Nous vous présentons un document exceptionnel. Une très longue interview du général Marcel Tamini publiée en 1992. Marcel Tamini était le Chef d’État-Major pendant la période du CSP, au moment où le combat politique entre les militaires progressistes révolutionnaires rassemblés autour de Thomas Sankara et Blaise Compaoré, s’opposaient à ceux qu’ils accusaient d’être réactionnaires, Somé Yorian, Fidel Guébré et Jean Claude Kamboulé, dans la lutte pour prendre le pouvoir. Se posant en officier apolitique, refusant de prendre parti, il raconte en détail les nombreux épisodes qui se sont succédé jusqu’au 4 août 1983. Après le 17 mai 1983, Blaise Compaoré, retranché à Po refusait de se rendre alors que Thomas Sankara, Jean Baptiste Lingani, et Henri Zongo avaient été arrêtés. On apprend pour la première fois, qu’une intervention extérieure fut envisagée par l’intermédiaire de l’ANAD ((Accord de non-agression et de défense), qui regroupait à l’époque les pays de l’Afrique de l’Ouest. Une intervention que Marcel Tamini a refusée, estimant qu’il s’agissait d’un conflit politique interne à l’armée qui devait se résoudre en interne. Il revient aussi sur les négociations qui se déroulaient le 4 août au soir entre Jean Baptiste Ouedraogo et Thomas Sankara, et sur l’assassinat de Somé Yorian et Fidèle Guébré, sans cependant nous en donner les donneurs d’ordre.

Ce document nous a été fourni par Pathé Tidiane Barry, qui avait déjà publié des extraits sur le groupe  facebook archives Burkina qui publie très régulièrement de très nombreuses archives sur l’histoire de la Haute Volta et du Burkina. L’interview est très longue mais elle ravira les nombreux passionnés d’histoire. Avec ce document, il est temps qu’un des nombreux historiens burkinabè nous écrivent un livre sur cet épisode, en recoupant avec les nombreux ouvrages ou interviews de l’époque dont nous disposons désormais.

Nous invitons instamment les personnes qui souhaitent partager ce document à en citer la source. Respectez la travail de l’équipe du site thomassankara.net.

Bruno Jaffré


Situation de contexte

Messieurs les journalistes, c’est pour moi l’occasion, enn tant qu’ancien chef d’état major général des forces armées voltaïques (FAV), de donner au peuple burkinabè, par vos soins, quelques faits qui se sont produits dans notre pays pendant le règne du médecin commandant Jean Baptiste Ouédraogo entre le 7 novembre 1982 et le 4 août 1983.

Avant cette époque, j’étais en garnison à Ouahigouya (…) de mars 1976 à janvier 1981.

A l’avènement du (…) CMRPN (comité militaire de redressement pout le progrès national) , j’ai été nommé chef d’état-major adjoint des FAV à compter du 1er janvier 1981.(…)

En mai 1982, j’ai été appelé à d’autres fonctions : celles de secrétaire général par intérim de la défense nationale du comité de défense.

Quand le 7 novembre 1982 est arrivé, je n’avais pas encore pris service. (…). En décembre 1982, j’ai être nommé pour la seconde fois chef d’état-major général adjoint des FAV.

Le 25 mai 1983, par décret, j’ai été chargé de l’intérim du chef d’état-major général des armées en remplacement du colonel Gabriel Yorian Somé, appelé à d’autres fonctions.

Je ne dirai pas n’importe quoi au peuple burkinabè. Je dirai ce que j’ai vécu, ce que j’ai vécu durant les troublantes périodes de l’histoire de notre peuple (…)

#Question : Vous avez été Chef d’être major sous le Conseil de salut du peuple, (CSP). Qu’elles sont d’après vous, les contradictions qui ont amené le CSP à échouer ? Quelles sont, à votre avis, les causes de l’avènement de la révolution ?

#Réponse : Elles sont nombreuses. Le CSP est venu dans des conditions un peu ambiguës : Les auteurs n’étaient pas préparés ou insuffisamment préparés.

Premièrement, on ne savait pas exactement qui était le dirigeant de cette affaire. Après de multiples discussions entre les différents groupes, on est arrivé à des « élections ». Dans l’armée, comment voulez-vous qu’après un coup d’Etat, on fasse des élections pour élire le responsable du mouvement ? Cela était déjà en contradiction avec les statuts militaires. Selon nos règlements, après un coup, c’est le plus ancien dans le grade le plus élevé qu’on désigne en principe pour prendre les responsabilités, si effectivement c’est l’armée qui a fait le coup. Lors de ces élections, il y avait deux camps : Le camp des anciens et le camp des jeunes.

Quand les structures du CSP ont été mises en place, il y a eu des problèmes. Le colonel Yorian Somé était chef d’état-major général au moment du coup. On l’a immédiatement confirmé dans ses fonctions de chef d’état-major général. Or derrière lui, il y avait des groupes qui le soutenaient pour le mettre à la tête du mouvement, c’est-à-dire, le nommer président du CSP. Jean-Baptiste Ouédraogo a été élu président du CPSP. Curieusement, à la mise en place des structures, aucun vrai révolutionnaire ne voulait rentrer dans une structure quelconque. (…)

Ceux qu’on soupçonnait d’être des révolutionnaires ne voulaient pas être responsables directs de ces structures-là. On a donc mis des gens provisoirement en attendant que les choses se décantent. Il fallait passer au CSP et lui trouver un vrai responsable, c’est à dire, un homme politique. Il y eut ainsi le CSP 1 qui a abouti à la nomination d’un Premier Ministre alors que dans nos statuts, rien ne prévoyait la nomination d’un Premier Ministre. A la nomination de ce Premier Ministre, il y a eu encore des problèmes. Jean-Baptiste nous a trouvés à une réunion où notre ordre du jour était connu de tous et de lui. Il l’a mis de côté et a imposé son ordre du jour en disant que lui, il voulait un Premier Ministre et qu’il fallait l’élire ici et maintenant. Il a dit qu’il proposait trois candidats. Mais il n’avait donné qu’un seul nom: Thomas Sankara.

#question: Qui étaient les deux autres noms?

#Réponse : On lui a demandé de révéler le nom de tout le monde pour qu’on puisse choisir, puisqu’il avait trois candidats. Il n’a pas voulu. Il a d’abord dit qu’il donnera le nom d’un premier puis d’un second et ainsi de suite. (…)

En réalité, il n’avait pas d’autres candidats. Ce fut Sankara qu’il proposa et on devait voter. On a compris que c’est Thomas Sankara que Jean-Baptiste était venu nous imposer.

On a quand même voté. Sankara a été élu Premier Ministre. L’assemblée qui avait élu Jean-Baptiste a été la même qui avait élu Sankara Premier Ministre.

Dans les statuts et règlement intérieur du CSP, on avait déjà fixé les attributions du président. Et comme il n’y avait pas de Premier Ministre de prévu, il n’y avait donc pas d’attribution.

En fin de compte, pour ce Premier Ministre, il fallait bien lui trouver des attributions. Ou les trouver ? Il fallait forcément en soustraire un peu au Président pour donner au Premier Ministre. Une commission a eu à travailler dans ce sens. Mais le gros problème, celui qui allait opposer le président et son Premier Ministre, était de savoir qui allait être l’homme politique. ( Le président dit que c’est lui, le Premier Ministre refuse et veut être l’homme politique).

Donc, il y avait là encore conflit entre les deux grands responsables. En fin de comptes, le Premier Ministre n’obéissait plus aux ordres du président. Il faisait ce qu’il voulait. Tout s’est dégradé lors du meeting qu’il a eu à tenir à Bobo-Dioulasso. Là où on a dit qu’il fallait appeler « un chat, un chat ». Ce jour-là, tout le monde a constaté le conflit ouvert entre le président et le Premier Ministre. Et cela a abouti au 17 mai 1983.

#Question: Au départ, c’était donc mal parti et cela a naturellement évolué jusqu’à l’échec ?

#Réponse : Je crois que c’est ça. C’était mal parti, d’abord par le « cas Somé » débouté de ses ambitions et confirmé dans ses fonctions de chef d’état-major général. ( Note:  Tamini explique dans un autre passage comment le colonel Somé Yorian voulait au départ être le président et avait été débouté au profit de JBO). (Ensuite), la nomination d’un Premier Ministre alors que cela n’était pas prévu, le coup du 17 mai, c’est à dire l’arrestation et l’internement du Premier Ministre par Gabriel Yorian Somé, puisqu’on a dit que c’était lui qui en était l’instigateur. Toujours est-il que tout ça a abouti à une vraie pagaille qui a conduit naturellement au 4 août 1983.

#Question: (…) Vous étiez chef d’état-major (…). Comment expliquez-vous que le 4 août 1983, les commandos de Pô soient entrés à Ouagadougou sans le moindre soupçon de résistance?

#Réponse : Quand les commandos de Pô rentraient à Ouagadougou le 4 aout, j’étais à une réunion convoquée par le président du CSP à son domicile et qui commençait à partir de 18 h 30 mn…

Mais, je reprends l’affaire au début: Le 4 août, le président du CSP, à la descente du travail à midi m’a téléphoné pour me dire: “ mon colonel, je viens vous voir “. Quand il est arrivé, nous sommes allés au salon. Il m’a fit: “ce soir, à 18 h 30 mn, je voudrais rencontrer Sankara et ses amis à l’état-major ». Il n’avait pas voulu me dire cela au téléphone. C’est pour cela qu’il est venu lui-même. Quand il est parti, j’ai essayé de contacter Sankara. Je l’ai appelé à son domicile, mais il n’était pas là.

A 15 h, j’ai pu le contacter. Je l’ai convoqué à mon bureau. Il est venu me trouver. Je l’ai informé de la convocation du président (qui voulait les voir, lui et ses amis, le même soir à 18 heures à l’état-major. Sankara m’a dit: “mon colonel, passez moi du papier et un bic”. Il a fait une liste de ceux qui devaient participer à la réunion. Je n’ai pas tous les noms en tête mais il y’avait lui, Sankara, Henri Zongo, Kamboulé, Boukari Jean-Baptiste Lingani… Blaise Compaoré était à Pô et son nom ne figurait pas sur cette liste.

Avant qu’il ne reparte, j’ai saisi le président au téléphone pour lui dire que Sankara était dans mon bureau, que je lui ai fait la commission et qu’il m’a communiqué une liste, que s’il me le permettait, j’allais lui lire les noms.

A 18h, Sankara et ses amis sont venus dans mon bureau. J’ai appelé le président pour lui dire qu’ils étaient là mais qu’il en manquait un. Il manquait Lingani dont le nom figurait sur la liste et qui n’était pas là. Il (le président) a demandé pourquoi il était absent. J’ai dit que je ne le savais pas. Il a dit que dans ces conditions-là, il fallait mieux qu’on vienne à son domicile.

On s’est donc déplacé de mon bureau à son domicile. Là-bas, on a commencé une réunion qui s’est terminée à 20h 45 mn. Mais pendant ce temps, les commandos étaient déjà à Ouagadougou, puisque Thomas Sankara au cours de la réunion sortait régulièrement, parlait dans un talkie-walkie et revenait s’asseoir.

#Question : De quoi avez-vous parlé au cours de cette réunion ?

#Réponse : il s’agissait bien de la rébellion de Pô. Il fallait trouver une solution. Après un débat houleux, j’ai senti ce jour-là que les gens étaient décidés.  Le président lui-même avait dit que s’il fallait qu’il démissionne, il démissionnerait avec son chef d’Etat-major. Pour finir, on a suspendu la réunion afin que Sankara aille à Po prendre contact avec Blaise Compaoré pour savoir ce qu’il voulait exactement. Au fond, les gens voulaient que Jean Baptiste Ouédraogo démissionne, mais lui ne le voulait pas vraiment.

Quand nous nous sommes séparés, je suis rentré chez moi. Vers 21 h, je reçois un coup de téléphone du commandant de la gendarmerie me disant que le poste de gendarmerie de Kombissiri a été saccagé par les commandos. Ils ont cassé le poste de radio. Il y avait au moins une dizaine de véhicules chargés de militaires armés qui se dirigeaient sur Ouagadougou. Puisque le poste-radio était cassé à Kombissiri, on ne pouvait pas contacter Ouagadougou. On a envoyé quelqu’un à Zabré à motocyclette pour pouvoir communiquer le message à partir du poste de gendarmerie. Cela s’est passé vers 15 heures.

Donc, toute communication était coupée entre Ouagadougou et Po. La nouvelle est arrivée à Ouagadougou trop tard. Et quand nous étions à la réunion, les gens étaient déjà là.

#Question : A la réunion, vous vous êtes entendus sur quelque chose ?

#Réponse : Jamais ! Puisque Sankara devait aller à Po voir Blaise Compaoré et rapporter ce que celui-ci voulait exactement, afin qu’on décide la suite de l’affaire .Sankara est revenu vers minuit. Or le coup a eu lieu vers 21 h 30 mn.

#Question : En quittant la réunion, vous étiez pratiquement sûr qu’il y aura quelque chose ?

#Réponse : Les carottes étaient cuites… j’ai même posé la question au président après la réunion à savoir s’il avait toujours confiance en son armée. Il a dit qu’il avait confiance.

J’ai posé cette question parce que je ne comprenais pas la fureur avec laquelle ces officiers-là causaient avec lui. Moi je suis respectueux vis-à-vis du chef de l’Etat. Eux, ce n’était pas leur problème. Il n’était plus rien pour eux. Ça m’a un peu inquiété et je lui ai posé la question. Il m’a dit qu’il avait confiance.

#Question : Il semble tout de même qu’entre le 17 mai et le 4 août, vous aviez effectué une mission à Po et que vous aviez découvert qu’il y avait un approvisionnement en armes qui ne relevaient pas de votre stock en tant que chef d’État-major général des armées.

#Réponse : Je suis allé une fois à Po. J’ai été nommé chef d’État-major général des armées le 29 mai. L’arrestation de Thomas Sankara le 17 mai avait déjà eu lieu et Gabriel Yorian Somé avait été relevé de ses fonctions. J’étais intérimaire et je suis allé demander au président Jean-Baptiste Ouédraogo de me confirmer. Je suis allé à Po une seule fois et c’était le 31 mai pour prendre contact avec Blaise Compaoré.

Celui-ci avait demandé qu’on libère Sankara et Lingani. Je lui ai dit que je tenterais d’organiser une réunion au niveau de toute l’armée et qu’il faudrait qu’il fasse tout pour y être… Blaise Compaoré m’a dit que ses hommes n’étaient pas là et qu’il ne pouvait pas donner une réponse à ma proposition mais que le lendemain, il enverrait quelqu’un pour me donner sa réponse. Je suis donc allé à Po une seule fois. Ce sont eux, les Jean-Baptiste Ouédraogo qui ont envoyé des gens à Po mille fois. (…) Je n’ai pas vu de stock d’armes. Le bruit a couru que Po était ravitaillé par le Ghana : du matériel envoyé par la Libye et transité par le Ghana.

Quand ces nouvelles sont parvenues au président, il m’en a rendu compte et j’ai envoyé une mission à Po. Il était aussi question d’un recrutement à Po, question de pillage de l’OFNACER, des douanes par les éléments de Po. Il était question des mouvements de Blaise Compaoré et de ses amis du CNEC sur le Ghana. J’ai donc envoyé une mission pour interdire à Blaise Compaoré tous ces mouvements-là, pour exiger la restitution du matériel qu’ils avaient pris aux douaniers. (…) La commission de contrôle est partie. Elle est revenue nous dire que rien n’avait été fait. Blaise Compaoré n’avait pas respecté les consignes que je lui avais imposées. (Vous savez que du matériel libyen était venu ici plusieurs fois).

Je n’étais pas encore chef d’état-major général. C’était le colonel Somé. Le matériel était venu à Ouagadougou. Il a été distribué à Ouagadougou. Je ne sais trop comment. Le matériel qui était venu à Ouagadougou n’a pas été envoyé à Po. Il a été distribué ici à Ouagadougou à des gens qui étaient intéressés par la révolution. Il y a eu d’autre matériel libyen qui a transité par le Ghana. Ce matériel-là est arrivé. Je ne savais pas à quoi il avait été destiné.

Quand on avait demandé à Blaise Compaoré, il avait dit qu’il n’avait pas de matériel en dehors de ce qu’il avait reçu de Ouagadougou. Jean-Baptiste voulait qu’on récupère ce matériel-là. On a envoyé plusieurs missions pour ça. Mais Blaise Compaoré a toujours nié posséder du matériel autre que ce qu’il reçoit de l’état-major.

#Question : Que faisait le colonel Gabriel Yorian Somé et le capitaine Jean-Claude Kamboulé en ce temps-là ?

#Réponse : le colonel Gabriel Yorian Somé avait bien préparé une opération pour neutraliser Po. On disait même qu’il avait trois compagnies dont les deux dernières étaient, l’une dans les environs de Zabré, l’autre devant quitter Ouagadougou pour attaquer directement et neutraliser Po.

C’était son programme. Son plan. Mais pourquoi n’a-t-il pas agi ? Je ne sais. D’abord, ses unités, ses hommes qui devaient aller là-bas n’étaient pas pour la guerre. Mais Kamboulé et Somé voulaient neutraliser Po parce que Po gênait. L’opération a été préparée mais les gens n’ont pas suivi. Les gens se sont opposés. Il y avait un état-major de crise qui avait été mis en place. Il était opposé à ce qu’on attaque Po sans un préalable. (…)

#Question : Estimez-vous aujourd’hui comme hier que vous n’avez aucun sentiment de culpabilité dans les évènements du 17 mai 1983 ?

#Réponse : Aucunement ! Non. Le 17 mai par exemple, j’étais adjoint au colonel Gabriel Yorian Somé. Le coup a été préparé à mon insu. Je n’étais pas au courant. Le 16 mai, vers 23 h, j’étais déjà couché. Somé m’a téléphoné et m’a dit : «  Tamini, tu m’attends dans ta cour, je viens ». Il est venu me trouver effectivement dans la cour et il m’a dit : «  Nous avons décidé d’arrêter le Premier Ministre, Henri Zongo, Blaise Compaoré et Jean-Baptiste Lingani ». Qui et lui ? Je ne sais pas.

Moi, j’étais mis de côté. Ils ont fait leur coup qui a échoué, puisqu’ils n’ont pu arrêter que deux sur les quatre. Je n’ai donc aucune responsabilité dans les événements du 17 mai. Apres le coup, ils ont essayé maintenant de négocier avec Po. Ils n’ont pas réussi.

#Question : Quels sont ceux qu’on envoyait à Po pour négocier ?

#Réponse : C’était les amis de Blaise Compaoré qu’on envoyait pour le convaincre de déposer les armes ! Finalement, quand ils arrivaient à Po, ils voyaient Blaise Compaoré et ensemble ils préparaient leur coup. Et puis ils revenaient dire qu’ils n’avaient pas vu Blaise Compaoré. (…)

#Question : Au plus fort de la crise, aviez-vous prévu, vous et le président, des mesures contre Po ?

#Réponse : Nous avons eu une réunion le 9 juin avec le chef de l’État. C’était une réunion restreinte. Il avait été arrêté un certain nombre de mesures :

  • Diffuser un communiqué à la radio pour parler du recrutement sauvage à Po.
  • Prendre des mesures administratives à l’encontre du CNEC, c’est-à-dire, ne pas leur donner à manger, couper les vivres. Tout élément de Po qui venait à Ouagadougou devait être neutralisé. Il devait être arrêté. Sankara et Lingani devaient être transférés au nouveau camp. On devait faire une mise en garde au commandant du RCS. Une mise en garde aussi au capitaine Blaise Compaoré. Enfin, on devait assurer une surveillance constante des grands cerveaux : Laye Guiré, Kilimité Hien, Laurent Sédégo, Henri Zongo… Bref, on devait être vigilants à partir de ce jour-là.

#Question : Est-ce que vous aviez exécuté tous ces ordres ?

#Réponse : Je n’ai pas tout exécuté. Qu’est-ce que j’ai fait ? Les Sankara ont été transférés au nouveau camp, mais j’ai refusé d’exécuter les mesures administratives, c’est-à-dire refuser le ravitaillement en vivres du CNEC. Je ne pouvais pas appliquer cette mesure-là pourquoi ? J’avais fixé comme initiative préalable que le président, à la radio, invite le capitaine Blaise Compaoré déposer les armes et

Mesures préconisées 1

à rejoindre sa base à Po avec ses éléments. Qu’il lui fixe une date et que passée cette date, il devait être considéré comme un rebelle. Qu’il invite tous les soldats à rentrer ici, faute de quoi des mesures seraient prises à leur encontre.

Mais les soldats sont des gens comme tout le monde. Le couvre-feu était levé. Les gens pouvaient circuler librement. Il n’y avait pas de raison pour leur couper le manger. Je n’ai pas voulu exécuter cet ordre. Si c’est ça qui a fait que j’étais de mèche avec eux !… je suis militaire, moi !

mesures préconisées 2

Mais je pense qu’une question politique ne rentre pas dans l’histoire de suppression du manger de quelqu’un. Je n’ai pas exécuté cet ordre.

Ensuite : neutralisation des éléments de Po. C’est-à-dire, les prendre et les garder à Ouagadougou pour qu’ils ne rentrent pas à Po.  Ce n’était pas moi, le chef d’État-major qui devais arrêter les gens sur la route. Les consignes ont été données aux chefs de corps. Sils ne les ont pas respectées, ce n’était pas à moi. Il fallait aller sur la route de Po, la surveiller et organiser des patrouilles à l’intérieur de la ville pour arrêter les gens de Po.

Les consignes ont donc été données dans ce sens-là. Peut-être qu’elles n’ont pas été respectées.

Quant à la mise en garde, j’ai écrit, j’ai envoyé un message à Po. J’ai dit au capitaine Blaise Compaoré de se décider : allait il oui ou non rentrer dans la légalité ? (…) Blaise Compaoré a répondu. Il a envoyé une mission pour donner sa réponse au président Jean-Baptiste Ouédraogo (…) directement. Quand on lui a remis la réponse, certainement qu’il a rejeté toutes les propositions de Blaise Compaoré. Je ne sais pas ce que Blaise Compaoré a dit.

Quant à la surveillance d’Henri Zongo et des autres, ce n’était pas à moi de les surveiller. J’ai donné des instructions à la gendarmerie chargée de s’occuper de ces choses.

Donc, si c’est parce que ces ordres n’ont pas été respectés que j’ai été de mèche avec eux et que Po a pu rentrer à Ouagadougou, cela n’est pas vrai. J’ai seulement refusé d’obéir au fait qu’il fallait leur supprimer les vivres.

#Question : Finalement, on ne comprend plus rien. Jean-Baptiste Ouédraogo était selon vous, le candidat des révolutionnaires et après  c’est lui qui est devenu, selon vos propos, contre eux ? Pourquoi ?

#Réponse : Est-ce qu’au départ, il avait bien compris ? Je ne sais pas. Pour moi, il était mis là provisoirement et on allait le remplacer par la suite. A un moment donné, qu’est ce qui s’est passé ? Il voulait dissoudre le CSP puis remettre le pouvoir aux civils. Il y avait même une commission constitutionnelle chargée d’élaborer un avant-projet de constitution pour que l’armée retourne dans les casernes. Il a scié la branche sur laquelle il était assis, il est tombé, moi je n’y suis pour rien.

#Question : Une chose bizarre tout de même. Après le 17 mai 1983 ; c’est-à-dire durant la période qui va de cette date au 4 août, vous saviez sans aucun doute que la situation était tendue, embrouillée. N’est-ce pas quand même assez curieux que l’état-major soit resté dans une valse-hésitation jusqu’au coup d’État du 4 août ?

#Réponse : Non ! L’État-major a fait quelque chose. Je viens de vous dire qu’on a fait des réunions et qu’il y a eu décrispation. Tout le mois de juillet, le couvre-feu était levé. Il y a eu des bals, les gens jouaient, s’amusaient. Il y a eu le championnat de volley-ball de l’armée à Bobo-Dioulasso. Cela veut dire que les choses étaient rentrées dans l’ordre. Mais ce qui est certain, c’est que pendant ce temps apparemment calme, Po continuait à faire le recrutement à notre insu. Parce que Jean-Baptiste Ouédraogo avait rejeté les exigences de Po. Quand tout semblait donc être rentré dans l’ordre, Po se préparait pour le 4 août.

Moi, je n’étais pas au courant. Jean-Baptiste Ouédraogo me soupçonnait d’être de mèche avec eux, ne me communiquait plus les informations qu’il recevait de la police, de la gendarmerie ou de l’armée. Puisqu’il était ministre de la défense, on lui envoyait directement toutes les informations, tous les documents. Il les gardait et au bout d’une semaine, il m’envoyait un paquet de lettre d’information. C’était trop tard. Vous voyez ? Donc le mois de juillet était calme. C’est lui qui a tout gâté. Je lui ai dit : « Monsieur le président, maintenant, la situation est calme. Dans l’armée, tout est rentré dans l’ordre. Convoquez vos camarades politiciens et entendez-vous. C’est à vous de jouer maintenant ». (…)

Moi, je ne suis pas politique. Mais il n’a pas accepté de rencontrer ses camarades. Eux-mêmes m’ont demandé de solliciter une audience auprès de lui. Il m’a dit qu’il n’avait plus rien à leur dire, puisque tout était rentré dans l’ordre. Et le 4 août, quand tout était gâté, il courait maintenant après moi pour qu’on se rencontre. J’ai fait quelque chose mais lui, il n’a rien fait sur le plan politique. (…)

#Question : Qui a organisé et ordonné l’arrestation de Gabriel Yorian Somé qui était en fuite et celle de Fidèle Guébré pour les ramener à Ouagadougou ?

#Réponse : Somé a fui le 4 août. Il s‘est retrouvé à Ouahigouya. Il a écrit au Conseil national de la révolution (CNR) pour qu’on lui envoie son véhicule le chercher. Les officiers sont allés le chercher par avion.

ordre ramener Somé Yorian

Avant d’envoyer le chercher, j’ai demandé à Jean-Baptiste Lingani qui m’en avait donné l’ordre, ce qu’ils allaient faire de lui. Il m’a dit qu’ils allaient les mettre en résidence surveillée. J’ai préparé une villa au nouveau camp. (…) C’est Somé lui-même qui a demandé qu’on le ramène à Ouagadougou. Quant à Guébré, on a envoyé l’avion chercher tous les chefs de corps. Guébré a refusé de venir. Il a envoyé son adjoint. Les gens ont dit, non. Ils ont dit à son adjoint que ce n’était pas lui qu’on voulait. On lui avait demandé d’aller dire à Guébré de venir. Guébré était du côté de Somé politiquement.

C’est le CNR qui a donné l’ordre de faire venir tous les chefs de corps. Certains sont venus, d’autres ont refusé de venir. Ouahigouya non plus n’était pas venu. Mais il est venu après.

#Question : Si on vous demandait aujourd’hui ce que vous pensez de Thomas Sankara après l’avoir connu et approché ?

#Réponse : Comme quoi ?

#Question : Comme militaire d’abord.

#Réponse : Sankara était un militaire. Je l’ai eu sous mes ordres pendant le conflit avec le Mali. Il commandait le bataillon Bayoulo. Moi, je commandais le bataillon Kamagna.

Mais j’étais en même temps le commandant de la région militaire du Nord. Sankara était installé à Banh, à la frontière du Mali. Il était donc sous mes ordres On a travaillé ensemble. On se connaissait bien.

C’était un très bon soldat, un peu crapule quand même. Je vais vous raconter une histoire. Sankara, quand il devait rejoindre son poste à Bahn, j’étais à Ouahigouya. Et le chef d’État-major à l’époque, qui était le General Baba Sy m’a envoyé un message pour m’informer qu’il allait m’envoyer un détachement qui a quitté Ouagadougou pour être installé à Bahn.

Il m’a demandé d’accueillir le bataillon et de l’accompagner dans la zone où il devrait être installé. Sankara est arrivé à Ouahigouya avec ses gens. Il a garé ses véhicules. Au lieu de venir se présenter à moi, il ne l’a pas fait. Il a donné quartier libre à ses éléments qui sont allés se balader en ville. J’étais inquiet puisque l’heure à laquelle ils devraient arriver en principe était dépassée de 3 heures. Et je ne les voyais pas. Je me suis renseigné et on m’a dit qu’ils étaient arrivés, il y avait bien longtemps. On m’a dit qu’ils étaient en ville. J’ai demandé qui était le chef de détachement ? C’était Sankara. Je ne le connaissais pas à l’époque. On l’a fait venir. Je l’ai engueulé proprement.

Je lui ai dit de rejoindre Titao en attendant que je le retrouve là-bas. « Vas avec tes hommes. Vous trouverez le sous-préfet et tu attends là-bas jusqu’à ce que je vienne… » Sankara, au lieu de partir, n’est pas parti. Mon bureau était sur la route. Au bout d’une heure à peu près, j’ai pris ma voiture et je suis parti pour Titao. Arrivé à Titao, il n’y avait pas de Sankara (rires). J’ai rebroussé chemin et ce fut à l’entrée de Ouahigouya que j’ai rencontré Sankara qui avait décidé de rejoindre enfin son poste. Vous voyez comment il était indiscipliné !

Sinon quand il se décidait à travailler, c’était un bon soldat. Il connaissait la tactique. Mais il était un peu désordonné.

#Question: On raconte qu’il (Sankara ) a eu des hauts faits de guerre dans le conflit qui a opposé la Haute Volta, en 1974 au Mali.

#Réponse: Il a plutôt fait des bêtises. Il a fait des bêtises. Je vais vous raconter une autre histoire. Il y avait un chef de village peulh qu’on appelait le chef de Baran, …dans un village frontalier. Il n’était plus chef d’ailleurs, mais le Général Baba Sy l’avait pris comme agent de renseignements du ministère de La Défense .

Ce type là pillait les Maliens et les Voltaïques. Il volait les bœufs et il les vendait à son profit. Il avait un groupe armé de fusils. Les maliens lui ont tendu un piège. Ils l’ont pris et l’ont tué. Il était mort et son corps avait été traîné jusqu’à Bamako. C’est ce type là que Sankara voulait venger. Il a tendu une embuscade. Même pas une embuscade. Disons qu’il est allé simplement bombardé un village à l’insu de tout le monde. Au commandement, personne n’était au courant. Et si quelque chose lui arrivait, tout seul là bas?

Qu’allait il devenir puisque personne n’était avisé pour le soutenir ? J’appelle ça, « faire des bêtises ». Il a bombardé un village civil. Je ne dis pas que Sankara n’était pas brave. Il l’était. Mais de la façon dont cela s’est passé, je ne dirais pas que c’était de la bravoure.

Il a récupéré les fusils 14-18 qu’il a ramenés comme trophées. Il a couru avec ça jusqu’à Ouagadougou pour les présenter et crier victoire, tout en abandonnant son bataillon tout seul là-bas, pendant le conflit. Moi j’appelle cela de la fanfaronnade.

#Question: Et comme homme politique ?

#Reponse: Il n’avait pas d’expérience politique. Quel âge avait il a ce moment-là ? Il a eu sa formation au Prytanée Militaire du Kadiogo (PMK) puis ses premières notions politiques dans les écoles d’application. Je crois qu’il a fait Madagascar. Il n’avait pas d’expérience. Il s’est trompé plusieurs fois.

#Question: Par_exemple ?

#Réponse : Il commandait finalement tout seul avec son CNR. Est-ce qu’un homme politique peut jouer comme il a joué là ? Je ne connais pas la politique. Mais de loin, je crois qu’il a commis des erreurs politiques par manque d’expérience.

#Question : Le matin du coup d’état, vous avez prétexté une maladie et le président Jean Baptiste Ouedraogo est venu vous voir à la maison !

#Réponse : C’est ce que je vous ai dit. Il est venu me voir lundi à midi à mon domicile. Il m’a téléphoné le matin et il est venu me voir le soir, mais pas parce que j’étais malade. Je vais dire ce que j’ai fait le 4 août. Vous permettez ? (il ouvre son agenda).

On verra ce que j’ai dit le 4 août. Je n’étais pas malade. J’avais même droit à un congé de 15 jours parce que j’étais hypertendu, mais j’ai refusé de prendre ce congé. Voilà ce que j’ai fait le 4 août. ( il lit sur son agenda)

– Fin de matinée : arrivée de Jean-Baptiste Ouédraogo à mon domicile à 13 h.

– Rencontre avec Thomas Sankara à 17 h à mon bureau.

– Rencontre avec Jean-Baptiste Ouédraogo à son domicile.

Ça c’était le soir  Si j’étais malade le 4 août, je n’aurais pas pu faire tout cela. Je n’étais pas couché. Je n’étais pas malade.

#Question: Qu’est-ce que le président est venu faire chez vous alors ?

#Reponse: Le 4 août, il est effectivement venu chez moi, mais pour me demander de réunir les Sankara le soir à 18 heures. Et c’est le même 4 août que nous nous sommes rencontrés chez jusqu’à 21 heures. Si j’étais malade, je ne serais pas allé à ce rendez-vous.

#Question: Vous avez donc rencontré Sankara ce jour là ?

#Reponse: Je l’ai appelé. Je l’ai convoqué à mon bureau. Il est venu… Je lui ai dit que le président voulait le rencontrer. Je l’ai donc rencontré à mon bureau à 17 heures (…).

#Question: N’avez-vous pas convenu quelque chose ce jour-là avec Sankara ?

#Réponse : Je n’étais pas de leur bord. De quoi allais-je discuter avec lui? Je n’ai fait que transmettre les ordres que Jean-Baptiste Ouédraogo m’avait donnés.

#Question :  Ne pensez-vous pas qu’en exécutant certains ordres et en refusant d’autres, vous avez posé des actes qui aujourd’hui voilà condamnent ?

#Réponse: Non, je ne pense pas parce que je suis resté au-dessus des autres. Je ne suis pas d’un parti ni d’un groupe quelconque.

Le président Jean-Baptiste Ouédraogo estime qu’il y a eu des rencontres chez moi avec Sankara. Quelle est la vérité ? C’était au mois de juin où Sankara est venu deux fois me voir, et d’ailleurs, j’ai rendu compte au président chaque fois qu’il est venu. La première fois nous étions ( la famille), dans la cour. Quand il est venu, je pensais qu’il était venu pour raison de service. Je l’ai même invité à rentrer au salon .Il m’a dit, non. Il a dit qu’il était tout simplement au Mess des officiers, qu’il passait et qu’il avait vu que j’étais dans la cour. Il était passé tout juste pour me dire bonsoir. Et comme il connaissait les enfants, il s’est amusé avec eux parce que nous, nous sommes des Bobo et eux, des Peulh.

Donc nous plaisantions parfois ensemble. Après quoi, je l’ai accompagné jusqu’à la porte. Il a pris sa voiture et il est parti. J’ai téléphoné immédiatement au président pour lui dire que Sankara était chez moi et ce qu’il avait dit…

#Question : Pourquoi vous sentiez vous obligé de faire tout cela ? Tous ces comptes rendus ?

#Reponse: Je le faisais parce que je savais que le chef de l’État n’avait plus confiance en moi. En plus, comme c’était à 22 heures! Quelqu’un logeait à côté, en face de moi: C’était Gabriel Yorian Somé. Bien sûr, il n’était pas là. Mais j’étais son ennemi numéro un. C’est moi qui l’avais remplacé à l’état-major. Quand Saye Zerbo partait de l’état-major, c’est moi qui étais son adjoint et je devais le remplacer. Mais Gabriel Yorian Somé a tout fait pour prendre cette place-là. On m’a envoyé à la brigade. Je n’ai jamais été installé par Gabriel Yorian Somé. Il me tenait pour un ennemi alors qu’en réalité, il n’y avait rien. Quand Sankara était donc venu chez moi, je savais que Somé nous surveillait.

#Question : Donc… (…) (à la première rencontre avec Sankara), vous n’avez discuté de rien ?

#Réponse : La deuxième fois, il nous a trouvés au salon. Madame était assise là, (…). On prenait du café. Sankara s’est annoncé. Je suis sorti. Cette fois, il avait quelque chose à dire et nous sommes entrés au salon. Je lui ai demandé l’objet de sa visite et il m’a dit qu’il voulait aller en stage prévu pour septembre. Nous étions en juin. Il m’a dit : «  Mon colonel, je viens vous voir parce que je suis menacé, ma famille et moi »

Il était donc venu me voir pour savoir si je pouvais le laisser aller en stage. Je lui ai dit qu’il ne pouvait pas partir parce que la rentrée, c’était en septembre, qu’on était en juin et que même s’il partait, l’école n’allait pas ouvrir ses portes pour lui. Je lui ai tout de même dit que pour sa sécurité, on pouvait faire quelque chose, c’est à dire, demander à la gendarmerie de surveiller sa maison pour qu’il ne fût pas menacé.

D’ailleurs, ce jour-là, je l’ai d’abord engueulé. Ce sont eux qui refusaient qu’on les garde. Quand on mettait la garde pour leur sécurité, ils estimaient qu’on les privait de leur liberté. Néanmoins, je lui ai dit qu’on allait mettre des hommes pour surveiller les alentours de sa maison, mais qu’il ne pouvait pas partir avant la date de la rentrée. On a parlé de ça et rien que de ça. Et ça, c’était le service.

J’étais son chef d’état-major. Donc son patron. A l’issue de cette deuxième rencontre, je l’ai accompagné jusqu’à la porte. Et après son départ, j’ai téléphoné encore au président pour lui en rendre compte. Je pensais que c’était normal parce que Sankara, tout le monde le connaissait. C’était un homme politique. Tout le monde connaissait ses mouvements en ville. Sauf moi.

J’avais mon type en face de moi, ici. C’était Gabriel Yorian Somé qui me guettait. Je rendais donc compte au président pour qu’il ne court pas après raconter n’importe quoi à Jean Baptiste Ouedraogo.

Malheureusement, c’est ce qui s’est passé. Il était allé lui rendre compte que Sankara était rentré chez moi deux fois. Il a même dit au chef de division de l’information qui était sous mes ordres d’établir une fiche sur mon dos et de l’envoyer au président. Ce qui a été fait sans que moi, chef d’état-major, n’en fusse informé. Il parlait de mes relations avec Sankara à tous les officiers.

Un soir, un de ces officiers est venu me voir, très surpris, pour me demander si c’était vrai que j’avais des réunions nocturnes avec Sankara. Je lui ai demandé de me dire le nom de celui qui lui avait dit ça. Il m’a répondu que cela se disait partout et qu’il n’était pas content de moi. Je lui ai raconté exactement ce que j’avais dit au président à propos de la visite de Sankara En mon âme et conscience donc, je n’avais rien à me reprocher.

Et alors, j’ai dit que s’il en était ainsi, j’irais voir le président. Je suis allé le voir et je lui ai posé la question : « Il parait que vous avez reçu une fiche sur moi ? » Il m’a dit, oui. Je lui ai demandé pourquoi il ne m’avait pas convoqué ? Il m’a répondu simplement qu’il voulait me convoquer mais qu’il ne prenait pas ces histoires au sérieux. Et pourtant, c’est ça qu’il avait comme preuve pour dire que j’étais de mèche avec les Sankara.

Voilà la vérité ! Ces officiers sont encore là… Vivants (…).

#Question : Revenons à cette fameuse réunion du 4 aout ou assistaient les capitaines Thomas Sankara et Kwamé Lougué etc. Le président Jean-Baptiste Ouédraogo pense qu’il est fort possible que vous ayez été mis au courant  de ce qui allait se passer cette nuit-là.

#Réponse : Lui, il le savait ou pas ? Si lui il le savait, pourquoi ne veut-il pas que je le sache, moi ? C’était quand même prévisible puisque je lui ai demandé s’il avait encore confiance en son armée, en ses officiers. Il m’a dit oui. Mais je lui ai demandé à cause de la manière dont les jeunes se sont comportés vis à vis de lui. La manière dont il s’adressait à lui était inquiétante. On savait qu’ils ne le considéraient plus comme leur chef !

#Question : Vous auriez pu faire quelque chose puisque vous saviez ce qui se tramait.

#Réponse : Ou ? Quand ? Avec qui ? L’armée n’existait plus. Trop divisée. Il l’a dit.

#Question: Vous voulez dire que vous avez seulement su au cours de cette réunion qu’il y avait possibilité d’un coup d’Etat contre Jean-Baptiste Ouédraogo ?

#Réponse : Oui ! Et puis, moi, j’avais une mission qui était de réconcilier l’armée. Et j’avais espoir quant aux négociations.

#Question : C’est quand même terrible. Vous saviez qu’un coup d’État était imminent, peut-être même ce jour-là et vous êtes retournés tous chez vous, vous coucher tranquillement, en attendant qu’on vienne vous balayer ?

#Réponse : Non ! On attendait que Sankara revienne de Po nous dire ce que Po avait décidé. Personnellement, je ne savais pas à ce moment-là que les gens étaient déjà à la porte.

#Question: Pensiez-vous que Sankara avait même quitté Ouagadougou ?

#Réponse : Effectivement, d’après les documents que j’ai lus, Sankara n’a pas rencontré Blaise Compaoré. Quand on s’est quitté chez le président, Sankara m’a dit : «  mon colonel, je vais de ce pas à Po et dès mon retour, même si c’est à minuit, je viendrai vous rendre compte ». Et il est venu effectivement chez moi, à minuit, le 4 aout, mais après le coup d’État. Je l’ai rencontré dans la cour et il m’a dit : «  Mon colonel, quand nous nous sommes séparés, je n’ai pas pu aller à Po ». Donc, il n’est pas allé à Po. Et il m’a dit : « Vous restez chez vous ! » C’est ce que j’ai fait.

Dès cet instant, je n’étais plus rien, moi ! Dès le lendemain du 4 août 1983, Jean-Baptiste Lingani avait pris le commandement en main. Le 5 aout déjà, il y avait des décrets qui étaient pris réorganisant l’armée ! Quand on se quittait vers 21h donc, chez Jean-Baptiste Ouédraogo, on attendait que Sankara revienne nous dire ce que Blaise Compaoré avait décidé.

Mais en mon for intérieur et a posteriori, je pense que Jean-Baptiste Ouédraogo aurait dû démissionner ce jour-là. Il était au courant de tout. Il avait vu le comportement ce ces gens-là. Il savait que tout était fini. Voilà pourquoi je lui ai demandé s’il avait encore confiance en l’armée. Il m’a dit oui. Pour moi, Jean-Baptiste Ouédraogo, Sankara et les autres étaient tous pareils : C’étaient des putschistes. Ce sont eux qui ont fait leur coup le 7 novembre (1982). Je n’étais pas là-bas. Si Jean-Baptiste Ouédraogo est tombé », c’est de sa faute. Il a voulu remettre le pouvoir aux civils sans l’aval des autres, c’est à dire ceux qui l’ont mis à cette place. Et moi je ne pouvais empêcher tout seul, les gens de rentrer à Ouagadougou.

Question : Finalement, le président Jean-Baptiste Ouédraogo ne voulait-il pas s’accrocher au pouvoir ?

#Réponse : Je ne le pense pas parce que ce jour-là, il a dit que s’ils (Sankara et ses amis) le voulaient, il allait démissionner. Ça laisse croire aussi qu’il s’accrochait quand même. Moi, à sa place, j’aurais dit : « Je démissionne ! »

#Question : Les rumeurs disent qu’il y avait un coup d’État qui se préparait pour le 5 aout par les Gabriel Yorian Somé.

#Réponse : Je n’en sais rien. Je n’étais pas dans leurs histoires. C’était plusieurs groupes et chacun voulaient faire son coup d’Etat. De toute façon, nous les anciens de l’armée française, on nous traitait de réactionnaires. Donc, moi je ne pouvais pas être de leur groupe parce que, eux ils ont fabriqué leur plan et leur groupe depuis longtemps. Je pense que depuis 1973, ils avaient commencé les réunions…entre jeunes officiers intellectuels. Ils considéraient que nous autres, nous n’étions pas des intellectuels.

#Question : Ils vous informaient de leurs activités ?

#Réponse : Non ! Vous pensez ! S’ils m’informaient, j’allais informer le pouvoir réactionnaire.

#Question : En tant qu’ancien chef d’État-major général des armées, pensez-vous que notre armée est assez organisée et assez soudée aujourd’hui pour être à labri d’un éventuel coup d’État ?

#Réponse : Actuellement, dans le monde entier, les coups d’État ne sont plus conseillés. Les grandes nations refusent les coups d’État. Celui qui fait un coup d’État en Afrique aujourd’hui sait que ce ne serait plus pour longtemps. Je ne pense pas qu’on puisse encore faire un coup d’État au Burkina Faso.

#Question: Est-il facile militairement de faire un coup d’Etat ?

#Réponse : Faire un coup d’État, c’est facile. C’est quoi faire un coup d’État? Tout simplement préparer quelque chose à l’insu de tout le monde et brutalement ouvrir le feu sur les gens qui sont parfois innocents. Je n’ai jamais fait de coup d’État. Mais je crois que c’est facile quand on sait ce qu’on veut. (Rires)

#Question : Avez-vous rencontré Blaise Compaoré depuis le 15 octobre ?

#Réponse : Blaise Compaoré… Je l’ai rencontré lors d’une réunion des structures du front populaire Et c’était dans le cadre du service. (..) La rencontre avait lieu sur des problèmes de défense.

#Question : Si vous vous voyiez aujourd’hui, de quoi pourriez-vous parler ?

#Réponse : De rien, puisqu’on n’a pas de souvenirs. Peut-être lui dire que eux les jeunes, ils ont « deconné » à un moment donné. C’est tout. Sinon, depuis le 4 aout, on ne s’est pas rencontré.

#Question : Que pensez-vous de Jean-Baptiste Ouédraogo, celui-là même qui vous a tout de même fait chef d’état-major ?

#Réponse : Absolument rien de mauvais. Jean-Baptiste, c’est quelqu’un qui se contredit. Pour moi, il n’est même pas militaire. C’est un bon, médecin. Il a fait l’école pour apprendre la médecine. Avant le 7 novembre, je ne connaissais pas de Jean-Baptiste Ouédraogo dans toute l’armée nationale.

Je l’ai vu pour la première fois, le jour où on s’est trouvé après le 7 novembre en réunion. Quand il est arrivé, j’ai même demandé au colonel Mamadou Djerma qui était…cet officier-là ! Parce qu’il avait deux ceinturons. Certainement, c’était la première fois qu’il portait un ceinturon (rires). Mamadou Djerma m’a dit que c’était un officier médecin qui revenait de stage. C’est pour vous dire que ce type-là n’est pas un militaire. Politiquement, je ne sais pas qui il est.

#Question : Le président lui-même reconnait qu’il est plus médecin que fantassin.

#Réponse : Il n’est même pas militaire. Et est ce qu’il veut dire que les fantassins ne savent rien ? Que connait un médecin dans l’armée si ce n’est soigner les gens ? J’ai trente ans dans l’armée. Comparativement à lui, il n’est pas militaire. Il a peut-être cinq as ou six ans de service dans l’armée. Il est rentré en 1981 ou 1982. Il n’a aucune carrière militaire. Demandez-le-lui ! ant. Lui, il ne l’a pas. Sa carrière militaire est très insuffisante. (…)

#Question : Quels avantages avez-vous depuis que vous êtes nommé général ?

#Réponse : Je n’ai aucun avantage en tant que Général reversé dans la deuxième section des officiers. Voilà par exemple une ordonnance signe le 16 novembre 1982. Ordonnance N 82 003 CPSP, c’est-à-dire, les premiers jours ou Jean-Baptiste a pris le pouvoir. (…) Ont été supprimés tous les avantages inhérents à la solde, au logement et au véhicules précédemment accordés aux officiers généraux de la seconde section aux termes des dispositions de l’ordonnance N 78039/PRES du 30 mai 1978. Les officiers généraux se trouvant déjà dans la seconde section pouvaient faire valoir leurs droits à pension. J’ai été nommé » le 20 mai et le 21 mai, j’ai été mis à la retraite. Donc je n’ai pas touche un franc de général. Même à la pension, je n’aurai pas un franc, parce que, selon les textes en vigueur, il faut que j’ai touché au moins six mois de salaire de général pour avoir droit à la pension de général.

#Question Vous aviez été mis à la retraite anticipée ?

#Réponse : Oui, de façon anticipée comme tous les autres. Selon notre statut, je devais aller à la retraite à 57 ans et je suis allé à 53 ans. Il me restait encore quatre ans.

#Question : Les réhabilitations ne vous concernent-elles pas ?

#Réponse : Si. J’ai déposé mon dossier comme tout le monde. J’ai été réhabilité mais j’attends les finances (rires).

#Question : Pourquoi la nuit du 4 aout, vous n’avez pas été inquiété ? Vous étiez quand même chef d’état-major, donc l’une des premières personnes sur qui les putschistes devaient mettre la main.

#Réponse : ils allaient venir faite quoi chez moi ? Ils se sont intéressés aux hommes politiques. Ils sont allés chez Gabriel Yorian Somé.

#Question : Vous étiez chef d’état-major. Ils auraient pu vous neutraliser comme ils l’ont fait du président Jean-Baptiste Ouédraogo.

#Réponse : ils n’avaient rien à voir avec moi. C’était une affaire politique. Ce n’était pas une affaire militaire. Je n’étais pas d’un groupe.

#Question: vous commandiez des hommes et il s’agissait tout de même d’un coup d’état, donc d’une affaire militaire.

#Réponse : Qui je commandais ? Je commandais des chefs, pas des régiments en réalité, pas des hommes ! Un chef d’état-major ne commande pas les soldats.

#Question: Ces chefs pouvaient bien vous écouter et empêcher le coup si vous leur aviez donné des consignes fermes.

#Réponse : Mais qui s’attendait à une attaque ? Personne ! La situation était certes tendue mais les pourparlers étaient en cours.

#Question : Mais enfin, quand on fait un coup d’état, on met la main sur le chef d’état-major non ?

#Réponse : Mais ce n’était pas un coup d’état ordinaire ! C’était un coup d’état qui avait un but politique. Je n’ai pas été inquiété parce qu’on en voulait au président et à Gabriel Yorian Somé. Pas à moi ! Qu’est-ce que j’ai fait ? Ce n’était pas une affaire militaire. Ils réglaient les choses entre hommes politiques. Gabriel Yorian Somé a fui. Kamboulé a fui. Pourquoi les autres n’ont pas fui ?

#Question: Avez-vous bien connu le capitaine Kamboulé ?

#Question : Non. C’était des officiers que je ne connaissais pas. Au départ, il ne devait pas commander le groupement blindé (GB).

#Réponse : Ce fut quand Gabriel Yorian Somé était chef d’état-major qu’il l’a nommé chef des blindés, parce qu’il avait un but à atteindre. Sinon, il y avait un plus ancien que lui qui était Kwamé Lougué. Ce but que Somé visait était de prendre le pouvoir à la fin aussi. Bien sûr, chacun voulait prendre le pouvoir.

On a toujours collé les dégâts politiques sur le dos des militaires. Malheureusement, ce sont eux qui font les coups d’état. Quand j’étais chef d’état-major de cette armée, bien que le président Jean-Baptiste Ouédraogo dise que l’armée n’existe pas, les gens qu’ils soient du CMRPN ou du CSP avaient accepté, au fur et à mesure qu’on se retrouvait, de discuter de tous les domaines, de se donner des accolades. Petit à petit, on allait aboutir à la restriction de l’armée.

Le 4 août allait certainement s’éloigner. Je ne dis pas qu’ils n’allaient pas venir, parce que cette révolution était une affaire internationale. Et tôt ou tard, la révolution allait entrer chez nous. Les chefs obéissaient à des ordres. Mais, dès que vous sortez du cadre militaire et que vous faites autre chose, ils ne vous respectent pas.

C’est pour cela que je suis respecté jusqu’aujourd’hui. Parce que je suis resté honnête. L’armée a été politisée, c’est ce qui a amené tout ce remue-ménage-là. Le 4 août est arrivé parce que l’armée était politisée. On voulait la révolution. Ce n’était pas seulement les militaires qui voulaient cette révolution. Il y avait leurs suppôts, des civils. Je connais des intellectuels qui ont rejoint les rangs à Po. On les a vus. Donc, ce n’était pas seulement une affaire militaire.

#Question : Comment le capitaine Thomas Sankara s’est-il retrouvé à la tête de l’Etat après le 4 aout alors que finalement, ce n’est pas lui, à proprement parler, qui a fait le putsch ?

#Réponse : Personnellement parlant et en réalité le coup d’État a été fait par Blaise Compaoré. Sankara, au dernier moment était convaincu qu’il fallait attendre un peu. Blaise Compaoré était décidé. Je vous ai dit qu’il avait fait des propositions au président qui les avait rejetées. Cela n’a pas plu à Blaise Compaoré.

Surtout, le fait que Jean-Baptiste Ouédraogo voulait remettre le pouvoir aux civils précipitamment en disant qu’ils s’étaient entendus qu’au bout de deux ans, ils remettent le pouvoir aux civils. Ce n’est pas vrai. Les autres n’étaient pas d’accord. C’est une situation entre eux. Moi, je ne suis rien dans leur milieu. Ils n’ont pas à m’en vouloir. Sauf lui qui croyait que j’étais de mèche avec les révolutionnaires. Moi, je sais qu’ils sont tous pareils. (….)

#Question : Vous connaissez Blaise Compaoré ?

#Réponse : Militairement, non. Nous n’avons jamais eu à servir ensemble. Je l’ai vu. Il était à l’état-major. Il était secrétaire du chef d’état-major à l’époque. C’était le colonel Bila Zagré, vers les années 79-80.

#Question : Vous ne l’avez jamais côtoyé ?

#Réponse : Non. Je ne suis pas un homme politique. Je n’ai jamais eu de relations avec lui.

#Question : Il parait qu’on vous a nommé Général avant de vous mettre à la retraite pour vous remercier de votre silence et de votre complicité avec les jeunes révolutionnaires.

#Réponse : Enfin, on peut dire ce qu’on veut de cette histoire… de nomination.  D’abord, je peux dire que je suis nommé général à titre honorifique. Pourquoi honorifique ? Ca, je ne sais pas. Demandez-le à ceux qui m’ont nommé. Mais je pense que j’ai quand même fait quelque chose. J’ai évité la guerre civile à ce pays. Peut-être que c’est à cause de ça. Mais pas parce que j’avais une quelconque complicité avec les jeunes. Les jeunes ont peut-être trouvé en moi quelqu’un qui n’était pas comme les autres. Cette nomination a été à titre exceptionnel. Pas pour complicité quelconque mais pour le travail que j’ai fait.

Savez-vous qu’au plus fort de la crise, aux mois de mai-juin, le secrétaire général de l’ANAD (Accord de Non Agression et de Défense) était à Ouagadougou ? Il était prêt, avec Gabriel Yorian Somé à faire la guerre contre Pô.  Le secrétaire général de l’ANAD est mon ami. Nous sommes de la même promotion à l’école des officiers. Je lui ai dit que c’était une affaire intérieure. Il m’a dit: « Bien sûr ! Mais, c’est extraordinaire que vous puissiez laisser une seule compagnie vous emmerder. Il faut aller écraser ça!» Mais c’était une affaire politique, pas une affaire militaire. J’étais adjoint de Gabriel Yorian Somé à l’époque. J’ai dit non au secrétaire général de l’ANAD. Nous n’avons pas besoin de l’ANAD pour régler nos affaires intérieures. On peut le faire tout seuls. Parce que si l’ANAD intervenait, les amis des révolutionnaires allaient arriver aussi, c’est à dire, les Libyens et les Ghanéens. Cela aurait été une guerre internationalisée. Une affaire comme le Tchad. Et quand ça commence, ça ne finit jamais. Parce que, chaque fois, on va se renverser.

Je pense alors que ce que j’ai fait méritait d’être récompensé. Sinon, ce n’est pas pour un silence quelconque. Je n’ai pas été nommé pour une complicité quelconque. D’ailleurs, si on regarde ma carrière militaire, je n’ai jamais été longtemps à Ouagadougou.

Pourquoi Fidèle Guébré et Harouna Tarnagda se battent-ils?  Fidèle Guébré et Gabriel Yorian Somé se rendent au nouveau pouvoir et n’en sortent pas vivants.

#Question : Guébré et Somé étaient-ils les plus dangereux pour la révolution ?

#Réponse : Les gens ont fait les choses suivant la réalité. Guébré a eu des problèmes avec Harouna Tarnagda, qui était ministre de l’intérieur sous le CSP. Tarnagda et Guébré sont de la même région. Deux villages se battaient. Les deux hommes venaient de ces villages-là. De la façon dont les deux villages se battaient, eux aussi se battaient dans l’armée. Harouna Tarnagda en tant que ministre de l’intérieur, était responsable du règlement de ce conflit-là. Il a fait arrêter et embarquer les parents de Guébré. Guébré était venu me voir à mon bureau tout affolé, tout furieux. Il était prêt à aller les tuer. Je l’ai calmé. Donc, si les Guébré arrivaient à prendre le pouvoir, il allait certainement se venger sur Tarnagda. C’était une affaire de personnes, de problèmes ethniques. Tarnagda est encore là, mais Guébré n’est plus là.

#Question: Pourquoi Somé et lui (Fidèle Guébré) ont-ils été les premiers à payer ?

#Réponse : Peut-être parce qu’ils étaient le plus contre le régime ? Je n’en sais rien. Et puis, eux aussi voulaient la place. C’est eux qui se sont rendus. Somé, sur sa demande, a été ramené en hélicoptère.

Guébré est venu de lui-même par la route. Il est venu me voir. Il a quitté Dédougou sans que ses hommes n’en fussent mis au courant, car eux refusaient qu’il aille à Ouagadougou. Quand il est venu me voir, je lui ai dit qu’on avait besoin de lui au Conseil de l’entente (le siège du CNR). Quand il est parti là-bas, ils l’ont gardé. Il n’en est pas ressorti vivant.

Somé a voulu fuir. (…) Il avait une Mercedes personnelle, des voitures tout-terrain à sa disposition. Il a pris une 4X4 familiale pour fuir. Au lieu de prendre la route, il est entré dans la brousse. Il est tombé dans des trous, il a cassé les amortisseurs et d’autres pièces du véhicule. Il ne pouvait plus avancé. (…). Il est allé à pieds jusqu’à Yako (..) et il s’est fait remorqué jusqu’à Ouahigouya. Il rejoignait Karim Lompo. Peut-être que de là-bas, il allait remonter à Dédougou pour ensemble remonter à Ouagadougou. Peut-être… Mais comme la situation était désespérée … il est arrivé à Ouahigouya tout foutu, puisqu’il a marché jusqu’à Yako. Il était blessé. (…) La gendarmeries et les gens l’ont vu arriver à Ouahigouya (…).Lompo, bien sûr, l’a gardé là-bas pendant un certain temps. Personne ne savait à Ouagadougou ou il était jusqu’au jour ou lui-même a décidé d’écrire pour qu’on vienne le chercher. Il ne pouvait pas continuer parce que s’il continuait, se serait avec la complicité de Lompo. Certainement donc, Lompo ne voulait pas qu’il continue.

#Question : N’est-ce pas étrange qu’il ait demandé à revenir en sachant  à peu près les risques qu’il courait. Pareil pour le commandant Guébré ?

#Réponse: Vous savez, les parents de Somé m’accusent aussi pour ça.

#JQuestion : Justement… Peut-on organiser une telle opération pour rechercher des fuyards, des déserteurs de l’armée sans que l’état- major ne soit au courant ?

#Réponse : Que voulez-vous que je dise ? Voilà la preuve que je n’y suis pour rien. (Il exhibe la lettre de Gabriel Yorian Somé demandant au CNR d’organiser son retour à Ouagadougou). Je dis la vérité que je connais. (…) D’ailleurs, quand Somé est arrivé, je ne l’ai pas vu. Jamais revu! Chacun connait la suite!

Marcel Yaoua Tamini

Propos recueillis par Noel Ouanza Liéhoun

Source : Regard nº 11-12 du 22 décembre 1992 au 3 janvier 1993. Ce média avait été créé par Patrick Ilboudo, écrivain connu au Burkina.

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