Nous vous proposons ci-dessous un article publié en août 1986 dans l’hebdomadaire Révolution, proche du parti communiste français, disparu depuis. En réalité cet article qui fait en quelque sorte le bilan, si tant est que c’est possible dans un article de journal des 3 premières années de la Révolution. En réalité, l’auteur n’est autre que Bruno Jaffré, auteur depuis de nombreux ouvrages ou articles sur la Révolution, qui à l’époque, publiait sous ce pseudonyme de Bernard Frégeat. La retranscription a été réalisée par Adama Ouedraogo.
La rédaction du site
Il y a trois ans, le 4 août 1983, de jeunes officiers progressistes du pouvoir en Haute-Volta, qu’ils rebaptisèrent l’année suivante le Burkina Faso (la Patrie de l’homme intègre).
Notre collaborateur Bernard Frégeat s’est rendu, à de nombreuses reprises, au Burkina Faso et connaît bien le capitaine Sankara qu’il avait d’ailleurs interviewé avant même son retour, à la tête de son pays cette fois. C’est avec sympathie mais sans complaisance qu’il esquisse ici un bilan d’ensemble de l’œuvre du gouvernement, au plan économique et social, comme au niveau politique national. Un tableau qui permettra de mieux saisir l’ampleur des importantes mesures annoncées à l’occasion de ce troisième anniversaire.
Trois années de Révolution (1986)
Par Bernard Frégeat
Dans ce pays, classé parmi les huit plus pauvres du continent, la mortalité avant un an atteignait 15%, l’analphabétisme près de 90%. Mines et industries ne représentaient que 15% du PNB. Les deux tiers du territoire sont atteints de désertification, alors que les exportations (54% de coton) provenaient exclusivement de l’agriculture. Un taux de couverture[i] de 20% le rendait particulièrement dépendant de l’extérieur. Les transferts de fonds des travailleurs émigrés, environ un million en Côte d’Ivoire, constituaient donc la principale source de revenus.
Les jeunes dirigeants se trouvaient face à des questions incontournables: comment sortir du sous-développement en ne disposant guère de ressources? Comment supprimer la famine? Comment appliquer le mot d’ordre: « Compter sur nos propres forces »? Il n’était pas question de refuser l’aide extérieure mais pour eux. Des Comité de défense de la révolution (CDR) furent rapidement et partout mis en place, dans les quartiers, les villages, les bureaux, les établissements scolaires, les entreprises. Il s’agissait de canaliser le soutien populaire qui n’avait pas manqué de s’exprimer, mettre les gens au travail tout en leur apportant une éducation politique. C’est pourquoi, toute de suite, commencèrent les travaux d’utilité collective et les veillées-débats.
La persistance de la corruption et les détournements de fonds, deux des plus graves fléaux laissés par la colonisation et qui n’avaient pas cessé de se développer depuis, sous les différents régimes précédents, étaient un obstacle fondamental à la mobilisation populaire, tant à cause des précieuses sommes d’argent perdues que par le laxisme que cela entraînait sur les différents lieux de travail. Les grands procès devant les Tribunaux populaires de la révolution permirent la récupération de plusieurs milliards de francs CFA. Les responsables des anciens régimes y furent aussi jugés publiquement. De nombreux « dégagements » ou suspensions touchèrent les fonctionnaires corrompus ou n’assurant pas correctement le travail pour lequel ils étaient payés.
«L’effort populaire d’investissement s’est traduit jusqu’en juillet par des ponctions sur les salaires après celles sur les indemnités, l’année précédente. Elles ont, en partie, été compensées par des mesures sociales comme la suppression des loyers puis leur réglementation.
Un profond mécontentement s’est répandu parmi les salariés, largement alimenté par des rumeurs (redoutable arme politique à Ouagadougou) sur la réelle utilisation des fonds ainsi récupérés. Pourtant des projets jusqu’alors en sommeil allaient enfin, après le 4 août 1983, pouvoir démarrer, comme celui de la vallée du Sourou, très fertile, du nom du fleuve dont on a procédé au détournement pour en retenir l’eau.
Une mine d’or a été remise en exploitation à Poura, des routes ont été goudronnées ou améliorées, des cités construites pour les fonctionnaires, des autobus mis en service dans les deux plus grandes villes, un aérodrome construit à Orodara au sud-ouest pour évacuer les fruits de cette région qui en produit beaucoup. Les travaux ont commencé à Bagré pour un important barrage qui devrait augmenter les capacités énergétiques du pays et permettre la mise en valeur d’une autre vallée. On a entrepris la construction du chemin de fer devant continuer jusqu’à Tambao dans le nord du pays et permettre l’exploitation de son gisement de manganèse.
Ces projets furent intégrés dans le Programme populaire de développement lancé pour quinze mois, en octobre 1984. Il s’agissait de préparer les infrastructures économiques du pays en vue du plan quinquennal 1986 – 1990, dont le principal objectif est la réalisation de l’autosuffisance alimentaire ?
Le montant de ce programme, assuré à 82% par l’aide extérieure, atteint trois fois le budget national dont la partie investissement a considérablement augmenté, grâce aux économies réalisées par les ponctions sur les salaires, les dégagements et les sommes récupérées après les procès pour détournements de fonds. Une partie de ce programme dit de base, dont 61% du coût devrait être assurés par les populations, était de la responsabilité des provinces : construction de magasins populaires (il s’agit pour le pouvoir de réaliser un grand réseau de distribution publique pour lutter contre la spéculation des commerçants), de pharmacies populaires, d’écoles, de cinémas, de parcs de vaccination, de réalisation de milliers de forages…

Sur un autre front, le Conseil national de la révolution (CNR) s’engage dans de nombreuses réformes importantes: celle de la justice avec l’instauration de différents Tribunaux populaires, savant mélange entre la justice traditionnelle, où les chefs sont remplacés par les militants des CDR, et de la justice d’influence occidentale avec l’intervention de magistrats professionnels pour des délits importants; réforme du système foncier pour lutter contre la spéculation immobilière et se prémunir contre les investisseurs privés, recherchés par l’État par manque de moyens pour mettre des terres en valeur; décentralisation par le redécoupage du pays en provinces et départements, la mise en place des Pouvoirs populaires de province, émanation des CDR locaux avec, à leur tête, un haut- commissaire nommé par le CNR. Même si le lancement de certains projets a pu être controversé, le bilan de trois années est en lui- même éloquent. Certains problèmes demeurent cependant. Des dirigeants syndicaux[ii] ont subi la répression. Si l’importance prise par les CDR marque le début d’un transfert de pouvoir vers une partie de la population jusqu’ici extérieure au jeu politique, elle entraîne aussi des excès, graves sujets de mécontentement, qu’une récente conférence nationale vient de reconnaître pour tenter désormais de les éviter. C’est à cette occasion qu’une réforme de l’éducation empreinte de gauchisme a été repoussée.
L’éviction des militants de la LIPAD[iii], alors qu’ils réclamaient la démocratisation des CDR, leur départ du gouvernement au bout d’un an, après des critiques sur la personnalisation du pouvoir et une certaine improvisation à propos de quelques décisions, ont pu sembler consolider la révolution en supprimant le débat interne. Aujourd’hui, le capitaine Sankara multiplie les avances pour que la LIPAD reprenne sa place.
Il a fallu faire face à la sécheresse; aujourd’hui, c’est une invasion de criquets qui menace. Malgré tout, et dans un environnement hostile, comme l’a montré la récente guerre avec le Mali, un processus révolutionnaire est engagé avec ses erreurs et ses réussites, ses avancées et ses échecs. Un peuple parmi les plus démunis peut enfin renouer avec l’espoir.
Bernard Frégeat
[i] Rapport importation/exportation.
[ii] Plusieurs ont été dégagés après une déclaration émettant certaines critiques en janvier 1985. Touré Soumane, secrétaire général de la Confédération syndicale burkinabè, par ailleurs dirigeant de la LIPAD est toujours emprisonné
[iii] La LIPAD (Ligue patriotique pour le développement) a été créée par le PAI (Parti africain de l’indépendance), parti marxiste-léniniste. Elle avait pu élargir son audience pendant plusieurs années de pluralisme politique. Ayant résisté ensuite à la répression, elle était de loin l’organisation de gauche la plus importante le 4 août 1983. Elle détient alors cinq ministères parmi les plus importants.

















