Par Bruno Jaffré, 15 octobre 2019

La première fois que j’ai rendu visite à ce service dans les locaux de la Télévision, c’était en mai 2016. Je ne savais pas ce que j’allais trouver mais j’étais curieux surtout de savoir s’il y avait effectivement des archives, de la période révolutionnaire en particulier.

Renaissance du service de documentation des archives de la RTB

Le pays vivait encore dans une certaine euphorie après l’insurrection. La transition et les élections étaient globalement réussies. Si  l’on fait abstraction du fait que ce sont d’anciens compagnons de Blaise Compaoré qui avaient remporté les élections ce qui constituait tout de même à une grosse déception.

Surtout, le régiment de la sécurité présidentielle avait été démantelée et les putschistes de septembre 2015 mis sous les verrous, notamment Gilbert Diendéré et Djibril Bassolé.

Nettoyage des cassettes (avril 2016), photo Bruno Jaffré
Nettoyage des cassettes (avril 2016), photo Bruno Jaffré

Je me rends donc plein d’espoir au service des archives de la télévision. L’accès n’est guère sécurisée si ce n’est un contrôle à l’entrée des locaux de la télévision.

En arrivant je tombe sur un spectacle quelque peu surréaliste. Des centaines de cassettes jonchés à même le sol, d’autres étaient empilées dans la cours de la télévision en désordre. Plusieurs agents s’attelaient à les libérer de la poussière avec une machine à pression d’air.

L’accès est facile. M. Ouattara, ingénieur en communication,  le chef du service des archives, me reçut très gentiment ce jour-là.  Il me montre les premières cassettes qui avaient subi cette première restauration. Et ce n’est pas tout. Il ouvre une salle où dormaient sans doute depuis de nombreuses années, des milliers de vieilles cassettes, sur une dizaine de rangées, peut-être plus remplies jusqu’au plafond. Elles étaient donc restées enfermés dans une pièce, durant presque 3 décennies,  à la merci de la chaleur et de la poussière omniprésente. Un régime qui ne va rendre la restauration de tous des documents facile.  Comm

Désordre dans la salle des archives après son ouverture en mai 2016. (Photo Bruno Jaffré)

ent est-ce possible ? La peur sous la régime de Blaise Compaoré freinait toute velléité de mettre son nez dans cette pièce.

Quelques cassettes sont sorties de là, dont on voit des extraits dans quelques films, mais peu nombreuses par rapport à tout ce que je vois très rapidement. Dans une autre salle, plus petite quelques centaines d’autres étaient déjà rangées dans les étagères, soigneusement rangées et j’en ai tout de suite remarqué, quelques- unes, qui dataient de la période de la Révolution.  Mon cœur se mit à battre. L’espoir était donc permis. J’éprouvais alors une grande joie.

Des recherches d’archives restées vaines sous Blaise Compaoré

Plusieurs réalisateurs m’avaient contacté à partir de 1996 pour réaliser des documentaires sur Thomas Sankara. Nous avions un peu prospecté au Burkina, interrogeant ici ou là, pour tenter de savoir si les archives de la télévision avaient été sauvegardées. Les gens évoquaient le plus souvent, soit la destruction, soit le pillage, soit une deuxième utilisation pour stocker d’autres images.  A cette époque, les images de Thomas Sankara avaient presque totalement disparues. Ceux qui en avaient les cachaient précieusement. Nous avions pu en voir par exemple chez d’anciens membres de l’ULCR.

Nous avions cependant pu voir quelques images, dans les bureaux du FESPACO, qui avaient ses propres archives, celles concernant le FESPACO. Certaines montraient Thomas Sankara. Il fallait faire vite, on sentait bien que les agents qui nous les avaient montrées n’étaient que moyennement rassurées. Avec une grande émotion.

Je me rappelle personnellement de deux expériences éclairantes.

Mon meilleur ami au Burkina, M. André Nyamba, aujourd’hui décédé, qui avait longtemps enseigné à l’université mais aussi à l’INAFEC, une école du cinéma que Thomas Sankara avait supprimé, je ne sais plus pour quelles raisons. Lorsque je lui parlais de ces recherches, il intervint pour que j’ai un rendez-vous auprès du directeur de la télévision qui était un ancien de ses élèves. Lorsque je lui confiai l’objet de ma visite, qu’il ne connaissait pas, son visage se renferma tout de suite. Je ne me rappelle plus de ce qu’il m’a dit mais en tout cas, j’ai compris que s’il y avait des archives, je n’y aurai de toute façon pas accès.

Une autre fois, c’est un ministre que je connaissais, Mahoumoudou Ouedraogo que je suis parti rencontré. Je l’avais rencontré à Paris, et nous avions sympathisé alors qu’il terminait ses études de journalisme. Il était alors de ceux qui avaient assisté à une messe de recueillement à la mort de Sankara, ce qui lui valut quelques ennuis lorsqu’il rentra au Burkina. Mais il avait fait sa carrière à la télévision, puis ministre de la culture et de la communication. Nous n’avions plus guère de contact mais il accepté de ma recevoir et me reçu gentiment. Lorsque je lui ai fait part de l’objet de ma visite, il ne fut pas très clair sur l’existence ou non des archivages mais je me souviens très bien de ce qu’il m’a dit. «  Je ne ferai rien contre Blaise » ! Inutile d’insister.

On comprendra mieux ma joie de voir tant de cassettes qui n’avaient pas disparu, mais aussi les agents du service des archives mobilisés pour les restaurer.

Un don bienvenu pour reprendre la numérisation

C’est alors que M. Ouattara, me confie que l’appareil qui sert à lire les cassettes est défectueux, un lecteur Betacam  SP 4VW-1200P, et qu’ils ne peuvent donc les numériser. Catastrophe !  La télévision essayait de faire jouer la coopération avec la France pour obtenir un appareil, ou cherchait même à en acheter un ou à le réparer. Mais ce matériel, ancien n’était plus vendu et il était difficile à faire réparer.

Mon premier réflexe fut donc de contacter, Mehdi Lallaoui, le dernier réalisateur avec qui je suis encore en contact. D’ailleurs me rassure toujours en me disant qu’il n’abandonne de réaliser un documentaire avec moi et qu’il ne lâchera pas. Il travaille d’ailleurs beaucoup.

Bien m’en prit. Non seulement il disposait de cet appareil mais en plus il était prêt à le donner gratuitement. Seule condition, la télévision devait prendre en charge le transport. Le lenteur administrative, ou le changement de directeur fit trainer les choses. Finalement un membre de l’ambassade de retour au pays, le prit avec lui. De nouveau une longue attente plus d’un an pour obtenir une lettre de remerciement, un retard dû en partie à un nouveau changement de direction. M. Ouattara ne lâchait pas et on finit par obtenir une lettre de remerciement, qui suivit de plusieurs mois une visite chez le directeur qui m’ l’avait promis pour dans deux jours.

Lors de ma dernière visite, en mai 2019, j’ai pu constater que l’appareil fonctionnait presqu’en permanence et que la numérisation des archives avançait de façon satisfaisante, mais qu’il y en avait tellement à numériser qu’il en aurait fallu un deuxième. M. Ouattara me montra aussi avec fierté un serveur flambant neuf qui servait à stocker les fichiers numériques.

Pour l’ambiance semblait morose. Nous échangeons de temps en temps, et M. Ouattara est plutôt humble et discret bien qu’avec son équipe, le travail abattu est considérable. Très régulièrement, le service met en ligne sur sa page facebook (voir https://www.facebook.com/archivestele2016/) de courts extraits de ces archives.

Face à l’immensité travail à réaliser, avec des moyens dérisoires!

M. Ouattara Souleymane, dans les rangées de cassettes
M. Ouattara Souleymane, dans les rangées de cassettes (photo Bruno Jaffré)

M. Ouattara, alors que je préparai cet article, m’a confié quelques statistiques qui montrent l’ampleur du travail à réaliser.

– 53 200 cassettes U-matic, soit 39 900 heures
– 54 530 cassettes Betacam,  soit 40 898 heures,
– 86 112 cassettes DVCAM soit 86 112 soit 64 864 heures.
Et le service ne dispose que d’un seul lecteur DVCAM, un seul lecteur Betacam et un seul lecteur U-matic pour la numérisation, et seulement de deux agents dans le service. J’ai pu remarquer lors de mon dernier séjour que la numérisation se faisait pratiquement en permanence.
Selon une estimation de M. Ouattara, seul 2% de la numérisation a pu être réalisée ! On est donc loin du compte.

Espérons qu’au Burkina des énergies, des volontés et surtout des moyens viennent rapidement renforcer cette équipe qui fait preuve de beaucoup d’engagement dans son travail.

Car, en plus de numériser les anciennes archives, le service es archives a aussi puor tâche de récupérer et classer toutes les émissions actuelles diffusées par la RTB.

Les images d’archives sont précieuses pour un pays, un outil de tout premier plan, pour les historiens. Mais dans un pays, pauvre, un politique adéquate, les archives télévisuelles permettraient aussi que ce trésor génère des revenus. De nombreux cinéastes se manifesteront à la recherche d’images issues du pays, qui forcément apportent un angle nouveau par rapport aux images des télévisions occidentales qui restent hors de prix. D’autant que ce pays est celui de Sankara ! Plusieurs ont déjà été réalisés sur la Révolution et d’autres films sont en projet et nulle doute que de nombreux autres seront mis en chantier dans un proche avenir.

Bruno Jaffré

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