(NDLR : Sur la photo ci-dessus, qui n’est pas celle qui figurait dans l’article, Thomas Sankara est habillé en Faso Dan Fani)

À la tête de la révolution burkinabè, Thomas Sankara avait fait du vêtement un symbole de la lutte contre l’impérialisme. Trente-huit ans après son assassinat, son héritage demeure.

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Son index est pointé vers le ciel, son visage résolu balaie un parterre de chefs d’État venus de toute l’Afrique. Le 29 juillet 1987, à Addis-Abeba, capitale de l’Éthiopie, Thomas Sankara prononce, dans une chaleur suffocante, l’un de ses derniers et plus mémorables discours à la tribune de l’OUA (Organisation de l’unité africaine). Tour à tour enjoué et tempétueux, le chef d’État burkinabè encourage ses pairs à faire front commun contre cette dette occidentale qui étrangle le continent. Le verbe est haut. La voix, lourde, caverneuse, s’envole et marque un auditoire qui applaudit à tout rompre.

« Faisons en sorte également que le marché africain soit le marché des Africains », martèle le capitaine anti-impérialiste. « Produisons ce dont nous avons besoin et consommons ce que nous produisons au lieu de l’importer. » Debout à la tribune, Sankara met en avant son costume vert tilleul dont le col est relevé. « Le Burkina Faso est venu vous exposer ici la cotonnade, produite au Burkina Faso, tissée au Burkina Faso, cousue au Burkina Faso pour habiller les Burkinabès. Ma délégation et moi-même, nous sommes habillés par nos tisserands, nos paysans. Il n’y a pas un seul fil qui vienne d’Europe ou d’Amérique. » D’un large sourire, il reprend : « Je ne fais pas un défilé de mode, mais je voudrais simplement dire que nous devons accepter de vivre africain. C’est la seule façon de vivre libre et de vivre dignement. »

Le pays des hommes intègres

En 1983, lorsque Thomas Sankara se hisse à la tête de la République de Haute-Volta à l’âge de 33 ans, le petit pays sahélien, coincé au cœur de l’Afrique de l’Ouest, est l’un des plus pauvres au monde. Les trois quarts de son territoire endurent de terribles vagues de sécheresse. L’espérance de vie par habitant dépasse péniblement les quarante ans. Influencé par la lecture de Marx et de Lénine, le capitaine, flanqué d’un béret rouge, impulse une politique véritablement révolutionnaire pour répondre à cette urgence. Il défend la redistribution des richesses, lutte contre la corruption et réduit drastiquement le train de vie de l’État.

Il rebaptise la Haute-Volta en « Burkina Faso », ce qui signifie « le pays des hommes intègres », et joint les paroles aux actes. Il baisse son salaire et impose à tous ses collaborateurs de déclarer leur patrimoine à la radio. Les berlines Mercedes rutilantes du gouvernement sont cédées au profit de petites Renault 5 noires. Exit aussi les vols en première classe et les hôtels luxueux lors des déplacements à l’étranger. Le « camarade-président » construit des écoles et des logements, impose des séances de sport collectives et des campagnes de vaccination à toute la population. Mais c’est avec le vêtement qu’il pose les bases du redressement de son pays.

Au début des années 1970, dans le Zaïre voisin, Mobutu avait interdit le port du costume, qu’il assimilait au colon. L’homme-léopard impose l’abacost (contraction de « à bas le costume ») : un veston sans col et à manches courtes. Une décennie plus tard, Thomas Sankara fait du coton le fer de lance de son mantra : « Fabriquons et consommons burkinabè. » Alors que sa population est à 90 % agricole, le président du Burkina développe la filière et encourage le port du Faso Dan Fani, que l’on peut traduire littéralement par « pagne tissé de la patrie ».

Un souverainisme par le vêtement

La légende dit que cette tenue traditionnelle est apparue chez les Mossis, une tribu qui transforme le coton au gré des saisons : la culture en période de pluie et le tissage durant les périodes sèches. La technique de fabrication obéit à un rite ancestral. Après la récolte, le coton est égrené, traité, filé et livré en rouleaux de fil traditionnel par les femmes. Le tissage revient ensuite aux artisans, qui confectionnent des bandes dont la largeur varie entre dix et vingt centimètres. La teinture s’effectue ensuite avec des décoctions à base de racines et de feuilles.

Avant sa remise au goût du jour par Thomas Sankara, le Faso Dan Fani avait fini par disparaître des rues de Ouagadougou, au profit des jeans et autres costumes cravates, comme le rappelle Fidèle Toé. Plus ancien compagnon de Thomas Sankara, qu’il a connu sur les bancs du lycée où celui-ci portait déjà ce fameux pagne, Toé est devenu ministre du Travail, de la Fonction publique et de la Sécurité sociale lorsque son meilleur ami est parvenu au pouvoir. « Le coton était devenu une culture de rente qui ne se vendait pas bien, décrit-il aujourd’hui depuis sa maison de Ouaga, où l’on entend un coq chanter triomphalement. Les paysans s’endettaient et n’arrivaient plus à rembourser leurs créances. Les cas de suicide se multipliaient parmi les agriculteurs, la situation était vraiment alarmante ! » En incitant la population à revêtir le Faso Dan Fani, Sankara soutient financièrement les cotonculteurs et pose les bases d’un souverainisme économique inédit.

D’aussi loin que remontent ses souvenirs, Fidèle Toé estime que cette mesure répondait aussi à une volonté de représentation chez un homme qui a toujours mis un point d’honneur à être élégant. « Dans sa voiture, Thomas avait du matériel pour nettoyer ses chaussures. Il ne pouvait pas sortir de sa Renault 5 sans les dépoussiérer. Il avait également un fil à coudre et n’hésitait pas à faire tomber sa chemise pour recoudre l’un de ses boutons. » Avec un plaisir non dissimulé, ce vieux compagnon d’armes fait le récit de ce jour où le capitaine anti-impérialiste a sermonné des fonctionnaires attendant des dignitaires étrangers dans des tenues non assorties. « Ils portaient un costume cravate, mais quand on baissait le regard, on s’apercevait qu’ils portaient des baskets ou des chaussettes de sport, se gausse l’ancien ministre. Imaginez le ridicule de la situation. Thomas Sankara les a interpellés en leur disant : “Plutôt que de vous habiller avec des vêtements occidentaux que vous ne connaissez pas, pourquoi ne portez-vous pas le vêtement de vos ancêtres ?” »

Tout cela pousse Thomas Sankara à légiférer dare-dare. En 1986, il oblige tous les fonctionnaires et officiels du régime à porter le Faso Dan Fani. En tant que ministre de la Fonction publique, Fidèle Toé est chargé de faire appliquer le décret. Le port de l’étoffe devient indispensable durant les réunions, cérémonies et voyages officiels, mais aussi sur les photos de passeport, sous peine de se voir opposer un refus. Le président burkinabè contraint également l’armée à remiser sa traditionnelle tenue kaki pour un uniforme en coton aux couleurs latéritiques. « Pourquoi s’habiller comme un soldat français ou américain alors que notre sol est ocre ? Nous sommes un pays de savane, pas un pays de forêts ! » argumente le capitaine auprès de ses troupes.

« Levi’s, c’est bien. Mais c’est américain »

La mesure économique a un effet positif immédiat. Partout dans les cours des maisons en banco de “Ouaga la Belle”, on voit des femmes s’échiner dans la bonne humeur sur des métiers à tisser en bois. « Cette mesure a permis une véritable émancipation des femmes, qui n’étaient plus obligées de passer leurs journées au bord des routes à vendre des poignées d’arachides ou à vivre sous la tutelle financière de leur mari », souligne le journaliste Bruno Jaffré, auteur de plusieurs ouvrages sur Sankara.

Pour répondre à la demande, le pays investit dans des usines de transformation du fil, notamment dans la ville de Koudougou, qui devient rapidement le poumon économique du pays. À l’époque, d’un bout à l’autre de ces manufactures, d’immenses machines en métal se déploient et alimentent en fil le Burkina et ses pays voisins (Mali, Côte d’Ivoire…). « Les gens étaient fiers de travailler dans cette usine. On avait l’impression que c’était la nôtre, relate avec mélancolie Michel K. Zongo, réalisateur du film La Sirène de Faso Fani, qui en retrace l’histoire. Le pouvoir d’achat a augmenté, la ville est devenue prospère. Les fils d’ouvriers possédaient des jouets que l’on n’avait jamais vus nulle part, comme des poupées qui parlent ou des voitures électriques, alors que jusque-là on bricolait nos jouets avec du fer trouvé à la décharge. »

Avec Sankara, la politique revêt toujours une dimension symbolique. En contraignant tous les élèves burkinabès à porter la même étoffe, le capitaine panafricaniste nivelle les différences sociales. « Sankara a abattu les inégalités entre tous les enfants, soutient Michel K. Zongo, à l’époque élève en CE1 à Koudougou. Nous portions tous une culotte kaki et une chemise blanche. Il n’y avait plus de dominants et de dominés, nous étions tous soumis à la même enseigne ! »

Pour ce militant du panafricanisme, cette décision permet aussi de lutter contre l’impérialisme culturel imposé par les Occidentaux. Lors d’un dialogue avec de jeunes lycéens, le héros de la révolution interpelle l’un des enfants qui passent devant lui, habillé avec des vêtements américains. « Vous faites la publicité des Levi’s. Je vois le jean, c’est bien cousu, c’est Levi’s, c’est bien. Mais c’est américain. […] Ici, vous croyez qu’il n’y a pas de tisserands ? » le sermonne le capitaine. « Sankara était persuadé qu’en ne consommant pas ce que nous produisions, nous étions condamnés à porter les rebuts vestimentaires du monde occidental », soutient Fidèle Toé, qui a assisté à la leçon.

Mais la décision ne fait pas l’unanimité. Dans les couloirs des ministères, certains renâclent à s’habiller avec le fameux pagne. Un matin, Thomas Sankara fait une visite impromptue au ministère du Travail et s’aperçoit, dépité, que la plupart des agents ne le portent pas. « Je sentais qu’il était déçu, se souvient Zanna Kaboré, fonctionnaire. Je lui ai expliqué que la tenue que je portais m’avait coûté une fortune. » À l’époque, un Faso Dan Fani complet vaut en moyenne entre 7 000 et 10 000 francs CFA (soit entre 10 et 15 euros), alors que se procurer des fripes occidentales coûte trois à quatre fois moins cher sur les étals des marchés.

Pour forcer la main des récalcitrants, Sankara adopte des mesures coercitives. L’absence de Faso Dan Fani peut entraîner une suspension de salaire de trois mois. Le capitaine prend lui-même l’habitude de faire des contrôles inopinés afin de vérifier que personne ne déroge à la doxa vestimentaire. Chez les agents de la fonction publique qui traînent les savates, la fameuse étoffe est rapidement surnommée « Sankara arrive ». « Lorsqu’on apprenait la venue du président, certains couraient dans les rues alentour pour se procurer un ensemble », sourit Zanna Kaboré.

Dans ce domaine comme dans d’autres, l’intransigeance et l’intégrité de Thomas Sankara finissent par déplaire. En fin d’après-midi du 15 octobre 1987, alors que le soleil rouge de la saison des pluies est en train de se coucher, le président burkinabè est assassiné à coups de rafales de kalachnikov avec douze de ses camarades. La même nuit, « l’homme intègre » est enterré à la hâte et sans tombe dans un cimetière de la capitale.

Un symbole de souveraineté pour les jeunes générations

Son frère d’armes et ancien meilleur ami, Blaise Compaoré, condamné par contumace à la prison à perpétuité en 2022 pour son rôle dans l’assassinat de Thomas Sankara, met un point d’honneur à déboulonner les acquis de la révolution sankariste. L’obligation du port du Faso Dan Fani est levée le 14 mars 1988. Il faut attendre la chute de Compaoré, vingt-sept ans plus tard, en octobre 2014, pour que le Faso Dan Fani ressurgisse des oubliettes de l’histoire. Aujourd’hui, lorsqu’on se balade sur le site Web du gouvernement du Burkina Faso, la plupart des ministres portent le fameux pagne en cotonnade.

Élevées dans le culte de celui qui est désormais considéré comme le « Che africain », les jeunes générations se réapproprient également le tissu. « On a été frustrés de ne pas avoir connu Thomas Sankara, alors que nos parents nous en ont parlé durant toute notre enfance, regrette Stéphanie Bationo, mannequin burkinabè expatriée en France, qui organise chaque année une nuit du Faso Dan Fani avec la diaspora à Paris. Ce costume traditionnel nous permet de combler ce manque et de perpétuer sa mémoire. »

La cotonnade révolutionnaire a même été récupérée par l’industrie de la mode. En 2021, alors que Beyoncé cherchait désespérément une pièce constituée d’étoffes rares venues d’Afrique, la styliste Dyenaa Diaw a tenté sa chance. La créatrice, à l’origine de la marque « Peulh Vagabond », dont le tissu provient d’une coopérative du Burkina, a préparé un gros colis qu’elle a expédié à Los Angeles. À l’intérieur : des photos et des textes racontant l’histoire du Faso Dan Fani. Quelques mois plus tard, la star américaine apparaissait sur Instagram vêtue d’une tenue signée de la créatrice. « Beyoncé m’a ensuite envoyé un mot : il était écrit qu’au-delà du vêtement, c’est son histoire qui l’avait séduite », confiait Dyenaa Diaw.

Quatre ans plus tard, le Faso Dan Fani continue de tisser son influence dans le Burkina Faso contemporain. Depuis octobre 2024, les magistrats burkinabès ont remplacé les toges noires héritées de l’époque coloniale par des robes confectionnées dans le tissu national. Certaines écoles pilotes ont également adopté des uniformes mêlant coton local et motifs traditionnels, tandis que de jeunes marques comme Fenel ou Tinwè exportent leurs créations vers l’Europe. Le pagne de la révolution n’est plus seulement un étendard politique : il est devenu un marqueur d’identité et de fierté collective. Thomas Sankara aurait sans doute apprécié cette victoire culturelle.

Pour aller plus loin :

Bruno Jaffré, Biographie de Thomas Sankara : La patrie ou la mort…, Editions L’Harmattan, 2007, Paris.
Bruno Jaffré, Les Années Sankara : De la révolution à la rectification, Editions L’Harmattan, 1989, Paris.

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