Par Djabire Marwan OUEDRAOGO-DMO

Introduction : Au-delà du symbole, une rupture ontologique

En cette Journée internationale des droits de la femme, l’écho du discours historique du 8 mars 1987 résonne avec une force intacte. Pourtant, réduire la pensée de Thomas Sankara sur la condition féminine à un simple féminisme serait une erreur historique majeure. Pour le Capitaine Sankara, l’émancipation féminine n’était ni un effet de mode, ni une concession polie faite à la modernité occidentale, encore moins un calcul politicien pour s’attirer les faveurs d’un électorat. C’était, et cela demeure, l’unique condition de possibilité d’une révolution authentique et d’un développement endogène durable pour l’Afrique.

Sankara ne voulait pas « améliorer » le sort des femmes ; il voulait briser les chaînes d’une structure sociale millénaire. Il avait compris que la révolution n’est pas un changement de régime, mais une refondation de l’être social. En plaçant la femme au centre de la lutte, il s’attaquait à la racine même de toutes les oppressions.

I. Le « Vacarme du Silence » : Diagnostiquer l’oppression

Sankara avait identifié avec une précision chirurgicale que la stagnation d’une société est directement liée à l’oppression de sa composante féminine. Il refusait de concevoir une marche vers le progrès qui laisserait la moitié du peuple sur le bord du chemin. Sa vision était claire : une société qui opprime les femmes s’opprime elle-même, se condamnant à avancer à cloche-pied.

Comme il le martelait avec passion lors de son discours mémorable : « Que jamais mes yeux ne voient une société, que jamais mes pas ne me transportent dans une société où la moitié du peuple est maintenue dans le silence. » Ce « vacarme du silence » qu’il entendait n’était pas une absence de voix, mais une étouffement systématique de l’intelligence et de la force créatrice. Pour lui, la femme subissait une double aliénation. D’une part, l’oppression impérialiste qui frappait tout le peuple, et d’autre part, l’oppression patriarcale, plus insidieuse, ancrée dans les foyers et les traditions. Il appelait à une prise de conscience radicale : « L’esclave qui n’est pas capable d’assumer sa révolte ne mérite pas que l’on s’apitoie sur son sort. Cet esclave répondra seul de son malheur s’il se fait des illusions sur la condescendance suspecte d’un maître qui prétend l’affranchir. Seule la lutte libère ». Cette phrase, bien que dure, visait à susciter une insurrection des consciences chez les femmes elles-mêmes.

II. La Praxis Révolutionnaire : Des mesures au scalpel

Pour le leader de la Révolution, la libération de la femme ne relevait pas de la charité, mais d’une chirurgie sociale. Sankara ne s’est pas contenté de discours ; il a instauré ou tenté d’instaurer des mesures qui, même aujourd’hui, paraîtraient avant-gardistes.

Parmi les actions phares, citons l’institution du « Salaire Vital ». Sankara avait compris que la dépendance économique est le premier verrou de la soumission. En imposant un prélèvement à la source sur le salaire des fonctionnaires masculins pour le reverser directement à leurs épouses, il s’attaquait au pouvoir financier du chef de famille. Cette mesure n’est restée cependant qu’au stade de proposition, mais a été repoussée.

Plus symbolique mais tout aussi profonde fut la création de la « Journée des marchés au masculin ». En envoyant les hommes au marché et en les incitant à préparer le repas, il voulait briser la division sexuelle du travail qui cantonnait la femme à la sphère domestique invisible. En s’attaquant à des fléaux tels que les mariages forcés, la dot (considérée comme un prix d’achat) et l’excision, il visait à restaurer la propriété de la femme sur son propre corps.

III. L’Économie Politique du Corps Féminin

Sankara affirmait sans détour : « La révolution et la libération de la femme vont ensemble. Nous ne parlons pas de l’émancipation des femmes comme d’un acte de charité ou d’un élan de compassion humaine. C’est une nécessité fondamentale pour le triomphe de la révolution. »

Cette vision unifiait la lutte des classes et la lutte des genres. Dans sa stratégie de développement endogène, la femme était le premier levier de l’autosuffisance alimentaire. C’est elle qui produit, qui transforme, qui éduque. En libérant la femme du poids des corvées d’eau (par la construction de puits) et de bois (par l’introduction des foyers améliorés), la Révolution cherchait à libérer du temps de cerveau disponible pour la création intellectuelle et politique. L’éducation des filles n’était pas un luxe, mais un investissement dans la souveraineté nationale. Un peuple instruit est un peuple ingouvernable par la dictature ou l’ignorance.

IV. Regard Critique : Le Mur des Réalités et les Limites de la Volonté

Pourquoi, malgré une volonté politique sans précédent, l’objectif d’une libération totale n’a-t-il pas été atteint sous la Révolution, et pourquoi piétine-t-il encore près de 39 ans plus tard ?

Le premier obstacle fut le choc culturel. La Révolution s’est heurtée à l’inertie des mentalités rurales et au poids des chefferies traditionnelles. Pour beaucoup d’hommes, même parmi les « camarades » révolutionnaires, l’égalité proclamée dans les meetings était vécue comme une menace dans l’intimité du foyer. La révolution s’arrêtait souvent au seuil de la chambre à coucher.

Deuxièmement, l’approche descendante (Top-Down). Les mesures ont été imposées par décret. Si cette méthode a permis des avancées rapides, elle n’a pas toujours laissé le temps aux femmes des zones rurales de s’approprier ces nouveaux droits. L’Union des Femmes du Burkina (UFB), bien que puissante, a parfois fini par devenir une organisation de mobilisation de masse au service de l’État plutôt qu’un laboratoire d’émancipation autonome.

Enfin, la structure sociale du Burkina Faso, profondément agraire et conservatrice, a agi comme une éponge absorbant les chocs révolutionnaires sans se transformer durablement. La disparition brutale de Sankara en 1987 a laissé ces réformes orphelines, permettant un retour rapide à un « ordre moral » traditionnel sous le couvert de la Rectification.

V. Trente-neuf Ans Après : Le Bilan d’une Stagnation

Aujourd’hui, si les textes législatifs ont évolué, la réalité quotidienne des femmes burkinabè et africaines reste marquée par une précarité systémique. La représentativité politique reste souvent de façade, et les violences basées sur le genre persistent. L’absence de relais politiques aussi audacieux que Sankara a transformé la cause féminine en un objet de marketing institutionnel pour les ONG, vidant le combat de sa substance révolutionnaire et politique.

Le développement « importé » et néolibéral a remplacé le développement endogène, transformant l’émancipation en une quête de consommation individuelle plutôt qu’en une libération collective. Le constat est amer : l’objectif de 1983 n’est pas atteint car nous avons traité les symptômes (pauvreté, manque d’éducation) sans soigner la maladie (le système patriarcal globalisé).

Conclusion : Pour une Nouvelle Praxis Sankariste

En ce 8 mars, célébrer la femme, ne consiste pas à rappeler sans cesse ses droits. C’est comprendre que la femme n’est pas seulement « l’autre moitié du ciel », elle est le moteur même de la transformation sociale.

Sa vision nous invite à passer de la célébration symbolique à l’action structurelle. Pour que « l’irruption féconde de la force féminine » puisse enfin transformer l’avenir de l’Afrique, nous devons oser la critique de nos propres résistances. La libération de la femme ne sera pas le cadeau d’un homme ou d’un État, mais le fruit d’une lutte acharnée où l’homme sankariste doit accepter de perdre ses privilèges pour gagner sa propre liberté. Car, comme le disait le Capitaine, on ne peut libérer les autres si l’on est soi-même esclave de ses préjugés.

Djabire Marwan OUEDRAOGO-DMO

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