Texte traduit d’une tradition recueillie auprès d’un membre des confréries de chasseurs-donso par Youssouf Tata Cissé d’après des récits de Faguimba KANTÉ et Lassana KAMISSOKO. Le texte est issu de l’ouvrage de Youssouf Tata Cissé dans son ouvrage intitulé La charte du Manden , T1 Du serment des chasseurs à l’abolition de l’esclavage (1212-1222), publié le 1er janvier 2015 aux éditions Triangle Dankoun. Nous vous proposons ici l’avant propos de cet ouvrage qui présente cette charte et le texte de la charte.
Une introduction à la charte (L’avant propos de l’ouvrage de Youssouf Tata Cissé cité ci-dessus)
Le présent ouvrage est somme toute l’histoire d’une Charte, en l’occurrence la Charte du Manden. Successivement appelée Donso-lou kalikan, Manden kalikan et enfin Manden bassiguikan, la Charte du Manden que nous présentons ici figure parmi les toutes premières déclarations politiques que des hommes aient conçues concernant la personne humaine, et toute la personne humaine. Elle a été en effet élaborée au tout début de 1212 par des membres de la Société des chasseurs malinkés, dont le titre d’honneur est Sanènè ni Kòntòròn denw, « Enfants de Sânènè et Kòntòròn ».
Cette confrérie initiatique de type maçonnique prône depuis la nuit des temps, et ce conformément à son credo :
– la fraternité et l’égalité entre tous, quels que soient leur race, leur origine, leur rang social, et leurs croyances et religions
– le respect dû à la vie humaine
– la liberté d’aller et venir sur la Terre, patrie de l’humanité toute entière
– l’obligation, pour tout chef de famille, de pourvoir aux besoins des membres de sa maison, ainsi que le devoir d’éduquer ses enfants
– la protection des faibles contre l’arbitraire et la tyrannie
– la réparation, sous une forme ou une autre, de tout tort causé à autrui.
Aussi, l’acte premier de ses membres fut-il de proclamer solennellement l’abolition de l’esclavage, ce crime odieux que des hommes civilisés ont, au nom de Dieu, commis à l’endroit d’autres hommes. Pour ce faire, ses membres livrèrent, sans tarder, une lutte implacable contre les esclavagistes partout au centre de l’Afrique de l’Ouest, et ceci dix années durant.
Depuis sa découverte en 1965, la Charte du Manden n’a cessé d’être en butte, jusqu’à ces derniers temps, à toutes sortes de critiques d’autant plus malveillantes qu’infondées. (Aucun peuple, et qu’on se le dise, n’a l’exclusivité de l’expression des droits de l’homme). Par ailleurs, des chercheurs dont la malhonnêteté saute aux yeux ont voulu, les uns s’en attribuer ignominieusement la paternité, et les autres la plagier en catimini. Des chartes, aussi puériles et aussi farfelues les unes que les autres virent alors le jour.
Leurs auteurs, des activistes impénitents, abusèrent de la naïveté des bonnes gens comme ils “trompèrent” la vigilance de maints milieux politiques maliens et africains, et même celle de certaines institutions internationales. L’un des instigateurs de cette cabale, un vrai manitou celui-là, comme on le verra plus loin, se pare depuis quelque temps du titre de “ Spécialiste de la Charte de Kouroukan Fuga” qu’il n’hésite pas à appeler Charte du Manden. (Dixit la presse nantaise du 30 novembre 2012).
Avec la publication de la présente Charte les falsificateurs de la Tradition prendront, un jour peut-être, conscience de leur forfaiture.
Enfin, comme on le lira plus loin, tout n’a pas été dit sur la Charte du Manden, des interdits pesant toujours sur sa narration dans son entièreté. Il faut croire, comme nous l’espérons, que ces obstacles-là seront prochainement levés.
Je ne saurais terminer cet avant-propos sans remercier tous ceux dont l’aide m’a été si précieuse tant dans l’élaboration que dans la réalisation du présent ouvrage. Mouhammadou Baba Cissé, mon fils, en a assuré la préparation matérielle et mon frère Lamine Baba Cissé les premières corrections.
…/…
Préambule
Manden sigila bèèn ni kanu le kan, ani hòòrònnya ni bandennya.
O kòrò le ko siyawoloma tè Manden tukun. Aan ka kèlè kòrò
dò filè nin di. Ola sa, Sanènè ni Kòntròn dennu bè na u kanbò
dunya fan-tan-ni-naani ma, Manden bèè ladèlen tòkò la.
Le Manden fut fondé sur l’entente et l’amour, la liberté et la
fraternité. Cela signifie qu’il n’y aura plus de discrimination
ethnique ni raciale au Manden. Tel fut le sens de notre combat.
Par conséquent, les enfants de Sanènè et Kòntròn font à l’adresse
des douze parties du monde[i] et au nom du Manden tout entier la
proclamation suivante :
Article 1
Donsolu ko :
Ko nin bèè nin
Ko tonya kòni do ko nin bè bò fònyò na nin nya,
Ko nga nin man kòrò ni nin di,
Ko nin man fisa ni nin di fana.
Les chasseurs déclarent :
Toute vie (humaine) est une vie.
Il est vrai qu’une vie apparaît à l’existence avant une autre vie,
Mais une vie n’est pas plus « ancienne », plus respectable qu’une
autre vie.
De même qu’une vie n’est pas supérieure à une autre vie.
Article 2
Donsolu ko :
Nin bèè nin,
Nin tòòrò sara bali tè.
O la sa,
Ko mòkò shi ka na bila i sigi-nyòkòn na
Ko mòkò shi ka na i mòkò nyòkòn nin ma tòòrò
Ko mòkò ka na i mòkò nyòkòn ladyaaba
Les chasseurs déclarent :
Toute vie étant une vie,
Tout tort causé à une vie exige réparation,
Par conséquent,
Que nul ne s’en prenne gratuitement à son voisin,
Que nul ne cause de tort à son prochain,
Que nul ne martyrise son semblable.
Article 3
Donsolu ko :
Ko bèè k’i dyanto i mòkò nyòkònnu na
Ko bèè k’i bangebagalu bato
Ko bèè k’i dennu lamò a nya ma
Ko bèè k’i ka lumòkòlu ladon
Les chasseurs déclarent :
Que chacun veille sur son prochain,
Que chacun vénère ses géniteurs,
Que chacun éduque comme il faut ses enfants,
Que chacun “entretienne”, autrement dit pourvoie aux besoins des membres de sa famille.
Article 4
Donsolu ko :
Ko bèè k’i dyanto i faso la
Ko n’i nòò a mè ko faso, n’o ye dyamani di
Ko mòkòlu ko don
Ko ni mòkò banna dyamani woo dyamani kò kan,
Ko o dyamani wo dukgu-kolo yèrè bè nyannafin.
Les chasseurs déclarent :
Que chacun veille sur le pays de ses pères.
Par pays ou patrie,
Il faut entendre aussi et surtout les hommes ;
Car tout pays, toute terre qui verrait les hommes disparaître de sa
surface connaîtrait la tristesse et la désolation.
Article 5
Donsolu ko :
Ko gòngò ma nyi
Ko dyònnya ma nyi
Ko gòngò ni dyònnya nyòkòn ko dyugu tè,
Dunya-so yan.
Ko ka ton ni kala to annu bolo,
Ko gòngò tè mòkò faka tukun, Manden,
Ni dyaa kèra na- fen di
Ko kèlè tè dugu ti tukun, Manden,
Ka a dyòn bò,
Ko nèkè tè don mòkò da rò tukun, Manden
Ka waa a feere
Ko mòkò tè bugò tukun, Manden
Sanko k’a faka,
K’i ye dyòn-den di.
Les chasseurs déclarent :
La faim n’est pas une bonne chose,
L’esclavage n’est pas non plus une bonne chose;
Il n’y a pas pire calamité que ces choses-là,
Dans ce bas-monde.
Tant que nous détiendrons le carquois et l’arc,
La faim ne tuera plus personne au Manden,
Si d’aventure la famine venait à sévir ;
La guerre ne détruira plus jamais de village au Manden
Pour y prélever des esclaves ;
C’est dire que nul ne placera désormais le mors dans la bouche
de son semblable
Pour aller le vendre,
Personne ne sera non plus battu,
A fortiori mis à mort,
Parce qu’il est fils d’esclaves.
Article 6
Donsolu ko :
Ko dyònnya shi lasala bi,
Manden dènèn n’a dènen
Ko binkanni dabilala bi, Manden.
Ko nyani dyugu banna bi, Manden
Kòngò ma nyi,
Malo tè gòngòtò la;
Nyani ma nyi,
Dyò-yòrò tè nyanibagatò la;
Danbe tè dyòn na
Dunya yòrò shi.
Les chasseurs déclarent :
L’essence de l’esclavage est éteinte ce jour,
« D’un mur à l’autre » du Manden;
La razzia est bannie à compter de ce jour au Manden;
Les tourments nés de ces horreurs sont finis à partir de ce jour
au Manden.
Quelle épreuve que le tourment !
Surtout lorsque l’opprimé ne dispose d’aucun recours.
Quelle déchéance que l’esclavage !
L’esclave ne jouit d’aucune considération,
Nulle part dans le monde.
Article 7
Fòlò mògòlu ko :
Ko mògò,
Mògò yèrè-kun,
A sogo n’a buu,
A kolo n’a sèmèn n’a fasa,
Ko olu bi balo too ni dyi de la ;
Ko nga a nin bè balo fèn saba lela :
Sako na mòkò ye,
Sako na kuma fò
Ani sako na ko kè
Ko ni nin fèn saba dò ye nin madyè,
Ko nin bi tòòrò,
Ko nin bi tyòòlò.
Ola sa, donsolu ko :
Ko bèè kèra i yèrè ta ri
Ko bèè wasa b’i yèrè rò
N’a ma kè i faso tana tinya ri.
Manden kali-kan filè nin ni
Ka a da dunya bèè la dèlen tolo kan.
Les gens d’autrefois nous disent :
L’homme en tant qu’individu
Fait d’os et de chair,
De moelle et de nerfs
De peau et de poils qui la recouvrent,
Se nourrit d’aliments et de boissons;
Mais son « âme », son esprit vit de trois choses :
Voir qui il a envie de voir,
Dire ce qu’il a envie de dire,
Et faire ce qu’il a envie de faire ;
Si une seule de ces choses venait à manquer à l’âme,
Elle en souffrirait,
Et s’étiolerait sûrement.
En conséquence, les chasseurs déclarent :
Chacun dispose désormais de sa personne,
Chacun est libre de ses actes,
Dans le respect des « interdits », des lois de la Patrie.
Tel est le Serment du Manden
À l’adresse des oreilles du monde tout entier.
[i] Les narrateurs disent indistinctement les douze parties ou les quatorze parties du monde.

















