"Les Comités de défense de la Révolution (CDR) dans la politique du Conseil national de la Révolution (CNR) de 1983 à 1987 : une approche historique à partir de la ville de Ouagadougou" de Kakiswendépoulmdé Marcel Lalsaga (extraits)


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Les permanences CDR : points d’appui de l’action des CDR

Les permanences étaient des services chargés d’assurer le fonctionnement et la continuité du pouvoir révolutionnaire local représenté par les CDR. Tous les 30 secteurs de la ville de Ouagadougou s’étaient dotés d’une permanence CDR.

Dans un premier temps, les CDR réquisitionnaient des maisons de particuliers pour en faire des permanences provisoires. Ce fut le cas du secteur 14 (Zogona). Au secteur 29, les CDR ont d’abord occupé une salle de l’école de Wemtenga ; ensuite, ils ont transféré la permanence à l’école Dagnoen avant d’occuper une des cours du chef coutumier de ce quartier. Ce fut le cas des secteurs 24 et 30. Mais, il faut souligner que les CDR de ces deux secteurs avaient indemnisé symboliquement les deux propriétaires spoliés : le bureau CDR du secteur 24 déguerpit l’occupant au prix de 1,5 millions, et celui du 30, 3 millions.

Modestes au début, les permanences devinrent très vite des édifices ostentatoires de prestige et illustrèrent une concurrence sérieuse entre les différents secteurs. A la première conférence nationale des CDR, une résolution développa cette compétition en ces termes très révélateurs : " Considérant que la permanence CDR est le lieu privilégié de rencontre de tous les militants du Comité de Défense de la Révolution et que de ce fait, elle constitue un centre d’expression et d’épanouissement de l’action révolutionnaire, la Première Conférence Nationale des CDR affirme que la permanence reflète la révolution elle-même et demande en conséquence que toute permanence CDR ait une agréable présentation qui témoigne de la créativité militaire, responsabilise tous les bureaux CDR dans ce sens et demande au SGN-CDR d’entrevoir une possibilité de récompense aux CDR les plus dynamiques ".

Un autre fait avait attisé cette " guerre " des permanences : le mercredi 24 juin 1987, le Conseil des ministres se tenait à la permanence du secteur 30. Il loua la hauteur de l’organisation et la ferveur révolutionnaire des militants de ce secteur.

Ces événements très significatifs marquèrent certainement les esprits des CDR qui saisirent que l’édification d’un bâtiment de charme constituait un gage de leur militantisme révolutionnaire. Les secteurs se lancèrent donc dans de nouveaux chantiers ; en exemple, on peut citer les secteurs 17, 20, 21, 22 et 23 notamment.

Pour financer les travaux, les CDR multipliaient l’organisation des kermesses, des cotisations… La permanence du secteur 22 par exemple coûta la somme de douze millions de francs CFA malgré la gratuité de la main-d’œuvre.

Cependant, ces rivalités entre CDR dans la construction défavorisèrent souvent la gestion de proximité dans les secteurs. On assista ainsi entre 1986 et 1987 à une survalorisation de la permanence en ce sens qu’elle constituait un enjeu capital dans les rapports avec le pouvoir révolutionnaire. Ce que Sylvy JAGLIN a critiqué en ces terme : " L’indigence de leurs (CDR) moyens et l’intense compétition qu’elles (permanences) déclenchent contraignent ainsi les CDR à des gauchissements circonstanciels de leurs programmes dont l’empilement menace l’ensemble de l’édifice gestionnaire de proximité ".

Au-delà de ces aspects que nous venons d’évoquer, la permanence représentait le siège du pouvoir local révolutionnaire, le centre administratif et le lieu de commandement par excellence des CDR dans le secteur. Elle constituait le centre de diffusion du message révolutionnaire, le quartier général des CDR dans la localité concernée.

Cependant, le symbole de fierté que représentait la permanence n’était pas une vision partagée. Pour ceux qui avaient eu des accrocs avec les CDR, c’était le lieu de la terreur, des tracasseries et des sanctions de tous genres. Ainsi, la permanence n’avait pas toujours bénéficié d’un bon regard.

Publié sur le net le 5 janvier 2010 à l’adresse http://www.journalbendre.net/spip.php?article3134

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La lutte contre l’excision

Ce fut lors de la semaine nationale de la femme de mars 1985 que le CNR décida la lutte contre la pratique de l’excision. On assista à une condamnation unilatérale de la pratique. Selon Thomas SANKARA, l’excision matérialisait ce que la tradition africaine avait de pire, de plus dur et de plus inadmissible. Il s’agissait donc d’une condamnation sans appel d’une pratique pourtant très populaire dont la finalité était d’aboutir à son extirpation totale de la société.

Tâche épineuse lorsqu’on sonde la réalité sociale sur laquelle la prégnance des symboles culturels et religieux représentés par l’excision demeure éminente. En effet, comme le fait remarquer Mathias KANSE, l’exercice de l’excision était relatif à un ensemble complexe de mythes et de croyances. Ainsi, on a pu penser que le maintien du clitoris chez la femme tuait le nouveau-né qui l’effleurait. Dans certaines traditions, la femme ne revêtait sa vraie nature que lorsqu’on lui enlevait son clitoris qui constituait un organe virilisant. D’autres, surtout dans les milieux musulmans, voyaient en l’excision une étape qui rendait la femme pure. Il faut enfin relever cette opinion générale qui estimait que l’excision était une nécessité pour s’assurer la fidélité de la femme mariée. A ce propos, Adja Fatimata SAMASSEGOU, exciseuse depuis l’âge de 12 ans affirmait : " Jadis lorsque les hommes allaient en guerre ou bien étaient choisis pour faire le guet et prévenir en cas d’agression, ils faisaient exciser leurs femmes pour que durant leur absence elles n’éprouvent pas le désir de rapport sexuel. Il faut avouer que les femmes non excisées sont plus sensuelles et plus enclines à tromper leurs maris ".

Le CNR se trouvait ainsi en butte à une situation délicate qui le forçait à transiger avec l’exactitude sociale. Mathias KANSE soutient dans ce sens qu’ " il a pu mesurer la difficulté qu’il y a à engager une lutte contre des symboles profondément enracinés dans l’imaginaire populaire ".

Fort de ce constat, le CNR opta pour une stratégie souple. Il ne s’agit pas d’une décision ou d’un décret à appliquer systématiquement, mais plutôt d’un ensemble d’initiatives par le biais de la sensibilisation de toutes les couches populaires pour transmuer graduellement les mentalités. Dans cette perspective, on assista à des forums-débats sur la question, organisés par les CDR, de concert avec les responsables des organisations féminines et les responsables de culte. La presse fut mise à contribution pour conférer une envergure à la dénonciation de la pratique. Par exemple, on n’a pu lire à la une de l’hebdomadaire CARREFOUR AFRICAIN des titres de dossier comme : " L’excision : un égoïsme déguisé ", " Ma fille ne sera pas excisée ". Notons que " Ma fille ne sera pas excisée " était d’ailleurs le titre d’un film coréalisé par Boureima NIKIEMA et Norbert ZONGO qui a été diffusé à la télévision pour rendre plus agissante la sensibilisation.

Toute analyse faite, les résultats de la croisade contre l’excision obtenus sous le CNR demeurent rachitiques. Les résistances à l’abandon de cet usage prôné à cor et à cri par le CNR furent des plus vives, surtout dans les espaces ruraux dont le taux élevé de l’analphabétisme consacrait un certain ésotérisme au message du CNR. Il n’en demeure pas moins que dans les centres urbains comme Ouagadougou, on a pu observer un recul de la pratique.

De nos jours, l’excision est devenue une pratique illicite sévèrement punie et une opinion de plus en plus large souscrit à cette disposition légale. Les efforts du CNR ont eu le mérite d’avoir interpellé l’opinion nationale sur une pratique qui était dangereuse pour la santé de la femme et que des considérations culturelles et religieuses impertinentes avaient légitimée à tort. Le CNR a été au début de cette longue marche qui a permis aux gouvernants actuels de proscrire légalement la pratique de l’excision.

En somme, la pratique de révolution des mentalités a constitué un véritable code moral et social nouveau avec des implications diverses et complexes faites souvent de passivité ou de résistance au niveau des couches sociales. Cela révèle la difficulté que le CNR avait à faire adhérer la société à un nouveau style de vie contredisant des habitudes ou pratiques longtemps enracinées. Il ne faut cependant pas réfuter que ce civisme révolutionnaire ait éveillé la conscience de la population par rapport à des questions dont le traitement avait permis de la décharger de comportements à effets pervers.
Le rôle socio-économique des CDR a révélé un nouveau schéma directeur de développement déployé par le CNR dont l’originalité s’était traduite par la sollicitation permanente des masses populaires et l’exhortation à une vie simple basée sur l’austérité économique. La réalisation de cette nouvelle conception de développement fondée sur la participation populaire s’était exprimée par la mise en route de deux programmes de développement qui à tous points de vue ont contribué à transformer les réalités socio-économiques du Burkina Faso. On a assisté à un volontarisme spectaculaire qui, tout en impliquant la population aux activités de développement, a milité contre vents et marées pour une reconversion des mentalités, gage d’un développement véritable et durable. L’appréciation du rôle socio-économique des CDR et leur exercice du pouvoir politique met en évidence une série de bouleversements complexes de tous ordres qui ont déterminé le cours de la révolution.

Publié sur le net le 10 février 2010 à l’adresse http://www.journalbendre.net/spip.php?article3190



 


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