir. C’est trop demander ?
Excellences, magnificences et succulences, toutes catégories confondues, toutes coteries comprises, nous vous prions de bien vouloir comprendre et accepter que nous ne demandons pas autre chose. Il n’y a aucune raison de penser que nous ne ressentons pas de la douleur. Seulement, ces souffrances sont muettes. Et le mutisme est un troublant mystère.

Sayouba Traoré
Écrivain-Journaliste
Chevalier de l’ordre du mérite National

Source : http://www.kaceto.net/spip.php?article2074

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