Par Kakiswendépoulmdé Marcel Marie Anselme LALSAGA
Le CNR considéra l’émancipation de la femme comme une nécessité dans l’approfondissement du processus révolutionnaire : « La Révolution et l’émancipation de la femme vont de pair. Et ce n’est pas un acte de charité ou un élan d’humanisme que de parler de l’émancipation de la femme. C’est une nécessité fondamentale pour le triomphe de la Révolution. Les femmes portent en elles l’autre moitié du ciel » (CNR, 1983, Discours d’orientation politique, Ouagadougou, Ministère de l’Information, page 36  voir le discours à https://www.thomassankara.net/discours-d-orientation-politique-2/). Cette conception de la Révolution sur la femme fut à l’origine d’une véritable reconversion des mentalités qui mit désormais la femme au cœur de la vie politique et socio-économique, faisant d’elle une actrice de premier plan dans le projet de développement. Dans un pays où les femmes étaient condamnées par la routine coutumière à jouer les seconds rôles, la politique féministe du CNR constitua une profonde redéfinition des rapports de genre. La complémentarité entre l’homme et la femme fut célébrée comme une grande valeur pour l’enracinement de la Révolution. Il s’est agi de façon globale d’une politique qui a engagé résolument les femmes dans la lutte collective révolutionnaire pour développer le Burkina Faso. Notre préoccupation dans cette partie de notre travail est d’appréhender l’ampleur et la qualité des initiatives du CNR avec le soutien des CDR pour l’émancipation de la femme.

La création de la DMOF et de L’UFB

L’idée de créer une organisation féminine pour la promotion des femmes germa très vite au niveau du CNR. Les bases de cette organisation furent jetées avec l’institution de la Direction de la Mobilisation et de l’Organisation des Femmes (DMOF) en octobre 1984, une structure directement liée au SGN-CDR qui assurait son fonctionnement.
La DMOF se voulait un cadre de réflexion et d’action dont la finalité était d’aboutir à l’épanouissement véritable de la femme burkinabè. Elle a servi de premier canal au pouvoir pour mettre en valeur sa politique en faveur de la femme. Du 1er au 08 mars 1985, eut lieu à Ouagadougou la Semaine nationale de la femme. Grâce à l’œuvre de la DMOF, plus de 300 femmes de tous les horizons du Burkina Faso se rassemblèrent pour réfléchir sur les problèmes qui les encellulaient dans les conditions difficiles. À cette occasion, trois commissions principales menèrent des réflexions et proposèrent des résolutions pour améliorer la condition féminine. Une commission réfléchit sur la situation juridique de la femme, surtout au niveau de la famille, et émit l’idée d’élaboration d’un Code de la famille. La deuxième commission traita du droit de la femme à l’éducation et prôna une alphabétisation et une scolarisation des personnes du sexe féminin à grande échelle. Quant à la troisième commission, elle orienta sa réflexion sur la place de la femme dans la construction économique et sociale du pays.
Dans le souci de rendre plus efficiente l’œuvre de la DMOF, le SGN-CDR créa en septembre 1985 l’UFB, structurellement rattachée aux CDR. La directive instituant l’UFB affirmait vertement d’ailleurs qu’elle était une émanation des comités de CDR (Capitaine Pierre OUÉDRAOGO « Directive du Secrétariat général des CDR relative à la mise en place de l’Organisation des femmes » in Sidwaya n° 359 du 23 septembre 1986, page 2). Cette dépendance de l’UFB vis-à-vis des CDR était encore visible au niveau des dispositions statutaires qui se calquaient directement sur le Statut général des CDR. La dissolution de la DMOF à la fin de l’année 1986 décapita l’UFB qui sombra dans la désorganisation. Thomas SANKARA annonça la mise en place d’un bureau national le 08 mars 1987, mais cela s’avéra sans suite. Les tractations nourries par des calomnies et des mesquineries, des rivalités et des querelles de préséance maintinrent l’UFB dans un certain dysfonctionnement jusqu’au 15 octobre 1987 (Ludo MARTENS, 1989, Sankara, Compaoré et la Révolution burkinabè, Berchem, EPO International, pages 27 et 28).
Le pouvoir a eu une nette responsabilité dans les dysfonctionnements dont a été victime l’organisation des femmes. Il y a lieu alors de mettre en cause le rattachement intrinsèque de l’UFB aux CDR. Cette subordination fut à la source des difficultés de l’UFB et, au lieu de libérer la femme, consacra son maintien dans un certain confinement politique. On peut reprendre à ce compte cette affirmation de deux responsables de l’UFB peu après le 15 octobre : « Dans l’UFB, nous ne maîtrisions plus notre action. Les dirigeants du CNR passaient au-dessus de la tête des responsables de l’UFB pour donner des instructions à des éléments de base » (propos de Véronique KANDO et de Madeleine OUÉDRAOGO rapportés par Ludo MARTENS, 1989, idem, page 23). De même, Alima TRAORÉ affirma : « Le Secrétariat Général National nous considérait comme une structure subordonnée qu’il contrôlait étroitement. Sur papier nous étions chargées de la coordination de toutes les actions des femmes, mais on nous refusait les moyens politiques de la réaliser. Pour chaque action que nous voulions entreprendre, il fallait l’approbation du Secrétariat général. Ainsi, beaucoup d’initiatives ont été tuées, nous devenions de plus en plus une structure administrative et bureaucratique » (propos de Véronique KANDO et de Madeleine OUÉDRAOGO rapportés par Ludo MARTENS, 1989, idem, page 23). Finalement, un travail de sape de l’indépendance effective des femmes était ourdi par les dirigeants du CNR. Du discours profondément féministe à l’action, la contradiction était flagrante.
Ce n’est cependant pas une raison pour noircir toute l’œuvre entreprise par le CNR en faveur de la femme à travers premièrement la DMOF et ensuite l’UFB. Cette politique a eu la vertu d’avoir suscité une réelle prise de conscience sur le rôle indispensable de la femme dans la société et la nécessité de la participation de cette frange à la construction d’une société prospère. Malgré toutes ces insuffisances, c’est une politique qui a provoqué un véritable chamboulement des mentalités pour un regard plus juste sur la femme. Jamais aucun gouvernement au Burkina Faso ne s’y était investi à un tel degré pour cette cause pourtant juste.

La bataille pour l’émancipation économique de la femme

Le CNR estima que l’émancipation de la femme passait obligatoirement par son indépendance économique. Or, la femme était pratiquement exclue de l’activité économique moderne, et seulement 5% des femmes étaient employées dans les entreprises privées en 1983 (propos de Véronique KANDO et de Madeleine OUÉDRAOGO rapportés par Ludo MARTENS, 1989, Sankara, Compaoré et la Révolution burkinabè, Berchem, EPO International, page 26). Dans de nombreux secteurs de la vie professionnelle, les femmes étaient marginalisées sur la base de préétablis qui avançaient leur infériorité et leur nullité à produire quelque chose de positif. La situation était plus critique à cause du taux parlant de la faiblesse de la scolarisation et de l’alphabétisation qui frappait majoritairement les femmes. Bref, de façon globale, la situation économique de la femme était peu enviable. Pour le CNR, la responsabilité de cette précarité économique incombait aux régimes antérieurs, célèbres par les systèmes d’exploitation qu’ils avaient mis en place. La nécessité de promouvoir l’indépendance économique de la gent féminine devenait ainsi une mission exaltante pour le CNR.
Pour ce faire, le CNR ouvrit l’accès des postes politiques aux femmes. Depuis longtemps, ces responsabilités semblaient être réservées aux hommes. Le cas le plus spectaculaire de cette ouverture fut l’entrée en force de femmes dans l’équipe gouvernementale. À partir de 1984, les femmes disposèrent désormais de portefeuilles ministériels clés, une innovation extraordinaire sans doute pour bousculer les mentalités : la gestion d’un ministère n’est pas seulement l’apanage de l’homme, la femme peut le faire aussi, et même mieux. Il s’agit alors d’une volonté manifeste de déboulonner tout un système sectariste et sexiste qui, selon l’entendement du CNR, s’accommodait bien aux régimes capitalistes de naguère. Ainsi, à l’occasion du renouvellement du gouvernement en août 1984, trois femmes devinrent ministres : Adèle OUÉDRAOGO au Budget, Rita SAWADOGO au Sport et aux loisirs et Joséphine OUÉDRAOGO à l’Essor familial et à la Solidarité nationale. En 1986, le nombre de femmes dans l’équipe gouvernementale passa à cinq. Quatre femmes devinrent également hauts-commissaires : Aïcha TRAORÉ dans le Passoré, Eve SANOU dans le Sanguié, Béatrice DAMIBA dans le Bazèga et Germaine PITROIPA dans le Kouritenga.
La guerre à l’exclusivisme professionnel écartant la femme fut ainsi déclenchée et força même l’admiration du fait du caractère extraordinaire que revêtaient les actions engagées. La femme possède les mêmes aptitudes que l’homme. À titre d’exemple, cinq femmes suivirent la formation de maçon et furent engagées par l’entreprise GDEIRI, une société de construction (Ludo MARTENS, 1989, Sankara, Compaoré et la Révolution burkinabè, Berchem, EPO International, page 26). À Ouagadougou, 38 femmes, majoritairement analphabètes, avaient appris à conduire des poids lourds (Ludo MARTENS, 1989, page 26).
Concomitamment, les CDR créèrent des entreprises artisanales au profit de l’autosuffisance économique des femmes. Par exemple au secteur 22, l’ONG Sahel-solidarité subventionna avec l’aide des CDR le montage d’une unité de fabrication de savon et de beurre de karité ; la vente de ces produits devait alimenter la caisse d’une coopérative créée par l’UFB (Ludo MARTENS, 1989, page 26). Malheureusement, les membres se partagèrent les rétributions de cette œuvre aux dépens des fonds collectifs. Il s’ensuivit une désolidarisation des femmes du groupement. Ces dernières, après avoir été bien formées, optèrent pour l’expérience individuelle (Ludo MARTENS, 1989, page 26).
Cette banqueroute ne veut cependant pas dire que la totalité des entreprises initiées ont échoué. Des résultats satisfaisants s’en démarquent heureusement. Au secteur 30, les CDR obtinrent un moulin à grains d’une valeur de 5 millions grâce aux cotisations infra-sectorielles et au financement d’une ONG dont l’exploitation généra des bénéfices que les CDR utilisèrent pour l’achat d’une décortiqueuse au prix de 350 000 F CFA (Ludo MARTENS, 1989, page 26). Ils prévirent également la création d’un centre de métiers destiné aux femmes. Un dernier exemple d’initiative fut la création du restaurant Yidigri à Ouagadougou. Ce restaurant dont le nom (en moore) signifiait épanouissement avait été encouragé par le pouvoir. Par exemple, le mercredi 03 décembre 1986, Thomas SANKARA, au sortir du Conseil des ministres, avait invité son gouvernement dans ce restaurant pour prendre le repas du soir (L’Intrus n°0024 du 05 décembre 1986, « Vivre avec les masses ou bouffer avec les masses ? », page 7). De façon globale, la création des entreprises en faveur de la femme a touché tout le territoire national où existaient des CDR. Il reste cependant que de l’avis de certains observateurs, ces entreprises ont eu peu de réussite. C’est l’avis par exemple de Sylvy JAGLIN qui soutient que ces entreprises, de par leur aspect embryonnaire et leurs fortunes aléatoires, bénéficiaient faiblement de la mobilisation de la population, ce qui créait des entraves à la capacité des CDR à encadrer dûment le développement local (Sylvy JAGLIN, 1994, Gestion urbaine partagée à Ouagadougou : pouvoirs et périphéries (1983-1991), Paris, Karthala, page 339).
Malgré tout, il convient de complimenter l’initiative de toutes ces entreprises qui, au-delà des considérations matérielles et pécuniaires, a défait là une psychologie sexiste longtemps distillée par des traditions ancestrales et a libéré l’énergie productrice maintenue en sommeil chez la femme. Des efforts fort louables ont été faits pour faciliter l’accès de la femme à l’éducation. La scolarisation des jeunes filles connaît un envol sans précédent. En même temps, les CDR et l’organisation des femmes incitèrent les femmes analphabètes à suivre des cours d’alphabétisation. Cette extension de l’éducation à la femme devait renforcer le sentiment de cette dernière quant à sa capacité d’être elle-même l’artisan de son épanouissement économique, gage de renforcement de la Révolution.
En 1985, le pouvoir tenta l’institution d’un salaire dit vital pour aider économiquement les femmes. Il était question de prélever directement sur les salaires des maris une somme pour leurs épouses à la fin de chaque mois. Cette mesure « se justifie par le fait que les problèmes liés notamment à l’éclatement de la famille traditionnelle et aux conséquences psychosociologiques qui en découlent amènent de nombreux pères de famille à s’adonner à l’alcoolisme ou à entretenir des « maîtresses », laissant dans un dénuement plus ou moins total épouses et enfants » (Christine BENABDESSADOK, 1985, « Femmes et révolution : comment libérer la moitié de la société » in Politique africaine n° 20, Le Burkina Faso, Paris, Karthala, page 62). Sur ce phénomène, Thomas SANKARA déclarait : « l’État ne contraint personne au mariage, mais exige que celui qui fonde un foyer assume ses responsabilités […]. Il y a des hommes qui transforment leurs femmes en bonnes à domicile, refusant cependant de leur donner un salaire de bonne, et dissipent en futilités l’argent du foyer. Ce qui du point de vue de la morale simple est immoral, est pour la Révolution démocratique et populaire inacceptable » (lire le discours de Thomas SANKARA à l’An II de la RDP in Sidwaya n°327 du 06 août 1985, p.p. 1 – 5. Le discours est accessible librement en ligne à https://www.thomassankara.net/susciter-lhomme-de-la-liberte-contre-lhomme-du-destin-discours-de-thomas-sankara-4-aout-1985/).
Le salaire vital avait suscité bien des espoirs chez de nombreuses femmes, mais n’a guère connu d’application à cause de la résistance accrue que son institution avait suscitée chez les hommes. Ces derniers n’étant déjà pas contents du nombre croissant des femmes à la tête des institutions publiques de l’État (Richard BANÉGAS, 1993, Insoumissions populaires et révolution au Burkina Faso, Bordeaux, CEAN, page 73). « L’idéologie féodale persiste ; les femmes sont mineures, elles doivent être chapeautées par les hommes » (Ludo MARTENS, 1989, Sankara, Compaoré et la Révolution burkinabè, Berchem, EPO International, page 23). Au-delà de ces mesures socioprofessionnelles, la libération de la femme, c’était aussi la restaurer dans sa dignité. Le respect de cette dignité était la plénitude de l’importance de la femme dans la société. Dans ce sens, le CNR entreprit de lutter contre la prostitution.
Docteur Kakiswendépoulmdé Marcel Marie Anselme LALSAGA (KAMMANL), “Etat, Révolution et transition démocratique au Burkina Faso: le rôle des structures populaires révolutionnaires de l’avènement de la Révolution Démocratique et Populaire (RDP) à la restauration de la République”, thèse de doctorat en Histoire politique et sociale, p.p. 418- 421.

La lutte contre la prostitution

La morale révolutionnaire considéra la prostitution comme une pratique avilissante et intolérable dans une société qui cultivait l’intégrité morale. Or, cette pratique était bien présente dans les centres urbains, surtout dans la ville de Ouagadougou. Selon un recensement mené par les CDR dans neuf secteurs, 629 prostituées dont 86% étrangères (Ghanéennes et Togolaises) s’appliquaient à deux types de prostitution dans la ville de Ouagadougou : la prostitution professionnelle pratiquée par les étrangères et la prostitution occasionnelle exercée par les Burkinabè (CNR, SGN-CDR, 1986, Rapport des travaux de la première conférence nationale des CDR du Burkina, page 90). L’ampleur de la prostitution, surtout professionnelle, était telle que Bruno JAFFRÉ l’avait décrite misérablement en ces termes : « Une prostitution particulièrement misérable. De jeunes femmes, le plus souvent Ghanéennes ou Togolaises assises devant une toute petite chambre cachée par un rideau, attendaient les clients pour des passes leur rapportant 200 à 400 francs CFA maximums. On les appelait “tabourets” (parce qu’elles s’asseyaient sur des tabourets devant leurs portes pour attendre les clients) » (Bruno JAFFRÉ, 1989, Burkina Faso, les années Sankara : de la Révolution à la Rectification, Paris, L’Harmattan, page 31).
À partir de l’année 1985, le CNR entreprit de combattre ce fléau qui faisait la honte de la société burkinabè. Il définit la prostitution comme une norme d’exploitation qui était en adéquation avec le système capitaliste. C’est parce qu’il y avait des injustices dans la société que la prostitution était pratiquée. Il était donc fondamental de créer une société nouvelle faite de justice et d’égalité. L’édification de cette société était indissociable de la lutte contre le fléau de la prostitution.
Thomas SANKARA accusa l’homme d’être responsable de la prostitution ; la femme est seulement vue comme victime. Dans son discours prononcé le 08 mars 1987, il affirma : « La prostitution […] n’est que la quintessence d’une société où l’exploitation de la femme est érigée en règle. Elle symbolise le mépris que l’homme a de la femme. De cette femme qui n’est autre que la figure douloureuse de la mère, de la sœur ou de l’épouse d’autres hommes dont chacun de nous tous. C’est en définitive, le mépris inconscient que nous avons de nous-mêmes. Il n’y a de prostituées que là où existent des ʺprostituteursʺ et des proxénètes » (Thomas SANKARA, discours du 08 mars 1987 : « Libération de la femme, une exigence future » in Bruno JAFFRÉ, 1989, Les années Sankara, page 304).
Le CNR employa les CDR pour lutter véritablement contre le fléau. Ceux-ci commandèrent d’abord des opérations dites kokoko qui consistaient en des contrôles inopinés de pièces d’identité et de pièces d’état civil de mariage dans les chambres de passe ; toute femme sans carte d’identité prise entre 20 heures et 2 heures du matin était présumée prostituée et gardée à vue à la permanence jusqu’à ce que le contraire soit prouvé (Matthias S. KANSÉ, « Le CNR et les femmes : de la difficulté de libérer la moitié du ciel » in Politique africaine n°33, 1989, Retour au Burkina, Paris, Karthala, page 69). Il s’ensuivit des bavures, ce qui amena l’abandon de ces mesures policières.
La tenue de la première conférence des CDR constitua une opportunité pour le CNR dans la conception de son action anti-prostitution. Elle préconisa des actions préventives d’une part et des actions curatives d’autre part.
Les actions préventives consistèrent en la sensibilisation aux risques de la prostitution, en l’éducation sexuelle dans les écoles et secteurs, en l’actualisation de la loi n°11/64/AN du 4 août 1964, portant réglementation de la circulation des mineurs et fréquentation des dancings, salles de cinéma …, l’interdiction de la projection des films pornographiques (CNR, SGN-CDR, 1986, Rapport des travaux de la première conférence nationale des CDR du Burkina, page 90). Les CDR géographiques furent sollicités pour faire respecter ces mesures.
Quant aux actions curatives, elles devaient aider à trouver des emplois aux prostituées et permettre leur réinsertion sociale (CNR, SGN-CDR, 1986, Rapport des travaux de la première conférence nationale des CDR du Burkina, page 90). Le CNR décria le chômage comme une des causes essentielles de la propagation de la prostitution. Il était impératif donc de concevoir des activités professionnelles pour les prostituées afin qu’elles délaissent leur “service” : « La lutte contre le fléau de la prostitution est indissociable de la transformation qualitative et l’édification d’une société nouvelle […] dans laquelle des membres s’épanouiront par l’exercice d’activités productives et plus saines », déclarait Thomas SANKARA le 08 mars 1986. Les activités proposées furent, entre autres, la couture, la coiffure, le tissage, le commerce.
Mais, cette option du CNR se heurta curieusement à des résistances de la part des prostituées. SANKARA en personne tenta une sensibilisation directe, mais se vit très vite couvert de ridicule. Lors d’un entretien avec les prostituées, il exposa un plan visant à donner un travail à toutes celles que la précarité de la vie poussait à se prostituer. Elles lui répondirent que leur activité ne se limitait pas à l’équation financière ; sans doute, il fallait prendre en compte le besoin de jouir de sa génitalité.
Les ayant bien comprises, Thomas SANKARA proposa de les marier. Ironiquement elles rétorquèrent que certes, il avait bien les moyens de les nourrir toutes, mais il n’était pas évident qu’il arrivât à les satisfaire toutes (Ludo MARTENS, 1989, Sankara, Compaoré et la Révolution burkinabè, Berchem, EPO International, page 27).
Malgré ces résistances significatives des protagonistes, le pouvoir persista dans sa résolution et prit d’assaut les localités de la ville où la prostitution battait son plein. Il détruisit le quartier Bilbambili, réputé être le haut lieu de la prostitution, dans le cadre de la politique d’urbanisation.
La suite de la lutte s’appuya sur les CDR qui, tout en ayant recours à la sensibilisation, procédaient à des arrestations et à la dénonciation des maisons closes ou chambres de passe. La somme de ces actions asséna un coup décisif à la prostitution dont l’ampleur publique avait notablement décru. Assurément, le phénomène n’avait pas été totalement anéanti, mais la politique morale révolutionnaire l’avait décisivement réduit à un stade où il ne pouvait s’exprimer que de façon plus clandestine.
Notons pour terminer que dans sa volonté d’apporter un solutionnement holistique au phénomène de la prostitution, Thomas SANKARA avait prévu l’organisation d’un congrès mondial des prostituées à Ouagadougou (D. BAILLY, « Sankara m’a dit… » in Ivoire Dimanche n° 856 du 05 juillet 1987, page 14). Avec son assassinat, non seulement cette projection n’avait pas abouti, mais encore la prostitution elle-même allait reprendre de plus belle.
La politique de réhabilitation de la femme dans sa dignité, en tant que maillon essentiel de la société et actrice du développement, passa aussi par une croisade contre le phénomène du mariage forcé, usage bien ancré dans le Burkina Faso de l’époque où la tradition pesait encore de façon importante sur la société.
Docteur Kakiswendépoulmdé Marcel Marie Anselme LALSAGA (KAMMANL), “État, Révolution et transition démocratique au Burkina Faso: le rôle des structures populaires révolutionnaires de l’avènement de la Révolution Démocratique et Populaire (RDP) à la restauration de la République“, thèse de doctorat en Histoire politique et sociale, p.p. 418- 425.

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