Nous vous proposons une interview inédite de Arba Diallo, ministre des Affaires étrangères lors de la première année de la Révolution. Elle a été filmée et réalisée, en octobre 2007, à Ouagadougou, par Charles Véron, réalisateur, et moi-même, alors que nous étions en repérage pour un film qui n’a malheureusement pas se faire faute de financement. Mais les images sont toujours là. Nous avons pu avoir cette interview grâce à son ami Philippe Ouedraogo, lui aussi ministre la première année de la Révolution qui y a assisté. Arba Diallo, n’a pas besoin de beaucoup de questions pour nous faire entrer dans les coulisses de la diplomatie. Il nous parle beaucoup des attitudes de Thomas Sankara et nous raconte quelques anecdotes inédites mais aussi nous livre sa propre conception de cet composante essentielle des relations internationales. La retranscription a été réalisée, par Leyla Mariam Diallo. Qu’elle soit ici chaleureusement remerciée.
Bruno Jaffré
Sankara et les affaires étrangères
Les affaires étrangères sont un département qui intéresse particulièrement les chefs d’état. Tout le monde veut y mettre son sein particulier, montrer qu’en réalité tout ce qui se passe, y compris la gestion du quotidien est du ressort, et du ressort presque exclusif du chef de l’État. Comme disait quelqu’un…, le président français actuel, il fait tout, on lui fait le reste. Et en réalité, c’est ce qui se passait.
Mais je dois avouer que ma connaissance du président était assez limitée mais quand je suis venu aux affaires en 1983 j’ai quand même trouvé un chef d’état extrêmement intéressé à tout ce qui se passe depuis les fins fond du Burkina jusqu’aux fin fond de la Chine populaire. Il était au courant de ce qui se passait, il voulait en avoir les détails, de ce qui s’était passé, et surtout, il tenait également à ce que, au niveau de son entourage immédiat, savoir qu’est-ce que l’on pense de lui, qu’est-ce qu’on est en train de comploter contre lui ou qu’est-ce que l’on peut faire de manière à ce que les rapports entre par exemple le Burkina et le Niger subissent une amélioration, surtout les relations entre le Burkina et la Côte d’Ivoire.
Parce que c’est là où vraiment c’était le plus salé. Salé pourquoi ? Parce que, pour l’opinion nationale ici, et en en particulier les jeunes, le stéréotype même de l’adversaire qui ne peut pas changer de la révolution, c’est le président Houphouët-Boigny. Et bien sûr, il nous le rendait bien d’ailleurs, parce que les premières rencontres que le président Houphouët a eu à convoquer, je me rappelle bien et cela a démontré un peu la nature des rapports qui allaient par la suite exister entre les deux.
Je me rappelle un après-midi, c’était presque au moment où Sékou Touré est mort, l’après-midi il m’appelle et il me dit il faut venir au conseil d’entente où il avait ses bureaux, il y a un problème. J’arrive, il me dit, on vient de recevoir une invitation pour le sommet des chefs d’État, le Conseil de l’entente qui devait avoir lieu le lendemain, à Yamoussoukro. Et lui, il dit : « c’est le genre de choses que je ne peux pas accepter. Et d’ailleurs, je n’irai pas. Et d’ailleurs, je veux en avoir le cœur net, je veux en particulier consulter l’un des seuls chefs d’État qui semblait être assez proche de lui, en l’occurrence le président Kérékou ».
Et sur ce, il prend son téléphone, il appelle le président Kérékou, il lui demande, « Camarade Président, est-ce que vous avez reçu l’invitation pour le sommet de Yamoussoukro ? » Kérékou lui répond, « Oui ». Et il demande au président Kérékou, « Est-ce que vous allez y aller ? » Et le président Kérékou lui dit, « Oui, je compte y aller ». Et sur ce, le président Sankara de dire : « comment est-ce que l’on peut se comporter de la sorte vis-à-vis des chefs d’État qui sont vos pairs, qui sont vos égaux ». Et Kérékou de lui dire, « vous savez, camarade Président, à quelle heure est-ce que vous avez reçu votre invitation ? » Et Sankara de lui dire à quelle heure il avait reçu l’invitation à venir à Yamoussoukro, et Kérékou de lui dire : « votre invitation est arrivée avant la mienne. Vous avez bien noté. Et pourtant, moi, je suis plus ancien que vous. Et mieux, moi, je suis le président en exercice du Conseil de l’Entente. Et ce n’est pas moi qui convoque le sommet, c’est Houphouët-Boigny qui convoque le sommet et à Yamoussoukro. Mais moi, je vais y aller parce que l’Afrique de l’Ouest est ainsi faite ». Bien sûr, Sankara de dire non, non, non, moi je n’irai pas.
Me voilà le lendemain, allant à Yamoussoukro, pour assister au sommet, à la place du président. Et bien sûr, je reste dans mon coin, parce que d’abord c’était les chefs d’État, vous connaissez le président Houphouët, il a rencontré les chefs d’État, il a discuté avec eux, puis il y avait une réception officielle qui était un déjeuner auquel tous les chefs d’état qui étaient présents étaient invités. Et moi, en tant que ministre des affaires étrangères, on a fini par me faire venir à la table. Et j’arrive, et Houphouët de me dire : « vous savez, monsieur Diallo, nous on n’a pas de secret ici ». Alors qu’ils avaient passé toute la matinée à discuter seuls. Je lui ai dit : « Oui, M. le Président, moi je vous crois ». Et il dit : « vous voyez, on discute de tout ouvertement. Et nous ne sommes pas là pour comploter en quoi que ce soit, contre qui que ce soit, il faudrait le dire au Président Sankara ». J’ai dit : « Monsieur le Président, je serai un fidèle messager et je ferai tout pour qu’il sache que personne n’a voulu ici à comploter contre lui et que vraiment, s’il était venu ici, il aurait trouvé une atmosphère à son goût ».
“Mes rapports avec les CDR ont toujours été des rapports extrêmement difficiles”
Mais c’était le premier coup et ça n’a pas cessé. Parce qu’ici la révolution c’était de changer et où est ce qu’on change, c’était d’abord en matière de relation avec les puissances impérialistes qui étaient là, les américains surtout, les français, les autres. Et comment est-ce qu’on va changer ? On va changer en montrant à ces ambassadeurs qu’ici, ils ne sont rien. Il faut les fouiller à l’aéroport comme on fouille n’importe quel quidam, parce que l’immunité diplomatique, ce n’est pas pour venir ici nous déstabiliser. Donc il faut savoir qu’est-ce qu’ils ont dans leur bagage. Et bien sûr, quand nous, on a été informés de cela, j’ai eu d’ailleurs plusieurs accrochages assez violents avec le secrétariat des CDR (Comité de défense de la Révolution).
J’ai essayé de leur faire comprendre qu’en réalité, ce qu’ils veulent faire aux Burkinabè, ils sont libres de le faire, mais dès qu’il s’agit d’un ambassadeur, il y a une manière de faire qui est qu’on ne peut pas négocier. Il faut l’accepter. Ce n’est pas à eux que nous avons affaire. Nous avons affaire à nous-mêmes d’abord. Et si vous ne voulez pas qu’ils viennent, vous leur dites, ils vont plier bagage et ils vont aller chez eux. Où est le problème ? Ça n’a pas été facile. Parce que pour les CDR également, la face visible de l’impérialisme international, c’était quand même ces ambassadeurs qui étaient là, en grosse voiture et cela les irritait à chaque fois qu’ils voyaient un ambassadeur venir avec son drapeau, sa Mercedes, ça les irritait, ça les rappelait ceux qu’ils ne voulaient pas voir. Alors, on a eu ce problème-là, à plusieurs reprises d’ailleurs. Et je dois dire que jusqu’à la fin du régime du CNR, mes rapports avec les CDR ont toujours été des rapports extrêmement difficiles. Et j’ai le sentiment que ceux qui ont tenté par la suite d’ailleurs de diaboliser les CDR en disant que beaucoup de dérives auxquelles on assistait étaient de leur fait, ils ont parfaitement raison, parce que nous on a pensé, nous au niveau du parti, qu’en réalité on a vu l’expérience des CDR ailleurs qui ont bien fonctionné. Bien sûr, il faut les contrôler, mais ce qu’on a vu par la suite, ce n’était pas du tout ce qu’on avait pensé.
Et je dois avouer également que l’effort pour essayer de normaliser, de réglementer non seulement le comportement des ambassadeurs ici, mais surtout également des ambassadeurs du Burkina à l’extérieur. Et je dois avouer que là également j’ai eu énormément de difficultés avec les ambassadeurs que nous avions nommés et qui pour eux étaient même les prototypes de personnes qu’il ne fallait pas envoyer pour représenter la révolution ailleurs. Et j’ai eu toutes les peines du monde à justifier 5, 6 ou 7 ambassadeurs qui étaient connus comme ayant leurs positions. Ce n’étaient pas des révolutionnaires, en réalité, si vous cherchez des révolutionnaires, vous savez où les trouvez. En fait, c’était des Burkinabè, comme n’importe qui. Et nous, à l’époque, on avait estimé que les meilleurs représentants que nous pouvions envoyer dans ces pays-là, en particulier l’ambassadeur en France, l’ambassadeur aux États-Unis, l’ambassadeur aux Nations Unies, l’ambassadeur en Allemagne, l’ambassadeur au Canada, en particulier, ces cinq ou six là, à mon avis, il valait mieux envoyer des personnes qui peuvent tranquillement expliquer ce que nous étions en train de faire, les difficultés que nous rencontrions, mais également le fait que c’était quand même un processus qui était venu pour changer nos méthodes de travail, changer nos rapports entre les administrés et les administrateurs, et que l’on pouvait réussir cet effort de relation publique beaucoup mieux avec ces éléments-là, plutôt que d’envoyer de Ouaga des éléments qui se disent révolutionnaires pour expliquer quoi, à qui, on ne sait pas. Par contre, ce que nous avions, c’était quand même tous des personnes d’un certain âge qui étaient des fonctionnaires d’une certaine maturité. Et moi, j’étais sûr à l’époque qu’on ne pouvait pas trouver mieux que ces personnages-là pour être le porte-parole de ce que nous voulions faire au niveau du pays.
Vous avez parlé des difficultés avec les CDR ?
Parce que l’on a été obligé à un moment donné, on a eu un accrochage en plein conseil des ministres, lorsque le secrétaire général des CDR a émis un avis critique par rapport aux ambassadeurs que nous avions, bien sûr en estimant que c’était des réactionnaires, c’est-à-dire que moi je n’étais pas là pour authentifier que c’était des révolutionnaires. Mais moi ce que je voulais dire simplement c’est que pour être notre porte-parole en matière de relations publiques au moment où nous parlions, on ne pouvait pas nous trouver mieux que ces personnages-là. Et ces personnages-là, vous allez voir un peu, si vous prenez la liste des ambassadeurs que nous avions à l’époque, nous avions Emmanuel Salamberé qui était à Paris, nous avons Gaëtan Ouédraogo qui était à Ottawa, nous avions Ki Doulaye Corentin qui était à Washington, nous avions Bassolé Léandre qui était à New York, nous avions Tiendrebéogo Anatole qui était en Allemagne, si on veut chercher les prototypes même des révolutionnaires, ce n’est pas à eux qu’on va penser. Mais seulement eux quand même ils étaient soit des diplomates de carrière soit des personnalités bien connues du monde ici et qui pouvaient aller dire voilà ce que nous sommes en train de faire comprenez nous même si nous vous n’êtes pas d’accord avec ce que nous faisons. Je crois que c’est en cela que nous avons eu cet accrochage-là.
Et le président Sankara a eu à arbitrer entre Pierre Ouédraogo et moi. J’ai dit non, ça suffit comme ça, ce n’est pas ainsi. Et de toute façon, en matière de relations internationales, les CDR, c’est pour nous ici, les CDR, ce n’est pas pour les rapports au niveau de Paris ou au niveau de Washington. Alors, je crois que le président, quand même, voulait à la fois plaire et à l’un et à l’autre, mais moi je dis quand même qu’il va falloir qu’à un moment donné qu’il tranche en la matière. Et je dois dire que jusqu’à ce que je quitte le gouvernement, mes rapports avec Pierre Ouédraogo n’ont jamais été des rapports normaux. Moi je me disais quand même qu’en matière de relations internationales, il n’y a pas mille et une manières de faire, et que la révolution se fait ici, elle ne se fait pas en diplomatie. En diplomatie on ne fait pas de révolution, si vous voulez faire de la révolution, vous restez chez vous.
‘La plus grande vitrine que nous avions, c’était quand même les Nations Unies”
Mais je dois avouer que malgré tout, le président était quand même très intéressé à l’image que l’on projetait à l’extérieur. En particulier, la plus grande vitrine que nous avions, c’était quand même les Nations Unies. Et vous voyez que tout juste deux mois ou trois mois après l’avènement du CNR, nous avons été élus au Conseil de sécurité dans des conditions qui n’étaient pas évidentes. Il y avait eu quand même beaucoup de pression, beaucoup de tiraillements et le résultat auquel nous sommes parvenus était quand même aussi un résultat dont le président pouvait être fier. Et également un résultat qui venait un peu à point nommé pour permettre au président Sankara d’aller au niveau d’une tribune comme des Nations Unies et élu comme membre non permanent du Conseil de sécurité pour dire un peu quelle est la position de notre pays par rapport à certains des problèmes de l’heure.
Parce que vous savez, en 1983, c’était quand même une situation difficile au niveau de l’Afrique de l’Ouest, le fonctionnement de la CEAO est très difficile. Au niveau de l’extérieur, en particulier, il y avait le problème du Nicaragua, c’était en plein pendant le conflit entre le Nicaragua et Washington. C’était également la période où quand même les derniers soubresauts des mouvements des pays non alignés, et où, comme vous le savez, le président Sankara quand même voulait qu’on le connaisse, qu’on le reconnaisse, et où il a effectué quand même des visites assez importantes pour l’image de notre pays, au niveau non seulement de la Yougoslavie de l’époque, de l’Inde également. Il avait des rapports extrêmement intéressants avec les Chinois et également, vous vous rappelez, le grand périple qu’il a eu à faire au début de l’année 84 à travers la majeure partie des pays d’Afrique. C’était la visite qu’il a eu à effectuer vers non seulement certains des pays voisins, mais surtout l’Afrique de l’Est et l’Éthiopie, le Mozambique, Madagascar, la Tanzanie, l’Angola, le Congo-Brazzaville, le Gabon, Sao-Tomé et Principe et retour ici.
“Je me rappelle de cette réflexion de Julius Nyere après sa rencontre avec Thomas Sankara”
Et je dois avouer que s’il y a bien un voyage qui était extrêmement édifiant, d’abord pour que lui il voit ce que les uns et les autres sont en train de faire, qu’il voit également ce que les gens pensaient de lui. Et je me rappellerai toujours cette réflexion que Nyerere a eue à son intention quand il était à Dar es Salaam. Moi j’étais son traducteur et Nyerere m’a dit : « Il faut dire à ce jeune homme-là (il m’a dit en anglais) que l’Afrique a besoin de lui et que l’Afrique préférerait avoir un patriote vivant plutôt qu’un révolutionnaire mort », et Nyerere m’a dit : « est-ce que tu as traduit ça fidèlement ? » Je lui ai dit ! « “Monsieur le président, je suis sûr et certain qu’il a compris ce que vous avez dit ». Et d’ailleurs, je dois avouer que cinq ans après, j’ai rencontré le président Nyerere à Rio de Janeiro. Il m’a dit, ah, ton gars ne m’a pas écouté. Pourquoi ? Parce que Nyerere était sûr et certain que tout l’environnement dans lequel nous baignions à l’époque était tellement hostile à ce que Sankara était en train de faire, ne serait-ce que même dans l’imaginaire. Parce qu’en réalité, vous n’avez pas un seul chef d’État parmi les voisins qui était à l’aise avec Sankara. A commencé bien sûr par Houphouët, puis Eyadema, même Kérékou était un peu hésitant. Il n’y a que Rawlings : très bon rapport, rapports très cordiaux de tout temps. Et le président Kountché qui n’a jamais eu confiance en Sankara, et réciproquement d’ailleurs…
Quand Thomas Sankara rencontre Samora Machel
L’un des cas, l’un des plus intéressants était, pendant ce périple dont je parlais, le voyage qu’il a eu à faire à Maputo. Il arrive à Maputo, c’était après les accords de Nkomati, et lui de dire a Samora Machel : « vous savez camarade président beaucoup de patriotes sincères se demandent si les accords de Nkomati étaient une bonne chose. » Moi, j’étais assis à gauche de Samora Machel, il fallait voir… Parce que bien sûr comme vous savez c’est diner officier, c’est l’hôte qui prend la parole pour souhaiter la bienvenue, ensuite l’invité répond. Mais cette fois ci, quand Sankara à fini de parler, Samora Machel lui dit : « comme nous sommes entre révolutionnaires, je vais reprendre la parole pour qu’on se parle en tant que révolutionnaires…. Vous savez, dans les problèmes que nous avons au niveau du Mozambique, nous avons beaucoup apprécié la solidarité, l’appui des pays amis, mais en définitive, ceux qui meurent au Mozambique, c’est les Mozambicains eux-mêmes. Ceux qui souffrent le plus, c’est les Mozambicains eux-mêmes. » Et d’ailleurs, il nous rappelle que peu de temps avant qu’on arrive à Maputo, il y a eu une coupure de courant. Coupure de courant parce que les Sud-Africains pouvaient interrompre l’électricité comme ils voulaient, à Maputo même. Et ils vivaient carrément… toute habitation officielle à Maputo était un bunker. Et donc, Samora Machel de dire : « en la matière, nous sommes en dernier ressort les maîtres de la situation, et nous avons décidé que le mieux à faire pour notre pays était de négocier, de signer et de mettre en œuvre les accords de Nkomati. » Alors, il n’y avait plus de protocole. Tout le monde était gêné et moi j’étais assis, il est encore vivant, Shisano qui était à l’époque ministre des Affaires étrangères, qui m’a poussé du doigt, qui m’a dit « Ah, ton type va nous créer des problèmes ». Comme je le connaissais, il dit « Effectivement c’était au moment où il y avait le plus de divergences au sein de Frélimo (NDLR : Front de Libération du Mozambique) quant à la conduite à tenir vis-à-vis de Rénamo ( NDLR : Résistance nationale du Mozambique soutenue par l’Afrique du Sud) à l’époque ».
Et là vous voyez un peu, c’est ça, et que Sankara, dans sa spontanéité, dit que non, non, non, les accords de Nkomati, beaucoup de patriotes africains sincères ont des doutes là-dessus. Ce qui n’était pas faux, mais seulement le dire à Samora Machel, qui lui également avait savamment négocié son virage. Et là, vous voyez ce que cela a donné. Et je dois dire que jusqu’au départ de Maputo, les liens entre les deux hommes ont été plutôt des liens assez difficiles et pour moi la tâche n’était pas de plus aisée. Et c’est la raison pour laquelle quand nous avons quitté Maputo, nous sommes allés à Dar es Salaam et c’est à Dar es Salaam que le président Nyerere a dit au président Sankara (NDLR : que l’Afrique a besoin de lui et que l’Afrique préférerait avoir un patriote vivant plutôt qu’un révolutionnaire mort). Alors de là nous sommes d’ailleurs allés à l’Angola, à Brazzaville, où quand même c’était vraiment un accueil extrêmement chaleureux, chacun d’eux, que ce soit Dos Santos au niveau de l’Angola ou le président Denis Sassou Nguesso qui était extrêmement ravi et c’est très certainement du point de vue rapport entre camarades l’une des visites que l’on ne pourrait jamais oublier. On a passé une nuit nous sommes allés à Pointe-Noire et sans aucun doute cela a beaucoup marqué le président, parce que le président quand même aussi tenait absolument à ce que l’on sente qu’il a un point de vue à donner. Même si certains d’ailleurs, également, lui ont donné leur point de vue.
Une autre anecdote, j’ai accompagné le président à Bucarest, pour voir Ceaușescu. Et pendant les discussions, Ceaușescu lui dit : ‘’ Camarade Président, il faut avoir les pieds sur terre et moi je vous donne un conseil : dans votre pays, s’il y a le risque que le café manque ou que le pain manque, faites en sorte que ce soit le pain qui manque. Parce que si c’est le pain qui manque, les gens vont se plaindre, mais chez eux. Si c’est le café qui manque, les gens vont se plaindre et c’est dans la rue. Ça c’est mauvais. ‘’
Alors, et je dois avouer que pour chacun de ces interlocuteurs, Sankara y était allé, il ne cherchait pas une aide quelconque, mais des points de vue, des conseils, un échange d’expérience sur ce que l’on peut faire et sur ce que l’on ne doit pas faire. Bien sûr que le monde était en train de changer. 84, 85 quand même, nous étions presque vers la fin de l’empire, tout ce qui concerne les pays de l’Est, mais il en restait encore quelque chose il restait encore beaucoup du non-alignement de Tito mais des Indiens, des Chinois.
Méfiance réciproque entre Thomas Sankara et les dirigeants d’Afrique de l’Ouest
Et je dois avouer que le président Sankara… il y a une préoccupation majeure au niveau de l’Afrique de l’Ouest, tout le monde veut d’abord s’assurer de ce que, les voisins qui entourent le Burkina, sans aucun doute, la plupart des phénomènes que nous pouvons traverser ici sont des phénomènes qui ont leurs répercussions au niveau de l’un ou l’autre de nos voisins. Et c’est un peu d’ailleurs la raison pour laquelle certains des voisins qui se sentaient comme étant les plus vulnérables ou les plus menacés ont eu vraiment des attitudes mais qui sont d’une hostilité évidente par rapport à la situation au Burkina, en particulier.
Regardez le Niger, où le président Kountché s’est toujours rappelé qu’il y a une possibilité de contagion tellement forte, parce que la plupart des jeunes officiers au Niger sont des jeunes officiers qui étaient de la même promotion que les Sankara et Blaise et donc eux à tout moment ils ont craint qu’il n’y ait des problèmes et d’ailleurs à chaque fois que le président Sankara est allé en visite au niveau du Niger c’était l’occasion pour le régime d’ouvrir les yeux autour de tous ceux qui de près ou de loin pouvait être considéré comme étant des adeptes de Sankara. En particulier, c’était le cas du regretté président Baré, parce que Baré Mainassara était quand même peut- être plus jeune d’un ou deux ans par rapport à Sankara, mais ils ont tous fréquenté Madagascar et les uns et les autres ont toujours pensé que à un moment ou à un autre, que l’expérience au niveau du Burkina pourrait inspirer les jeunes au niveau du Niger tout comme les jeunes au niveau du Mali.
Et comme on le verra par la suite d’ailleurs, parce qu’à ce jour, l’essentiel de la jeunesse africaine, qu’elle soit de l’Afrique de l’Ouest ou de l’Afrique centrale, cette jeunesse-là se reconnaît toujours en Sankara. Et peut-être bien que ceux qui avaient soupçonné qu’il y avait des possibilités de contagion n’ont pas tant eu tort que ça. Et c’est un peu la raison pour laquelle il y avait ce désir évident de la part de ceux qui étaient là de refermer le cercle autour du Burkina. Et Traoré Moussa au niveau du Mali a bien sûr joué son rôle en la matière. Peut-être bien que le prétexte du conflit frontalier a été un bon prétexte, mais bien sûr que le conflit n’était pas nouveau. Mais quand vous voyez ce qu’il y a eu comme reprise des hostilités, ce n’était pas tellement lié au problème frontalier que lié à certaines contingences politiques que seuls eux savaient.
Vous verrez également que du côté des rapports entre le Burkina et la Côte d’Ivoire, c’est quand même des rapports qui n’ont jamais obéi à quelque logique que ce soit, alors que l’on sait même qu’il y avait des va-et-vient, qu’il y avait des allers-retours, et qu’une bonne partie des militaires qui ont décidé de quitter la révolution, s’ils n’ont pas été chassés par la révolution, se sont plutôt réfugiés en Côte d’Ivoire. Et il est certain qu’au niveau de la Côte d’Ivoire, il ne restait pas les bras croisés. Et d’ailleurs, le régime du CNR savait bel et bien qu’il fallait en permanence faire attention à ce qu’il pouvait être concocté à partir de la Côte d’Ivoire. De même qu’au niveau du Togo. Au niveau du Bénin, je ne pense pas qu’il y ait eu quelques soupçons que ce soit d’un complot contre le régime du CNR. Le président Kérékou, en la matière, a toujours été très posé, très lucide et a passé l’essentiel de son temps a se préoccupé de ce qu’il faisait lui au plan interne.
Au niveau du Togo le président Eyadema a toujours craint que le Burkina allait d’une manière ou d’une autre s’ingérer dans ses affaires intérieures.
Alors, quand vous voyez que face à une telle situation, tout régime normal se dit qu’il faut ouvrir l’œil, il faut être vigilant par rapport à chacun de ses voisins. Et c’est en fait également ce que le président Sankara faisait. En bon militaire voulait s’assurer que toutes ses frontières étaient protégées pour un pays comme le nôtre. En pleine révolution, où l’essentiel des tâches était au plan interne, il leur était difficile d’avoir suffisamment de ressources pour consacrer ces ressources-là à la protection de nos frontières.
Des rapports de Thomas Sankara et Blaise Compaoré
Est-ce que vous avez senti vous venir, est-ce que par exemple vous qui étiez à côté, quand vous avez appris qu’il allait se marier avec quelqu’un, une femme qui était proche d’Houphouët Boigny… ça vous a mis la puce à l’oreille ou vous avez senti… comme quoi ?
Non, je crois que tout cela relève un peu de l’anecdote en réalité. Parce que quand on voyait les rapports entre les deux, on se disait que quelle que soit la nature des rapports que Blaise Compaoré pouvait avoir avec quelqu’un d’autre, cela ne pouvait pas gêner ou contrarié. Et d’ailleurs, il y a beaucoup de gens qui, de manière anecdotique, disaient que Blaise Compaoré était la co-épouse de Mariam. Tellement les rapports entre les deux étaient extrêmement rapprochés. Et je pense qu’à l’époque, vraiment, nous, on n’a pas du tout pensé que ce mariage-là était de nature à changer fondamentalement la nature des liens entre Blaise Compaoré et Sankara.
Vous ne pensez pas que.. Moi on m’a raconté par exemple…
C’est ce que l’on dit. En effet vraiment moi je n’ai aucun moyen de me prononcer par rapport à ça d’autant plus que du point de vue des liens entre Burkinabè et Ivoiriens ces liens sont tellement compliqués que c’est possible. Je ne peux pas le nier. Mais je pense que Houphouët quand même, très certainement en la matière, a dû faire, s’il a été donc l’acteur principal en la matière, certainement qu’il faisait ce qu’il voulait faire. Moi j’ai vu par exemple le cas de Ouattara Allassane qui a quand même marier quelqu’un qui était également…
Et le seul élément que je pourrais ajouter c’est que en 1994 j’étais à Washington au département d’état et avant que je ne sois reçu par le vice-ministre chargé de l’environnement, quelqu’un s’est approché de moi qui m’a dit « Est-ce que vous vous rappelez de moi ? » Je lui ai dit « Non ». Il m’a dit « Ah, vous savez, moi j’étais conseiller d’ambassade, l’ambassade des États-Unis à Ouaga en 84, 85, 86, 87 ». Et il dit « Je vous ai connu ». Et puis il me dit « Mais ôtez-moi d’un doute ». Je dis « Lequel ». Il dit « Nous, au niveau de Washington, on est toujours en train de se demander est-ce que Sankara n’a pas préféré mourir chez lui en martyr plutôt que de quitter son pays et aller en exil et mourir en exil. Il dit jusqu’à ce jour, au niveau du département d’État, il n’y a pas encore clos le dossier ».
Le dilemme de Thomas Sankara, mourir en martyr ou partir en exil
Donc, mourir en martyr ou aller en exil. Quand vous voyez, les derniers jours… Il serait intéressant pour vous d’aller rencontrer certains des acteurs qui étaient là d’ailleurs, qui étaient très proches de Sankara. Il s’agit de celui qui était l’ambassadeur du Ghana, celui qui était l’ambassadeur de Cuba et celui qui représentait l’UNICEF…. Et apparemment, eux, ils ont eu à échanger les derniers jours de Sankara sur qu’est-ce qu’il fallait faire. Faut-il partir ? Faut-il rester ? Et partir en exil, à côté au Ghana ou loin à Cuba ou rester ? Et apparemment l’option de Sankara était de rester ici.
Vous confirmez cette histoire de villa qui avait été mise à la disposition…
Je pense qu’il ne pouvait plus rester, le rapport de force militaire. Je pense que c’est ce qui les a amenés à dire que la seule solution pour éviter toute effusion de sang, c’est de partir. Et lui, certainement, Sankara se disant, si moi je quitte, qu’est-ce que je vais faire ? Qu’est-ce que je vais donner comme justification à ce peuple ? Parce que si le peuple avait choisi entre les deux, indiscutablement, le peuple aurait fait ce choix. Mais en tout cas, là c’était en 1994 que l’américain qui était conseiller politique ici.
Qu’est-ce que vous lui avez répondu justement ? Vous n’avez pas dit ce que vous l’avez répondu ?
Non, moi je l’ai dit vraiment en la matière, je ne pourrais rien dire. Et quand vous essayez de débobiner ce film-là certainement que c’est une option mais ce sont les deux options que le président a eues et lui, le choix politique qu’il a fait était de rester, quelles que soient les conséquences, et même mourir dans son pays.
Est-ce que vous avez….
Non, c’est moi j’étais à la présidence. Et ce jour-là c’était un jour comme les autres. Et à 16h, moi j’étais dans mon bureau et je l’ai entendu descendre les ‘escaliers. On s’est dit qu’il allait aller à une réunion et revenir, parce que c’était à peine 15h30 – 16h. Et on l’a entendu, parce que moi, mon bureau donnait sur l’ascenseur… sur l’escalier.
Ce que vous voulez dire par là, pour les américains et pour vous, vous dites que de toute façon il avait perdu la bataille, il ne le pensait pas mais c’était pour rassurer les autres ?
Non. En fait, je n’ai jamais entendu cela. Et toute façon de tout temps, Sankara a toujours dit que si l’on en vient à l’épreuve de force entre lui et Blaise, il ne peut jamais gagner. Il a toujours dit cela dans tout ce qu’il a eu à faire comme déclaration. Et puis, effectivement, d’ailleurs, quand Kérékou a reçu Blaise après les événements de 1987, il a dit que tu es un mauvais militaire, tu es un mauvais officier, tu fais honte au corps des officiers. Quelqu’un qui tue, celui qu’il garde n’est pas digne de s’appeler officier. Il ne doit pas s’appeler officier. C’est ce que Kérékou a dit. Posez la question à Kérékou. Et apparemment, les rapports entre les deux n’ont jamais changé. Depuis la mort de Sankara il a tourné le dos à Blaise et ça n’a jamais fonctionné.
Et ça a dégénéré à ce point-là jusqu’à ce que l’un tue l’autre.
Pour le pouvoir. Il voulait le pouvoir… Depuis lors d’ailleurs, pour lui, le pouvoir était une fin en soi. Il y a 20 ans et on pense qu’il est prêt à remettre ça pour encore 20 autres années.
Il y a certains qui disent…
Il n’est pas un prince. S’il était prince, ça lui aurait remonté à la tête. Mais il n’était pas un prince. Il voulait le pouvoir. Il l’a toujours voulu d’ailleurs. Il était prêt à attendre son heure. Et il a attendu tranquillement. D’août 83 à 87.
…
Oui, c’est ça. Oui, c’est possible. Mais dans le contexte que nous vivions en 87, pour avoir le pouvoir, ou bien l’ami le lui cède, ou bien il l’écarte.
Bon, mais c’est que tous sont là. Tous ceux qui étaient là en 87 sont là. Les seuls qui sont morts ou qui sont partis sont ceux qui sont les Henry Zongo et les Lingani. Tous les autres, sans aucune exception, sont tous là.
Mais aucun n’a répondu clairement à cette question…
Est-ce qu’ils veulent ? Est-ce que tout ce monde-là pouvait simplement avoir joué le jeu jusqu’au bout ? Donc de 1983 jusqu’en 1987, jusqu’à ce que Blaise prenne le pouvoir… ?
Blaise, par rapport à ma question, c’est trop tard. C’est plutôt dans la période où avant qu’il y ait un conflit ouvert en… ?
A Sankara : « les vrais adversaires de la révolution, vous savez où ils sont ».
Quand vous voyez ce que tous ces dirigeants révolutionnaires sont devenus… Encore une fois, les Blaise, les Salif, les Roch, y compris ceux qui avaient tancé Sankara deux semaines avant à Po , le taxant du tout. Et comment se fait qu’en deux semaines, dès que l’assassin est consommé, c’est terminé… ? On fait comme si de rien n’avait été. Et en fait c’est comme si de rien n’avait été. Et ça ne gêne personne.
Je me rappelle la dernière fois que j’ai eu un échange assez corsé avec le président. C’était après l’arrestation des syndicalistes. Le président, un matin, je le voyais beaucoup de fois le matin vers 7h 7h30, il me dit qu’il va falloir qu’on discute pour libérer Touré Soumane et les autres syndicalistes qui étaient arrêtés. Et moi je lui ai dit, vous savez, camarade président, nous on est plus prêts à discuter de la libération de qui que ce soit. Quand vous aurez arrêté tout le monde et que tout le Burkina sera une seule prison et vous voulez se garder une prison, là vous nous en direz ce qu’il en est. Et il me dit, qu’est-ce à dire ? J’ai dit : « Non, pour nous c’est fini, on n’est plus prêts à discuter avec vous ». Il me dit : « Est-ce à dire que vous préférez me voir partir et discuter avec celui qui va me remplacer ? » Je lui dis : « Non, mais monsieur le président, on tient à vous rappeler encore une chose, c’est que vous continuez à chercher les adversaires de la révolution dans les rangs de la Lipad. Moi, je tiens encore à vous dire que les vrais adversaires de la révolution, vous savez où ils sont. Ils sont autour de vous ». Et il m’a dit : « Je ne le sais que trop. Je ne le sais que trop. Aujourd’hui, nous, sachez que nous allons continuer à défendre la révolution, y compris les armes à la main. Ce n’est pas nous qui allons combattre cette révolution ».
Propos recueillis par Charles Veron et Bruno Jaffré en octobre 2007.

















