Interview de
Cette interview réalisée par Saïd Ould-Khelifa accompagne un reportage effectué en novembre 1983 pour l’hebdomadaire du Parti Communiste Français Révolution, aujourd’hui disparu. Nous avons repris le titre du journal mais cet entretien aborde de nombreuses questions, le rôle de l’armée dans la révolution, les rapports avec les syndicats, avec les autres pays d’Afrique ou avec la France et même quelques critiques contre la parti socialiste français.
Q : Président
Q : Vous avez vécu une première expérience qui a vu son terme le 17 mai. Entre le 17 mai et le 4 août, avez-vous eu le temps de reconsidérer le chemin parcouru, de faire votre autocritique ?
S’il y a une leçon que nous devons en tirer, c’est celle-là.
La deuxième leçon est celle-ci : il ne nous sert à rien de vouloir traiter avec nos ennemis. A ce niveau-là, c’est une lutte de classes. La lutte est sans pitié et sans merci. Nos ennemis ne nous font pas de cadeaux. Nous n’avons donc pas à leur en faire. Saint Just disait : "Celui qui fait la révolution à moitié creuse sa propre tombe". Nous pensions alors, sous le CSP, que ce que nous faisions était déjà assez révolutionnaire. Mais c’était une révolution à moitié, c’était du réformisme. Une des conséquences de la collaboration de classes que nous dénonçons aujourd’hui. Nous comprenons que nous n’aurions pas dû y croire.
Q : Vous avez déclaré dernièrement à Niamey qu’il n’y avait pas de pitié pour la révolution. Est-ce à dire que la révolution perd aussi de sa sérénité ?
Thomas Sankara : La révolution ne perd pas de sa sérénité. La morale bourgeoise, la sensiblerie que les réactionnaires utilisent pour domestiquer le peuple, tout cela doit être combattu. Avez-vous vu dans la réalité un réactionnaire éprouvant de la pitié ? S’ils avaient pitié, ils commenceraient par secourir tant et tant de malheureux dans les rues, les hôpitaux et ailleurs, alors qu’eux ont tous les moyens de se soigner, se vêtir, de se loger. Il y a des milliers, des millions de voltaïques qui n’ont rien. C’est est dû au manque de pitié. La pitié chez les réactionnaires est un vain mot. Ils n’ont de coeur que pour leurs intérêts, leur argent, leurs biens, leur capital. Ils se servent de cette morale comme d’un moyen leur permettant d’endormir les masses populaires. Nous ne sommes pas contre les sentiments nobles d’affection et même de compassion pour un humain, un humain qui souffre. Donc ce n’est pas un manque de sérénité de la part de révolution. C’est un courage que nous nous refusions par le passé, mais qui, aujourd’hui, s’impose à nous à cause du droit du peuple, car nous n’avons pas le droit de l’entraîner dans une semi-révolution. Il faut aller jusqu’au bout. Ce que nous n’avons pas dit hier, nous le disons aujourd’hui avec justement plus de sérénité et plus de conviction.
Q : Il y a quelques mois vous avez dit qu’un militaire non politisé était un criminel en puissance. Dans cette nouvelle étape que vit la Haute-Volta, le militaire va-t-il jouer un rôle beaucoup plus militant que militaire ?
Combien peuvent oser encourager le peuple dans cette voie ? Ils ne sont pas nombreux. Ceux qui sont les ennemis du peuple préfèrent s’appuyer sur une armée, donc sur un groupe d’hommes de la société qui consolide leur régime, leur pouvoir. Ils refusent les armes au peuple et le tiennent en respect. Ce n’est pas notre cas. Nous n’avons pas peur de le former militairement. Parce qu’il a confiance en nous et que nous avons confiance en lui. Le peuple sait que nous combattons les mêmes ennemis que lui, que nous sommes avec lui, que nous sommes en lui.
L’armée néo-coloniale qui faisait du militaire un privilégié de la société, cette armée-là est maintenant révolue. Et cela va jusqu’au combat contre l’élitisme. Nous sommes contre la formation élitiste du militaire qui a l’impression que son statut social le classe au-dessus du peuple. Nous sommes contre également les attitudes petites-bourgeoises de l’armée qui croit que le militaire doit être considéré, doit être mieux traité que les autres, et n’a pas les mêmes devoirs. Nous comme contre cela.
Q : Il existe en Europe une conception particulière de la prise du pouvoir par l’armée, on y distingue également l’armée du peuple. Vous avez maintes fois répété que ce n’était pas le cas dans un pays comme la Haute Volta. Mais d’un autre côté, nous avons tous été témoins d’expériences malheureuses où l’armée a pris le pouvoir en promettant le bonheur au peuple. C’est ce qui a, en partie, dévalorisé l’image de l’armée aux yeux du peuple. Les exemples en Afrique ne manquent pas. Est-ce que vous vous êtes établis des garde-fous pour ne pas déborder ?
Q : Vous avez introduit une nouvelle composante dans le système politique en Haute-Volta. C’est la réaction des CDR (Comité de Défense de la révolution). Ne pensez-vous pas que puisse surgir un jour le conflit de compétence entre les CDR et les syndicats en Haute-Volta ?
Q : Fusionner ou coexister ?
Q : Et les partis politiques ?
Q : Ce qui est frappant, c’est que pour un pays aussi petit que la Haute-Volta, il y ait eu dans le passé, une multitude de partis. Qui va s’occuper maintenant de la politisation des messes ?
Q : La Haute-Volta semble avoir quelques problèmes avec certains pays africains…
Nous, nous disons que notre révolution n’a pas été importée, elle ne saurait être exportée. Mais nous disons que, bien que la Haute-Volta n’entreprenne rien contre qui que ce soit, la vérité est révolutionnaire et finira par éclater où que ce soit. La révolution est scientifique, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Quelle que soit la position dans laquelle on se place, sans que la Haute-Volta y soit pour quoi que ce soit, si un pays veut éviter la révolution, ce n’est pas en cherchant à nous déstabiliser, c’est en faisant la révolution chez lui. La meilleure façon d’éviter la révolution, c’est de la faire. Nous n’avons pas attendu de mot d’ordre pour faire la révolution en Haute Volta. Nous l’avons faite parce qu’elle s’est imposée à nous. Ce n’est pas du volontarisme, ce n’est pas un choix comme au super marché. C’est la réalité sociale qui nous impose cette difficulté historique : le peuple voltaïque doit faire la révolution. Les autres peuples la feront avec ou sans le concours de la Haute-Volta. Simplement parce que la révolution ne s’impose pas à un peuple. Il faut laisser le peuple vivre son expérience, faire sa révolution en fonction de sa prise de conscience.
Q : On constate qu’il y a de nouveaux rapports avec les pays africains. Comment voyez-vous tout cela ?
IL existe des peuples partout et les peuples ne sont pas opposés les uns les autres. Non, il n’y a que les intérêts des classes exploiteuses qui sont liés et qui peuvent se liguer contre les masses populaires. Les masses populaires, qui étaient exploitées, dominées, qui étaient bâillonnées en Algérie, sont les mêmes qui ont été exploitées et bâillonnées dans le reste de l’Afrique. Il n’y a pas la révolution algérienne, propriété de l’Algérie. Il y a la contribution de l’Algérie à la révolution dans le monde et qui ne peut se consolider que si d’autres peuples apportent leur contribution. C’est ce que fait la révolution voltaïque. Elle doit être chaque fois vigilante et remise en cause perpétuellement pour aller de l’avant. Une révolution qui ne fait pas de pas en avant est une révolution qui régresse, donc une révolution qui s’amenuise, s’affaiblit et se fait récupérer par les forces ennemies qui essaient de l’avoir à l’usure. C’est aussi une méthode que l’ennemi réactionnaire emploie.
Q : Où en sont vos relations avec le France ? Quels sont vos préoccupations et vos souhaits ?
Propos recueillis par Saïd Ould-Khelifa,
Publié dans l’hebdomadaire Révolution N°196 du 2 décembre 1983 p. 58 à 61.
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