Odile Sankara, soeur de Thomas Sankara : "On a voulu empêcher Mariam Sankara de revenir au Burkina" interview

La note de présentation ci-dessous en italique a été rédigée par la redaction de L’Observateur. Nous nous permettons de corriger ce qui semble être une inexactitude. Selon nos informations, Blaise Compaoré et Sankara se sont connus en 1973 durant la guerre du Mali et ce n’est que plus tard vers les années 76 à 78 qu’ils sont devenus très amis. Or Thomas Sankara a terminé son séjour à Madagascar en 1973. Mais il est exact que plus tard la relation entre les deux hommes était telle que le raconte Odile Sankara et qu’ils étaient très proches. B. J.  

Après l’interview de Blandine Sankara (voir à http://thomassankara.net/?p=0449), nous vous proposons cet entretien que nous avons eu avec Odile Sankara, une autre soeur cadette du président Thomas Sankara, assassiné le 15 octobre 1987. Odile Sankara est comédienne. Elle vit entre l’Europe, où elle mène la plupart de ses activités professionnelles, et le Burkina, sa terre natale. Odile Sankara nous parle de la caravane mondiale Thomas Sankara dont elle a été l’initiatrice cette année, notamment dans le cadre de la commémoration du 20e anniversaire de la mort du père de la Révolution burkinabè. Pour Odile Sankara, la rupture entre la famille Sankara et "le frère" de leur frère ne suscite plus aucun débat. Interview.

"Le Pays" : Qu’est-ce qui vous a motivée à organiser une caravane au nom de Thomas Sankara ?
Odile Sankara : J’ai co-organisé cette caravane avec un grand ami qui est resté très fidèle à la mémoire de Thomas Sankara, Koulsy Lamko, un musicien tchadien, également enseignant d’université à Mexico. Il y a déjà 20 ans que Thomas Sankara est entré dans l’histoire, nous sommes dans l’histoire et elle doit être écrite. C’est non seulement un devoir de mémoire, mais aussi un devoir de conscience et de citoyen; pour que la jeune génération, qui ne l’a pas connu, puisse faire siens son oeuvre et son idéal. Et, surtout, que cette jeunesse réclame son idéal. Je l’ai fait en tant que citoyenne et même si je ne portais pas le nom Sankara, je l’aurais fait. Je veux contribuer à écrire l’histoire. La deuxième motivation est que nous avons voulu lever la chape de silence que Blaise Compaoré veut mettre sur la mémoire de Sankara. La troisième dimension du projet est que, qui dit Sankara se penche également sur la question de l’impunité. Il s’agissait donc de rappeler en quelque sorte à l’opinion internationale que 20 ans après, on ne savait toujours pas qui avait assassiné Thomas Sankara.
A vous entendre, vous semblez en vouloir à Blaise Compaoré bien que, selon vous, on ne sache pas qui a assassiné Thomas Sankara…
Oui. Je pense que le 15 octobre a montré cette année qu’il était vraiment le premier responsable dans l’assassinat de Sankara. On ne peut pas comprendre qu’il veuille empêcher la tenue de la commémoration des 20 ans de la disparition de Sankara, en privant les organisateurs des médias publics, des espaces publics disponibles. Il a même vu des services français pour empêcher la veuve de venir. Mes sources sont sûres. Tout cela montre le malaise de l’homme face à son acte.
Comment donc a-t-elle pu venir ?
Simplement parce que les autorités françaises ont dit qu’elle était là-bas comme simple citoyenne et qu’elles n’avaient pas le droit de l’empêcher d’effectuer ses déplacements.
Est-ce que vous pouvez citer nommément les services contactés, selon vous, pour empêcher la veuve Sankara de venir au Burkina ?
Je n’ai pas cherché à les connaître nommément, mais on peut les connaître.
Quels sont ceux qui ont participé avec vous, de bout en bout, à la caravane ? Combien étiez-vous au total ?
Nous avions un noyau d’environ 16 personnes qui constituaient la caravane et c’étaient, pour la plupart, des Mexicains, une dizaine d’artistes musiciens chanteurs danseurs mexicains, avec Koulsy Lamko. C’est d’ailleurs par l’entremise de ce dernier que la caravane est partie du Mexique; il y avait donc des Français, des Mexicains, des Burkinabè, des Tchadiens. Et autour de la caravane gravitaient, par moments, les avocats du Collectif international justice pour Sankara, la veuve, ainsi que d’autres amis qui ont voulu être avec nous à certaines étapes. Mais le noyau dur était composé de 16 personnes.
Quel est l’itinéraire exact que la caravane a emprunté et quelles étaient les différentes activités phares à chaque étape ?
Les activités étaient diverses mais, de façon globale, c’étaient les mêmes activités qu’on reproduisait aux différentes étapes. La caravane qui est partie du Mexique le 7 septembre pour arriver à Ouaga le 15 octobre a traversé 3 continents, notamment l’Amérique latine, l’Europe et l’Afrique ; 7 pays : le Mexique, la France, l’Italie, la Suisse, le Sénégal, le Mali et le Burkina. En tout, nous avons été dans 17 villes dont 3 au Mexique, 4 en France, Genève en Suisse, Milan, Rome et Parme en Italie. Au Sénégal il y avait Dakar, Bamako et Ségou au Mali, et enfin Bobo et Ouaga au Burkina.
Comment avez-vous trouvé la mobilisation dans chacune de ces localités ?
Nous avions mis en place une stratégie qui a très bien fonctionné. Nous n’avions pas vraiment les moyens, c’était vraiment une gageure. Nous avons donc demandé aux différentes associations militantes du terrain, dans chaque ville, de se charger des dépenses, étant donné que ce sont les structures accueillantes qui connaissent leur terrain. Ainsi, ce sont elles qui décidaient et qui s’occupaient également des activités qu’il y avait à mener dans leurs localités respectives. Et nous, nous n’étions qu’en arrière-plan de tout cela. Et cette stratégie a très bien fonctionné. Je prends l’exemple sur une ville comme Paris pour laquelle il est très difficile de mobiliser la diaspora africaine, parce qu’elle aussi est confrontée à beaucoup de problèmes au quotidien qui font qu’elle est difficile à faire bouger. Mais, curieusement, le clou de la caravane c’était là ; on a organisé notre activité à Nanterre, qui est une banlieue proche de Paris, au Théâtre des Amandiers. On a eu près de 500 personnes alors que la salle faisait 450 places, qui étaient là de 16h à 21h. A Paris (Nanterre), on a mis l’accent sur la conférence, avec la présidente de Survie (ndlr, Survie, une structure internationale qui oeuvre à la promotion de l’idéal sankariste), Odile Biyidi, l’épouse de Mongo Béti (ndlr, écrivain camerounais disparu), qui présidait la conférence avec d’autres personnalités très célèbres.
Quelle est l’étape qui vous a le plus marquée? A quelle ville décerneriez-vous la palme ?
C’est très difficile à dire, parce que chaque étape était différente de l’autre, mais était chargée de beaucoup de symboles. L’étape de Paris-Nanterre ainsi que celles de Genève et de Montpellier où vit la veuve Sankara ont été pour moi le clou de la caravane parce que les échanges sont allés au-delà de l’homme. Là, les débats ont aussi porté sur le futur du continent, sur des problématiques d’aujourd’hui, bien que Sankara les ait abordés avant, mais qui restent brûlants. Et c’était d’ailleurs ce que nous recherchions.
Avez-vous eu des difficultés au cours du trajet ?
Non, pas du tout. Il y a beaucoup de personnes en Europe qui se demandaient comment on arriverait sur le sol africain et nous aussi étions angoissés. On se demandait comment on arriverait au Burkina, surtout qu’on entrait par la frontière du Mali. On se demandait donc si on se rencontrerait pas d’ennuis venant du sommet. Mais cela n’a pas été le cas, ni de la part des policiers, ni des gendarmes qu’on a rencontrés.
Et du côté des finances ?
Sur ce plan, c’était une gageure, comme je l’ai dit. On a refusé d’aller sur le chemin institutionnel pour glaner de l’argent. Tout cela pour garder notre liberté et respecter la mémoire de l’homme. La grande majorité des dépenses ont été financées par les structures accueillantes. Non seulement on était logé et nourri par la ville en question, mais aussi notre déplacement d’une ville à l’autre était également assuré par ces structures-là. Bien évidemment, au début on voulait avoir une caravane physique, payer un car pour traverser par la route jusqu’à Ouaga, mais on s’est vite découragé parce que le prix était assez exorbitant et on était pris par le temps parce qu’il fallait être là avant le 15 octobre. On était obligé de prendre l’avion de l’Amérique Latine en Europe et de l’Europe en Afrique. C’était le plus grand souci; il fallait trouver les billets d’avion qu’on a eus par des amis très proches qui ont accepté de nous aider. A la fin, Koulsy Lamko et moi étions obligés de prendre sur nous-mêmes une partie des dépenses.
A propos de Koulsy Lamko, comment s’est- il inséré dans l’organisation de la caravane ?
Koulsy Lamko est aussi artiste comme moi. Je le connaissais depuis longtemps et au 10e anniversaire il a sorti un CD en hommage à Sankara. C’est quelqu’un qui est resté très fidèle à l’idéal Sankara. Si bien que dès que j’ai eu l’idée de la caravane, c’est le premier que j’ai contacté et il s’y est jeté tout de suite corps et âme.
Pourquoi la caravane n’est-elle pas passée par le Tchad, puisque c’est le pays de Koulsy Lamko ?
Beaucoup de villes voulaient qu’on vienne. On a également pensé qu’il fallait élargir le nombre de villes au-delà de l’Afrique de l’Ouest, mais nos moyens ne nous le permettaient pas et on était pris par le temps.
Vous semblez vouloir poursuivre l’oeuvre de Thomas Sankara. Pensez-vous en avoir les moyens nécessaires, puisque vous êtes artiste et non politicienne ?
Je ne suis pas du tout sur le terrain politique et je ne pense pas en avoir la fibre. Mais, comme tous les artistes qui ont été dans la caravane de bout en bout, notre arme, c’est l’art. Mon terrain de bataille à moi, c’est donc l’art. Le terrain politique aussi appartient à d’autres qui sont peut-être plus outillés pour cela. Moi, j’ai choisi d’être comédienne et je pense qu’en tant qu’artiste, j’ai un devoir et ce devoir-là, je l’exprime à travers une caravane, demain ce sera autre chose.
Y aurait-il aujourd’hui encore une quelconque relation entre la famille Sankara et Blaise Compaoré, depuis la mort de Thomas Sankara ?
Bien avant le 15 octobre 1987, toute relation avait été interrompue quelques mois avant, puisque Blaise savait ce qu’il allait faire. Jusqu’aujourd’hui, il n’y a aucune relation. Même du vivant des parents, le papa, dans son humour, sa façon de l’interpeller sur son forfait, lui avait toujours dit : "Ma porte est grandement ouverte et j’aimerais te voir entrer dans ma cour comme tu le faisais avant." Il a bien compris le message et n’est jamais venu. Tout au plus, ce qu’il a essayé de faire, c’est d’acheter les consciences comme il l’a toujours fait. Il a envoyé plusieurs fois des émissaires avec de l’argent, que nous avons renvoyés. Tant qu’il ne fera pas la lumière sur la mort de Sankara, tant que justice ne sera pas rendue, il sera difficile qu’il y ait encore une relation entre les deux familles. Je pense que la rupture est déjà consommée, après tout ce qu’il a essayé de faire pour légitimer son pouvoir, en traitant Sankara de tous les noms.
Est-ce vrai que Thomas Sankara et Blaise Compaoré vivaient comme des frères, comme on l’entend dire souvent ?
Thomas ne pouvait rien faire sans le dire à Blaise, même en ce qui concernait ses relations de famille, puisqu’ils mangeaient ensemble, ils faisaient tout ensemble. Oui, je pense que cette amitié était allé jusqu’à la fraternité. Même quand ils étaient à l’école, à Madagascar, Thomas ne rentrait pas les vacances, c’est Blaise qu’il commissionnait en famille. Pendant la Révolution également, notre papa passait toujours par Blaise. C’était toujours lui le fils et Thomas ensuite.
Avez-vous un appel à lancer ?
Il y a eu une prise de conscience que Sankara a suscité auprès du peuple burkinabè. Il faut que le peuple mette cela à profit. Il ne faut pas que Blaise et le CDP prennent le peuple pour un idiot en disant 20 ans de démocratie alors que l’histoire est à côté de nous. Heureusement que le peuple a pris conscience et a montré qu’il n’était pas dupe en sortant massivement pour être solidaire de la mémoire de Sankara les 14 et 15 octobre. Donc, l’appel que j’ai à lancer, c’est que nous ne devons pas être des citoyens inertes; l’inertie est dangereuse pour un peuple.
Vous n’avez pas peur de parler ainsi ?
Non, je n’ai pas peur. Le peuple même le dit, seulement moi, j’ai la chance de le dire dans la presse, mais les gens le disent dans la rue. La rue est plus forte que moi.
Propos recueillis par Lassina SANOU et Bogli KABO (Stagiaire

Source : Le Pays du 25 octobre 2007 http://www.lepays.bf/quotidien/rencontre2.php?codeart=12850&numj=3981

1 COMMENTAIRE

  1. Odile Sankara, soeur de Thomas Sankara : “On a voulu empêcher Mariam Sankara de revenir au Burkina” interview
    Messieurs et mesdames Sankara,je suis desole mais le president a decimé de nombreuses personnes entre 83 et 87,rendu pauvre ma famille qui a durement travailler donc veuillez aller vous faire foutre vous et votre Tom Sank

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