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"Qui connaît Thomas Isidore Sankara ?" de Eva Cantavenera

dimanche 25 janvier 2009 par Bruno Jaffré

Qui connaît Thomas Isidore Sankara ?

 

Eva Cantavenera

 

On connaît Martin Luther King, Nelson Mandela, Bob Marley, Ali Farka Touré, Amadou Ampaté Ba, Aimé Césaire, Will Smith, Angela Davis, Nina Simone, Bobby Mc Ferrin, Morgan Freeman, Billie Holiday, Toumani Diabaté et Ballaké Sissoko, Louis Armstrong et Ella Fitzgerald, Miles Davies et Thelenious Monk, Forest Whitaker, Othar Turner, JB Lenoir ou Wangari Muta Maathai et plus récemment évidemment - car maintenant on peut joyeusement écrire les deux pieds dans le réel ces quelques mots : Barack Hussein Obama, 44e président des Etats-Unis.

La liste n’est pas exhaustive évidemment et s’il fallait poursuivre avec celles et ceux qui firent ou font encore avancer les choses dans le sens de la tolérance et des droits humains, il serait sage de mentionner Gandhi, Andreï Sakharov, Germaine Tillion, les Mères de la Plaza de Mayo, Victor Schoelcher, l’abbé Pierre, Simone Weil, Jean-Pierre Vernant, Marcel Griaule, Bod Dylan, John Lennon, Pierre Rhabi, Albert Camus, Henry Thoreau, Vandana Shiva, Muhammad Yunus ou encore Al Gore.

Derrière chaque visage de cette poignée de noms on pourrait trouver ceux, anonymes, qui les suivent avec confiance, s’inspirant de leur courage pour agir, pierre par pierre, à leur niveau - ce qui fait des foules considérables : instituteurs, religieux, médecins, paysans, formateurs, des gens comme vous ou moi, des travailleurs sociaux, membres d’organismes ou d’associations diverses, des gens actifs dans la même direction.

Tous sans exception sont habités par la volonté de changer quelques choses à l’ordre de leur époque. Changements politique, culturel, économique, écologique ou spirituel, à différents niveaux et de diverses manières c’est toujours de changer quelque chose dont il s’agit et l’avènement d’un changement dépend - on commence à le savoir - d’un nombre considérable de paramètres. Or il se trouve que Thomas Isidore Sankara a changé énormément de choses en Afrique de l’Ouest.

S’il fallait essayer de brosser un panorama des domaines où l’esprit de changement s’incarne alors Sankara entrerait à mon avis dans la catégorie des révolutionnaires. J’ai failli ajouter "idéalistes" mais le mot est aujourd’hui passablement associé à "niais", "utopiste" voire "perdu d’avance" - aucune importance : je laisse l’adjectif de côté pour l’instant, il reviendra à la mode un jour puisque sans idéal rien n’avance et ceux qui œuvrent au changement le savent bien.

Thomas Sankara (1949-1987) est donc un révolutionnaire africain qui appliqua ses idées de changement au Burkina Faso. Cet ancien Royaume Mossi de Ouagadougou, devenu protectorat français en 1896, a été artificiellement baptisé Haute-Volta en 1919 par les colons. Démembrée en 1932 entre la Côte d’Ivoire, le Mali et le Niger, puis reconstituée en 1947, la République est proclamée en Haute Volta en 1958 dans le cadre de la Communauté Française. Deux ans plus tard le pays accède à l’indépendance et devient le Burkina Faso en 1984, grâce à Sankara. Le nouveau nom signifie "pays des hommes intègres". Donc une centaine d’années et quatre générations d’hommes et de femmes pour revenir à eux-mêmes.

Militaire, le capitaine Sankara participe à Madagascar à la révolution qui renverse le régime néocolonialiste et entre dans la pensée communiste. Conscient de la mainmise colonialiste persistante dans son pays, grand admirateur de la révolution cubaine, il entre au gouvernement en 1981 avant d’en démissionner. En 1983, il est le 1er ministre du nouveau président-médecin Ouedraogo. Mais en raison de ses positions trop radicales Sankara est emprisonné. Libéré par son frère d’armes, Blaise Compaoré, comme lui officier communiste, un coup d’état le porte à la présidence en 1983.

Lorsque Sankara accède donc aux plus hautes fonctions du pouvoir à 34 ans, la situation semble sensiblement la même au Burkina qu’à Cuba en 1956 : un petit pays très corrompu aux mains de riches pilleurs venus d’ailleurs où règnent l’injustice sociale, l’analphabétisme et le manque d’infrastructures pour une population surexploitée... Face à cette situation, les engagements et les réalisations de Sankara sont indéniables. On peut citer entre autres son combat contre la corruption, son refus des structures féodales tribales comme de l’impérialisme, l’amélioration de l’éducation et la santé en faisant construire écoles et hôpitaux, l’autonomie prise vis-à-vis des anciens colons, la réforme agraire redistribuant des terres aux paysans, la campagne de reboisement pour lutter contre la désertification et la modification du statut des femmes en interdisant l’excision, en leur donnant accès à la vie politique et en règlementant la polygamie. Comme à Cuba, tribunaux populaires de la révolution (TPR) et autres comités fleurissent.

En quatre ans d’exercice ce n’est pas rien. Alors comment se fait-il que le nom de Sankara soit si peu connu ? Que le Burkina n’évoque pas dans les esprits la même idée de résistance socialiste et de progrès que Cuba ? J’interroge ma mémoire scolaire française et que me dit le mot "Burkina Faso" ? Rien et c’est pathétique. Le sud-américain Guevara est partout, l’africain Sankara nulle part - pourquoi ? S’il existe une réponse unique à cette question je ne la connais pas mais j’aimerais essayer quelques pistes.

L’exercice du pouvoir assoit la contestation dans la lumière de la légitimité. Or l’état de révolution est un état temporaire qui ne peut et ne doit pas durer. Le révolutionnaire est marginal, caché, actif, souvent héroïque, en lutte - l’homme politique gouverne. La mise en pratique des propositions contenues dans toute révolution semble faire perdre l’impermanence rebelle, les hommes s’installent dans le pouvoir, se fixent et perdent ainsi l’aura de leurs jeunes années révolutionnaires.

Depuis 1967, le roi des révolutionnaires c’est le Che et cela fait une quarantaine d’années que cela dure grâce à une exploitation réellement étonnante de la photo ultra-célèbre de Korda : le Che sur ton tricot, le Che sur ta casquette, ton agenda, ton foulard, ta tasse, ta moto, coiffé de sa boïna, les yeux au ciel braqués sur l’étoile rouge sang. On a bien vu pointer un temps le kapol de Massoud mais ça s’est vite calmé, quant au keffieh palestinien je compte sur les doigts d’une main ceux qu’il m’arrive de croiser en ville... Pourtant je n’ai pas vu que les jeunes d’aujourd’hui ont moins besoin de symboles qu’autrefois ? Alors ?

Photographe officiel de Castro, Korda fit ce portrait durant une réunion du parti. Son journal "Revolucion" ne jugea pas bon de le publier. Mais durant l’été 1967, Korda donna le cliché à l’éditeur italien Feltrinelli de passage à Cuba. Quand le Che fut assassiné quelques mois plus tard l’éditeur publia une affiche dont le succès fut immédiat. Le photographe n’a jamais reçu la moindre somme de l’exploitation de cette image (sauf suite à un procès gagné contre Smirnoff) et il ne s’est pas opposé à la diffusion hallucinante du visage, pensant ainsi répandre "l’esprit du Che".

Sauf que, notre singulière époque ayant un talent fou pour transformer l’essentiel en accessoire, cristallisé dans son statut d’icône le Che, s’est transformé en gadget révolutionnaire car les objets sont morts et leur accumulation nous tue sans vivifier les idées. Ainsi tous ceux qui portent le tee-shirt du Che ne sont pas des graines de révolutionnaires socialistes (sinon on y serait déjà !) et on trahit les idées du Che en le laissant figé en beau et jeune ténébreux révolutionnaire en oubliant que Guevara a accompagné trois révolutions (à Cuba, au Congo, en Bolivie) dont deux ont été des échecs. Qu’est-ce qui circule donc par cette image ? Une lointaine révolution cubaine réussie qui n’a rien de romantique ? L’idéalisme (le revoilà) de la jeunesse qui ne dure qu’un temps mais qu’il faut chérir ? Le rappel de l’échec cuisant d’un certain socialisme face au capitalisme mondial ? Toujours est-il que pendant ce temps l’héritage de Sankara (lui aussi avec ses zones d’ombres, ses échecs et ses contradictions évidemment) attend dans l’antichambre de l’espoir.

Malgré lui le Che règne en monarque absolu sur l’imaginaire révolutionnaire et c’est peut-être aussi parce que le monde des blancs ne peut pas encore se reconnaître en Sankara. Le monde américain des blancs qui reste un grand pourvoyeur d’imagerie culturelle peut bâtir des légendes sur Malcom X, Martin Luther King ou Mohammed Ali parce que ces personnalités remarquables sont rattachées à un univers américain toujours avide de héros et qui se sont définit par leur lutte pour les noirs contre des blancs dans un pays largement blanc. L’histoire de Sankara parle d’un homme noir, dans un pays noir et qui travaille pour son peuple. Son aire d’activité ne concerne pas l’ennemi américain mais la vieille puissance européenne française, celle dont la mémoire est encore si menteuse à l’endroit de ses anciennes colonies, celle qui n’arrive pas à se sortir de son racisme ordinaire et où l’on voit que nulle part un homme noir de cette envergure n’a sa place.

En 1987 Thomas Sankara a connu le sort des révolutionnaires : trahit par son plus fidèle ami et frère d’armes, Blaise Compaoré, il est assassiné suivant un plan mis en place par le Front Populaire. L’avènement du Mouvement de Rectification de la Révolution est alors instauré par le nouveau président Campaoré (encore en exercice) qui avait estimé que Sankara avait trahit l’esprit initial de la révolution burkinabé. Les circonstances exactes de la mort de Thomas Sankara n’ont à ce jour, à ma connaissance, toujours pas été élucidées, pas de procès, pas de poursuites.

Au forum social altermondialiste africain de 2006 à Bamako et à celui de Nairobi en 2007 Thomas Isidore Sankara a été proclamé modèle de la jeunesse africaine. Alors Sankara, idéaliste courageux ? C’est certain ; révolutionnaire efficace ? Peut-être, homme politique inspiré ? Probablement ; dans tous les cas un parcours à méditer.

Eva Cantavenera novembre 2008 

 Source : http://naturalwriters.org/fr/eva/sankara.html

 


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