Publié le 9 novembre sur (https://freeyourmindyp.wordpress.com).

« L’impérialisme, à bas ! Le néo-colonialisme, à bas ! Le racisme, à bas ! Le fantochisme, à bas ! ». Telle est la maxime la plus célèbre du capitaine Thomas Sankara, qui prend le pouvoir le 4 août 1983 au Burkina Faso, alors connu sous le nom colonial de Haute-Volta. À trente-trois ans, il devient le plus jeune chef d’État au monde1, à la faveur d’un nouveau coup d’état au Burkina Faso, le quatrième depuis l’obtention de son indépendance à la France en 1960.

Fin orateur, proche du peuple, populaire, se basant sur des idées marxistes-léninistes et en opposition avec le système de la Françafrique – terme popularisé par François Xavier Verschave – « TomSank » comme on l’appelle rompt clairement avec ses pays voisins. En effet au début des années 1980, dans les anciennes colonies françaises d’Afrique Subsaharienne, nombreux sont les présidents à marcher main dans la main, pour des privilèges personnels et la majeure partie du temps contre le développement des conditions de vie du peuple, avec l’ancienne puissance coloniale française. Citons le président de Côte d’Ivoire Félix Houphouët-Boigny – avec qui il entretiendra une rivalité en tant que leader incontesté de la Françafrique – ; Denis Sassou-Nguesso au Congo, président de 1979 à 1992, puis depuis de 1997 jusqu’à aujourd’hui ou encore Paul Biya, président du Cameroun depuis 1982, qui remplaça Ahmadou Ahidjo, premier président Camerounais placé à l’indépendance par la France au poste suprême.

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Devant tant de nouveauté, de jeunesse, devant ce discours d’extrême gauche, devant ce jeune capitaine « admirant le modèle cubain »2 , ouvertement anti-impérialiste et anti-conformiste, et ce au sein même du pré-carré français en Afrique, ils nous paraissait intéressant d’analyser la manière dont était représenté le capitaine Thomas Sankara dans les journaux télévisés français. Presque trente ans après son assassinat, à ce jour toujours non-élucidé, Sankara est devenu un mythe, « resté affectueusement dans le coeur et les mémoire dans son pays »3 mais également sur l’ensemble du continent.

Concernant les notes de bas de page, nous avons décidé de toutes les réunir à la fin de notre travail. Aussi, la majorité des citations et/ou explications étant tirés de l’ouvrage de Bruno Jaffré, Thomas Sankara, La Patrie ou la Mort…, L’Harmattan, 2007, Paris, nous ne mettrons des notes uniquement pour les sources autres que celle-ci.

Ce travail ne sera assurément pas le premier sur le Capitaine Sankara. En effet Thomas Sankara, personnage fascinant, figure du Tiermondisme et de l’anti-impérialisme dans les années 1980, d’une extrême « franchise » devenue par son parcours et sa verve « presque légendaire »pour la jeunesse Burkinabé et Africaine, a depuis son assassinat été mainte fois étudié. Retenons les ouvrages de Bruno Jaffré, considéré comme son biographe, avec notamment Les Années Sankara de la Révolution à la Rectification et sa très précise biographie Thomas Sankara, La Patrie ou la Mort…, L’Harmattan, 2007, Paris.

Au niveau audiovisuel, plusieurs documentaires ont été réalisés à partir d’images d’archives sur Tom Sank – Thomas Sankara, l’Homme Intègre de Robin Shuffield (ZORN Production, 2006) et Capitaine Thomas Sankara de Christophe Cupelin (Akka Films et LaÏka Films, 2014) – qui retracent tout deux son parcours, mêlant images d’archives, interviews et narrations.

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Pour cette étude, notre point de départ a été différent. Nous ne souhaitions pas raconter le personnage, son parcours, ses convictions et réalisations – tout ses aspects étant bien traités, parfois dans une forme d’hagiographie compréhensible, par les différents auteurs cités plus haut – mais plutôt analyser la manière dont le personnage de Sankara avait été représenté à la télévision française, ce qui n’a pour le moment jamais été entrepris.

Si aucun ouvrage ne traite spécifiquement de ce thème de la représentation, nous nous sommes questionné : comment Thomas Sankara, jeune capitaine de l’armée burkinabé qui réalise un coup d’état dans une ex-colonie française, profondément anti-impérialiste et de convictions d’extrême-gauche, ne se privant jamais pour critiquer à sa manière l’ancienne puissance coloniale, a-t-il été perçue, montré, analysé, décrit ou décrié par les télévisions françaises ?

Nous avons souhaiter analyser comment la télévision française, au sein des chaînes d’informations de l’époque – TF1, Antenne 2 et France 3 – ont-ils traités du Capitaine Thomas Sankara à partir du coup d’État du 4 août 1983 jusqu’à la fin de l’année 1987, marqué par son assassinat ?

Pour débuter notre recherche, nous n’avons pas utilisé toutes les archives provenant des journaux télévisés, mais nous avons débuté par étudier les journaux télévisés de 20h, de TF1 et d’Antenne 2 , ainsi que journal du Soir de FR3.

Nous avons malgré tout réalisé une entorse à notre choix initial de corpus, car le JT de 20h d’Antenne 2 daté du 15 octobre 1987 – date de l’assassinat de Thomas Sankara – n’était malheureusement pas consultable. Nous avons donc, pour avoir au moins une source à analyser des premières réactions à la suite de son assassinat, utilisé le JT de Nuit de TF1 du 15 octobre 1987.

Du fait que le choix du sujet de recherche était libre, je me suis dès le début orienté vers les sujets qui m’intéressaient le plus. L’histoire contemporaine de l’Afrique, l’histoire du panafricanisme et de ses grandes figures. C’est donc tout naturellement, notamment grâce à mon volontariat humanitaire de deux mois au Burkina Faso en 2014, que j’ai choisi de traiter de la couverture médiatique française du capitaine Thomas Sankara de 1983 à sa mort en 1987. Si j’ai un temps pensé travailler sur les sources de la presse écrite, pour comparer les réaction des présidents « françafricains », après réflexion il m’est apparu plus judicieux de traiter des archives télévisuelles. Arrivée à l’INA, devant le nombre de ressources disponibles, j’ai dû faire un choix. J’ai donc choisi – comme indiqué plus haut – de traiter les sources de trois chaines – TF1, Antenne 2 et FR3 – dans leurs émissions ou l’actualité internationale me paraissait être la plus traité, à savoir les journaux télévisé de 20h de TF2 et d’Antenne2 ainsi que Soir3.

Nous avons décidé, pour suivre et commenter au mieux l’évolution de son image à travers les journaux télévisés français, de traiter la couverture médiatique du capitaine Sankara de manière chronologique. La première partie sera ainsi consacré à son arrivée au pouvoir en 1983, ou nous verrons que la première image des médias est en lien direct avec la situation en Afrique Subsaharienne.
La seconde partie couvrira une période plus importante, de juillet 1983 à la fin de l’année 1986, et sera composé de deux sous-partie : la première sur la médiatisation de Sankara lors des sommets franco-africains dans le contexte du conflit libyo-tchadien et la seconde sur l’année 1986, marquée par la visite du président Français François Mitterrand.

Dans une troisième partie, nous traiterons de la médiatisation du coup d’état et de l’assassinat de Thomas Sankara le 15 octobre 1987, avant de réaliser une synthèse de notre travail pour tenter de répondre à la question suivante : quelle image globale du capitaine Thomas Sankara a-t-elle été diffusée dans les journaux télévisés français ?

PARTIE 1 : LE COUP D’ÉTAT DU 4 AOÛT ET « L’OMBRE DU COLONEL KADHAFI » : UNE FORTE MÉDIATISATION

L’arrivée au pouvoir de Thomas Sankara, à la faveur d’un coup d’état populaire4 mené par une partie des forces militaires burkinabé fidèle à Tom Sank, intervient dans un contexte politique tendu en Afrique Subsaharienne. En effet, au Nord-Est du Burkina Faso, le Tchad est secoué depuis plusieurs années par un conflit interne entre la partie Nord – dont le leader Goukouni Wedeye est soutenu par la Libye – et le Sud, représenté par le président Hissène Habré et soutenu par la France. Résultant de la Guerre civile tchadienne, la Libye du colonel Kadhafi intervient au tournant des années 1970 en occupant la bande frontalière de l’Aouzou. Si plusieurs accords de paix sont signés, le conflit Nord-Sud reprend en 1982 avec la rupture du gouvernent d’union national de transition (GUNT) par Hissène Habré. Pour synthétiser, les Libyens aident donc le Nord, et les Français le Sud.

Pourquoi cette globalisation du contexte politique continental ? Tout simplement parce que la position de Thomas Sankara sur ce dossier tchadien, qui cristallise les tensions françaises, marque durablement la position des médias français vis à vis de Tom Sank. Anti-impérialiste, il est donc opposé aux interventions étrangères en Afrique, et notamment françaises. Pour Bruno Jaffré, « En France, les journaux ont du mal à se sortir d’une lecture simpliste des rapports internationaux », et nous ajouterons qu’il en particulièrement vrai concernant le continent africain.

Dans une période où Kadhafi est représenté comme l’ennemi de l’Occident, les télévisions françaises vont dès le coup d’état du 4 aout 1983 insister sur les relations entre Sankara et Kadhafi. Le lendemain du coup d’état, les deux journaux de 20h réalisent chacun un sujet sur la prise de pouvoir de Sankara au Faso. Sur Antenne 2, le titre est on ne peu plus équivoque sur la vision – ou la peur – des médias français à l’encontre de Sankara : « Coup d’état en Haute-Volta (ancien nom du Burkina Faso jusqu’en 1984), l’ombre de Kadhafi »4. Comme l’indique B. Jaffré, « les journalistes ne veulent retenir de Sankara que ses rapports alors étroits avec Kadhafi ».

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Toujours sur Antenne 2, il est dit de Sankara qu’il est : « un grand admirateur du colonel Kadhafi », « résolument tourné vers la Libye », que c’est « un proche de Kadhafi » et un « admirateur de Kadhafi très critique de la France »5. Sil est tout de suite perçu comme un proche de Kadhafi qui fait peur à l’Occident, les télévisions se posent également la question, après ce coup d’état, de la stabilité de la région, qui pourrait être mise à mal par une « monté de l’influence libyenne »6. Pour les journalistes de TF1, « les situations au Burkina Faso et au Tchad risquent de bouleverser l’équilibre de la région, où influence française reste traditionnellement très forte »7. Et le spécialiste plateau de TF1 rajoute que « les pays d’Afrique occidentale sont très inquiet, ils pensent aux ambitions de Kadhafi ».

Le lendemain, les raccourcis recommencent lors du JT d’Antenne2, lors duquel la présentatrice indique que « l’ombre du colonel Libyen se profile à l’arrière plan de ce coup d’état ». La simplicité de sa présentation est étayé quelques phrases plus tard, lorsqu’elle décrit Sankara comme « un marxiste mais aussi un admirateur du numéro un libyen. Mais il se défend d’être un pion à la solde de Kadhafi »8. Sur la question du marxisme, question complexe, l’analyse de Bruno Jaffré est ici primordiale :

S’il pouvait nourrir son analyse du mouvement de la société de la connaissance des « classiques du marxisme léninisme », c’est bien la connaissance du réel, des conditions de vie de son peuple qui nourrissait l’ambition qu’il avait d’une transformation rapide et en profondeur de son pays. 

Marxiste par ses idées, en partie oui pour celui qui aimait particulièrement L’État et la Révolution de Lénine, mais constamment adapté aux idéaux révolutionnaires et aux réalités nationales et internationales. La qualification de Sankara en « marxiste » révèle ici de deux notions. Premièrement, un révolutionnaire de gauche, anti-impérialiste, est facilement identifié à un marxiste-léniniste, ce qui relève d’une analyse simpliste et rapide, malgré tout compréhensible. Mais cette qualification doit également être prise en compte dans le contexte international, à l’époque de la Guerre Froide aux idéologies opposées. Prônant une idéologie tiermondiste, donc opposé à la France, il est normal que par la bipolarité du monde de cette époque il ait été qualifié de « marxiste », dans un sens qui en indique autant sur ses idées révolutionnaires que sur le bloc auquel il était apparenté, à savoir le bloc Communiste.

Mais revenons au JT d’Antenne2. L’on entend en seconde partie du sujet un son émanant d’une radio. C’est Thomas Sankara qui s’exprime, et tente de « rassurer » la France en notant qu’il « n’est pas le colonel Kadhafi ».

Le 23 août 1983, soit dix-neuf jours après le coup d’état, Sankara a l’occasion de clarifier ses positions, notamment sur la Libye, lors d’une conférence de presse dont le JT de TF1 diffuse un large extrait. Sil est une nouvelle fois présenté comme un admirateur de Kadhafi, la voix-off du sujet à le mérite d’en faire une description plus valorisante et assez proche de l’image que Sankara a laissé : « officier non conformiste, intellectuel brillant, populaire pour ses prises de positions tranchées et sa liberté de ton (…) il représente la nouvelle génération de militaire africain intègre » 9.

Sankara, dans son aisance habituelle à l’oral, se dit tout d’abord « optimiste » quant à l’avenir des relations franco-burkinabé. Si cela peut – en partie – rassurer la France, la question sur ses relations avec la Libye arrive forcément rapidement. Avant de répondre concrètement Sankara, comme à son habitude, analyse de manière globale la situation burkinabè. « L’impérialisme n’est pas une réflexion dictée par quelqu’un mais par l’analyse (…) La Haute-Volta est une néocolonie, dominée par un impérialisme qui peut être combattu ». Si l’attaque vise clairement la politique africaine de Paris, Tom Sank clarifie ses relations avec le Guide Suprême Libyen : « Kadhafi est le dirigeant d’un pays africain. Nous avons un respect mutuel, et les solutions appliquées pour les peuples appartient à chacun ». Calmement il conclut par une phrase d’apaisement en direction de la France : « il ne nous dictera pas non plus ses volontés ni ses désirs ».

Que peut on conclure de cette partie concernant la description des médias français de l’arrivée au pouvoir du capitaine Sankara ? Les trois émissions que nous avons étudiés – JT de 20h de TF1 et d’Antenne 2 ainsi que Soir 3 – ont toutes analysé son arrivée au pouvoir en y voyant « l’ombre du colonel Kadhafi » derrière. Dans le contexte des conflits intra-tchadien et libyo-tchadien, « la presse n’a pas manqué de présenter Sankara comme l’homme de Libye » selon B. Jaffré. Cette analyse a dès le début montré le capitaine Sankara comme l’un des soutiens de Mouammar Kadhafi, alors décrié par l’Occident, et a jeté le trouble d’une part sur les relations franco-burkinabès, et d’autre part sur la situation politique de la région.

Cela nous montre également la peur de l’arrivée d’un révolutionnaire anti-impérialiste au sein d’un pays du pré-carré français, mais également la peur d’un basculement de la région vers l’anti-impérialisme voire la révolution. Si la médiatisation de son arrivée au pouvoir a été moyenne – quatre sujets entre le 4 aout et la fin du mois – cette dernière va profondément marquer la suite de la couverture télévisuelle française du capitaine Sankara.

PARTIE 2 : SANKARA DANS LES JT FRANÇAIS ENTRE 1983 ET 1987 : PEU DE SUJETS, MAIS TOUJOURS EN RELATION AVEC LE TCHAD

1. Les sommets Franco-Africains : le paradoxe de l’absent médiatisé

Après son arrivée au pouvoir et son « admiration » dénoncé envers Kadhafi, le sujet libyo-tchadien suit la couverture de Sankara dans les premiers mois de sa présidence. Le 3 octobre 1983, lors de l’ouverture du 10ème sommet Franco-Africain de Vittel – qui fait l’ouverture du journal de 20h d’Antenne210 – les questions aux sujet de la Libye et du Tchad sont toujours d’actualité, et c’est ce thème qui domine les discussions lors de ce sommet.

Hormis le JT de TF1 du 3 octobre11 qui critique ironiquement Sankara – « Il ne s’est pas trompé de lieu » en référence à son arrivée au sommet en treillis et revolver – peu d’images ou de commentaires du sommet nous paraissent utiles à analyser. Mais l’interview que donne Sankara à Soir 312 le 4 octobre l’est, étant donné que c’est la première depuis le coup d’état accordé à une chaine française.

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Thomas Sankara et François Mitterrand au Sommet de Vittel en octobre 1983

Sa présentation, une nouvelle fois, contient une certaine dose de vérité, puisque Sankara, « l’une des vedette du sommet de Vittel », est décrit comme un « capitaine qui dérange », puisqu’il « entend instaurer un nouveau style de relation avec l’ancien colonisateur ». Clairement, la présentation de Soir 3 est l’une des première qui met réellement en avant et de manière « correcte » la volonté de Tom Sank – « ce capitaine qui dérange » – de sortir de la relation habituelle entre la France et les ex-colonies d’Afrique.

Lors de cette interview sur les terres françaises, l’occasion lui est donné d’expliquer – cette fois-ci à l’ex-puissance impérialiste – la teneur des relations qu’il entend mener avec cette dernière. Il défini, de manière simple et réaliste, la relation franco-burkinabé : « la France nous a colonisé. Le Burkina Faso souhaite des rapports avec tous les pays, mais la France entretient des rapports anciens de dominations. Ces relations peuvent évoluer si les autorités des deux pays le veulent ».

À lire aussi : Esquisse de Recherche : La couverture télévisuelle des JT français de la période sankariste au Burkina Faso. (Part.1)

Anti-impérialiste mais pas fermé, Sankara ouvre ici la porte aux diplomates français : son pays n’est pas clos, les relations continueront mais des discussions auront lieux. Ensuite, la question « pourquoi la révolution dérange ? » lui est posé. Thomas Sankara répond simplement, à la manière des révolutionnaires français de 1789, ne pas souhaiter exporter la révolution burkinabè.

Le 5 octobre, le JT de TF113 réalise un sujet sur la fin du sommet de Vittel, qui concerne notamment le problème tchadien mais également le capitaine Sankara. Le projet final, qui prévoit une intervention militaire française, est rejeté par le Bénin, le Congo et le Burkina Faso, tous annoncés comme des « pays proches de la Libye ».

Concernant Tom Sank, il est dit qu’il a « créée une forte impression », notamment en arrivant « en treillis et revolver à la ceinture ». Des images de la conférence de presse de Sankara sont également diffusées. Absent du diner officiel lors de l’ouverture du sommet – à cause du traitement protocolaire de la France – Tom Sank explique que cette absence était « dictée par un choix politique », et tente une nouvelle fois de « rassurer » la France, et ses médias, sur les relations franco-burkinabé en indiquant qu’elles « ont toujours bien marché, et qu’aujourd’hui c’est un Burkina Faso nouveau ».

A lire aussi : La conférence de presse de Thomas Sankara à l’issue du sommet de Vittel d’octobre 1983 (thomassankara.net)

Son franc-parler, son absence au diner officielle et sa conférence de presse – durant laquelle il indique que la France a livré des armes au gouvernement lorsqu’il fut arrêté en mai 1983 – marque  durablement les esprit, et « la presse se saisit largement de ce coup d’éclat » selon B. Jaffré.

À partir de la fin du 10ème sommet Franco-Africain de 1983, la couverture télévisuelle de Thomas Sankara va devenir extrêmement faible. La période qui s’étend d’octobre 1983 à décembre 1985 ne contient en tout est pour tout que deux sujets traitant de Sankara, trois si l’on ajoute les JT de 13h ou de Nuit. Le premier sujet, extrait du Soir 3 du 4 juillet 198414, traite de la réunion organisé à Brazzaville (Congo) concernant le problème au Tchad. On y voit l’arrivée de Sankara, durant laquelle la voix-off explique que « rien n’a filtré sur la réunion, mais Sankara a réaffirmé son opposition à la présence française au Tchad ».

Le second sujet de 1984, extrait une nouvelle fois de Soir 315, traite lui de l’ouverture du 11ème sommet Franco-Africain. Ce 10 décembre 1984, toujours dans le contexte du problème libyo-tchadien, le journaliste explique que la « position française en Afrique est critiquée, et notamment par Sankara » qui ne participera d’ailleurs plus à aucun sommet Franco-Africain depuis celui de Vittel.

À lire aussi : Esquisse de Recherche : La couverture télévisuelle des JT français de la période sankariste au Burkina Faso. (Part.3)

Annonçant une interview de Sankara, le sujet revient rapidement sur l’Histoire du Burkina Faso, sur le coup d’état de Sankara et sur le récent changement de nom du pays – un an après la révolution Sankara change le nom colonial de Haute-Volta par Burkina Faso, mélange de Mooré et de Dioula signifiant « Pays des hommes intègres ». Sa description est une nouvelle fois simpliste : « on le dis pro-libyen et pro-soviétique, lui se veut nationaliste et non-aligné ». À la suite de cette présentation rapide, l’interview qu’il donne aux journalistes de Soir 3 est totalement à charge de la politique française en Afrique.

La politique africaine de la France, nous la trouvons très française. Hier la France était en Afrique soit pour maintenir un chef soit pour en débarquer un autre, et aujourd’hui encore la France procède ainsi. (…) La France est pour nous un pays qui nous a colonisé, qui a la responsabilité de la politique coloniale et néo-coloniale. Nous nous acharnerons à les combattre.  

Concernant le problème au Tchad, Sankara est clair : « je veux que la France et Kadhafi se retirent ». Après la couverture de ce sommet, où Sankara est absent mais malgré tout médiatisé par cette interview, il faut attendre l’ouverture du 12ème sommet Franco-Africain, le 10 décembre 1985 soit un an pile pour retrouver trace de Sankara dans notre corpus. Ce mois de décembre 1985 va d’ailleurs être particulièrement « riche » puisque cinq sujets traitant de Sankara sont réalisés.

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Notons que deux ans et demi après son arrivée au pouvoir, comme nous l’avons précédemment vu dans le contexte du conflit libyo-tchadien, ce dernier est toujours le principal point de discussion lors des sommet Franco-Africain, comme l’indique le JT d’Antenne 2 du 11 décembre « Le thème dominant de ce sommet : le Tchad »16. La veille, lors du sujet traitant de l’ouverture du sommet, c’est encore Sankara – absent – qui fait le plus parler de lui. Après avoir présenté en images les différents participants – tous les vieux briscards de la Françafrique tels que Houphouët-Boigny ou Omar Bongo – la voix-off parle « d’une absence remarquée » en évoquant Sankara, ce « jeune et remuant capitaine »17.

Tag commémorant le décès de Thomas Sankara le 15 octobre 1987

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Sur Antenne 2, le problème tchadien est évoqué par le biais se la « mise en garde de Kadhafi, qui essaye d’étendre son influence en Afrique ». Bien évidemment, le Burkina Faso est cité en exemple. Paradoxalement, si l’article traite du sommet, le sujet suivant est centré sur le seul absent de ce sommet : le Burkina Faso.

Intitulé Un nouveau mode de développement économique, ce reportage est le premier qui traite réellement des projets menés par la Révolution Burkinabè. Réalisé sur place, il porte essentiellement sur le chantier de l’autosuffisance alimentaire, avec l’objectif affiché de ne plus dépendre des aides étrangères. La présentation du journaliste va dans cet objectif, « intraitable sur le fond, sur la question de l’aide internationale, domaine ou il critique le passé de son pays ».

Dans le sujet, notons une courte interview de Sankara lors de laquelle il expose quelques points primordiaux de son programme, sur les aides étrangères notamment qui « installent dans nos esprits des réflexes de mendiants ». Le sujet insiste également sur la lutte contre la corruption des élus – avec une image d’un tribunal populaire – et sur le nouveau « train de vie pour les officiels » avec l’exemple de la vente de toutes les Mercedes du gouvernement pour les remplacer par des Renault 5.

L’absence de Sankara au sommet offre paradoxalement au leader burkinabé une médiatisation, la première sur son programme, et ce sans aucun terme du champ lexical du négatif ou de l’ironie.

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Pourtant le lendemain, et toujours sur Antenne 2, la vision de Sankara à l’écran est bien différente. En effet, au moment même ou se tient le sommet Franco-Africain, comme un pied de nez à cette réunion de la françafrique, Sankara accueille au Burkina Faso Mouammar Kadhafi. Cette fois-ci l’image du PF est plus négative : « dans une sorte de défi, le président Sankara reçoit le chef d’état libyen ». Sur l’image de Sankara et Kadhafi, la voix off indique de manière ironique que « le capitaine Sankara a décidé de bouder le sommet de Paris qu’il qualifie de rencontre néo-coloniale, bien que le Burkina Faso perçoit une aide de 300 millions de francs de la France ». Une nouvelle fois, sa relation avec Kadhafi est décrié, le journaliste indiquant que ce dernier est « près à payer plus pour s’en faire un allié fidèle »18.

D’un jour à l’autre donc, les sujets d’Antenne 2 sont à la fois positif mais également négatif. Les deux derniers sujets concernant le Burkina, et donc Sankara, concernent le début de conflit entre le Mali de Moussa Traoré et le Burkina, qui intervient à la toute fin de l’année 1985. Si par deux fois Antenne 2 réalise un sujet, les 25 et 29 décembre, ces derniers ne nous indiqueNT rien sur la manière dont est montré Sankara.

2. L’année 1986 et la visite de François Mitterrand

L’année 1986 est particulièrement fournie en sujets concernant le capitaine Sankara. Outre les quatre sujets présents aux journaux de 20h, sept autres sujets sont produits dans les autres JT lors de cette année.

C’est neuf mois plus tard, en septembre 1986, que nous retrouvons trace d’un sujet parlant de Thomas Sankara. Et pour la seconde fois seulement celui-ci traite d’un des objectifs de la Révolution Sankariste, à savoir la place de la femme au Burkina. Ce sujet d’Antenne 219 annonce un documentaire sur la femme africaine, diffusé à la suite de ce journal de 20h. Comme lors du sujet sur l’autosuffisance alimentaire, celui sur la femme ne peut que montrer l’aspect positif des objectifs de Sankara, « qui veut émanciper la femme africaine (…) pour changer les mentalités » comme nous l’indique le présentateur. Sur des images de « la croisière pour les femmes » – une campagne en moto pour sensibiliser le pays aux problèmes des femmes – la voix off indique que « depuis deux ans qu’il est au pouvoir, le fougueux capitaine Sankara n’a cessé d’exhorter les femmes à lutter pour l’égalité ».

Extrêmement valorisant dans sa construction et ses commentaires, ce sujet montre de manière neutre les objectifs de la révolution sankariste, sans les dénigrer, mais sans non plus les mystifier. La conclusion est tout autant positive pour le régime burkinabé « sans éducation point de salut, c’est en tout cas la conviction du gouvernement Sankara qui multiplie les initiatives destiné à changer les mentalité ».

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En novembre de la même année, durant trois jours les journaux télévisés de 20h vont parler très longuement du Burkina Faso, et pour cause : la visite du président François Mitterrand à Ouagadougou.

La veille de son arrivée au pays des Hommes Intègres, Antenne 220 réalise un sujet ou Sankara est présenté ainsi : « Thomas Sankara est l’un de ces jeunes capitaine qui modifie actuellement le jeu sur l’échiquier africain. Il prend quelques plaisirs il faut bien le dire, depuis qu’il est au pouvoir, à jeter des pavés dans le marigot de ses voisins ».

Cette présentation annonce le sujet consacré à l’interview du président du Faso, axé principalement sur la question des chefs d’état africains. Sankara précise que contre les dictateurs ou présidents fantoches à la botte de puissances européennes, « le débat contre les dirigeants africains doit se poursuivre et s’intensifier », et fustige la communauté internationale qui parle de « démocratie » lorsqu’un président est élu avec 99,9% des voix.

Le lendemain, Antenne 221 ouvre son journal sur la visite de Mitterrand, présenté ainsi par le présentateur « de l’humour, beaucoup d’humour et un accueil chaleureux et détendu ». Nombreux sont les journalistes ayant fait le déplacement, et les images sont somme toute banales : la poignée de main entre les deux hommes sur le tarmac de l’aéroport et le défilé dans les rues de la capitale.

Mais la vision négative de la presse française refait ici surface. En effet le « Kadhafi noir rentre tout juste d’un voyage officiel au Nicaragua et à Cuba », tous deux dirigés par des révolutionnaires de gauche. Mais le journaliste sur place va faire encore mieux. En parlant des slogans scandés sur le bord des routes lors du défilé des deux président – notamment « Peter Botha au poteau » – l’envoyé spécial déclare « symbole d’une volonté politique d’un pays qui depuis trois ans rejette toute forme d’impérialisme ». À la prononciation de ce mot, le journaliste Edouard Lor, comme pour indiqué une situation totalement loufoque, « réalise » un haussement de sourcil désapprobateur, voir hautain, sur l’idéologie du régime. Encore une fois, nous pouvons voir que la presse française, plutôt habitué à traiter des dirigeants françafricains, a du mal à se sortir d’une lecture simpliste voir supérieur sur le Burkina révolutionnaire.

Le 18 novembre, qui marque la fin de la tournée africaine de Mitterrand, TF1 retrace brièvement son voyage en passant par la Guinée, le Togo, le Mali et enfin le Burkina, « l’étape la plus délicate » chez « le bouillant capitaine »22. Quelle image est ici montré ? Un zoom sur le revolver du capitaine Sankara. Quelle analyse en tirer ? Peut être que celle-ci émane d’une volonté d’appuyer sur le fait que Sankara demeure un militaire, arrivée au pouvoir non pas par les urnes mais bien par un processus révolutionnaire .

Des tueurs, comme Peter Botha, ont eut le droit de parcourir la France si belle, et si propre. Ils l’ont taché. Ils l’ont taché de leurs mains et de leurs pieds couverts de sang. Et tous ceux qui leurs ont permis, de poser ces actes, en porteront l’entière responsabilité, ici et ailleurs, aujourd’hui et toujours. Thomas Sankara

Quoiqu’il en soit, il y a bien une scène aujourd’hui mythique que TF1 ne montre pas, celle de la joute verbale Sankara-Mitterrand, teinté de francs-parlers entre les deux hommes, notamment au sujet de la visite du Sud-Africain Peter Botha et de l’Angolais Jonas Savimbi en France, qui ont pour Sankara « taché de leur mains et de leurs pieds  couverts de sang » la France. Si aujourd’hui cette scène est assez connue, voir le président français se faire attaquer frontalement, et devant les caméras, par un président africain n’aurait sans doute pas été une très bonne mise en valeur pour Mitterrand. Aussi, toujours selon Bruno Jaffré, « certains journalistes y voient le point de départ du complot contre Sankara ».

Cette partie, longue de plus de trois ans, nous aura permis d’observer plusieurs éléments. Premièrement, la médiatisation durant cette période est extrêmement faible et se fait presque exclusivement lors des sommets franco-africains. Deuxièmement, nous avons observé que même si Sankara était absent lors des sommets de 1984, 1985 et 1986, des sujets étaient malgré tout réalisé ssur lui et le Burkina Faso, preuve que ce dernier avait réussi à marquer les esprits de la presse française.  Troisièmement, le problème libyo-tchadien étant toujours d’actualité, la proximité de Sankara avec Kadhafi a sans cesse était rappelé lors des sujets, de même que son opposition à la présence française. Quatrièmement, deux sujets sur les projets et l’idéologie sankariste on été réalisés – sur l’autosuffisance alimentaire et la place des femmes. Enfin, la visite de Mitterrand aura été bien médiatisée, polarisant ainsi leur relation conflictuelle, et symbolisée par leur joute verbale de Ouagadougou, bien que celle-ci ne fut pas diffusé.


PARTIE 3 : L’ASSASSINAT DE THOMAS SANKARA ET LE BILAN DES ANNÉES SANKARISTES : CRITIQUES OU ÉLOGES ?

Devant le peu de ressources disponibles, nous avons décidé de réaliser une partie entière sur la médiatisation de l’assassinat de Thomas Sankara le 15 octobre 1987. Pour ce faire, nous avons utilisé les deux JT de 20h d’Antenne 2 et de TF1 du 16 octobre, celui de Soir 3 du 16 également, mais nous avons aussi utilisé une source hors de notre corpus originel.

En effet, le seul JT daté du 15 octobre 1987 et traitant de l’assassinat de Tom Sank, celui du 20h d’Antenne 2, n’est malheureusement pas disponible en consultation à l’INA. Afin d’analyser les premiers sujets suite à sa mort, nous avons fait une exception dans notre choix de corpus en utilisant le JT de Nuit de TF1 du 15 octobre 1987.

Le 15 octobre donc, au journal de la Nuit de TF1, le coup d’état au Burkina est le second dans l’annonce des titres développés23. Lors de son introduction, Jean-Pierre Pernault ne fait pas encore état du décès de Thomas Sankara : « coup d’état en début de soirée au Burkina Faso, le président Sankara arrêté et destitué, c’est le n°2 du régime (Blaise Compaoré) qui a pris sa place ».

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Après le témoignage de l’ambassadeur français à Ouagadougou Alain Deschamps, un premier « bilan » de la période sankariste est effectué par le biais d’un sujet « best-of ». Si les images proviennent toutes des autres sujets réalisés depuis 1983, il est important de noter la sémantique particulière, nuancée et parfois contradictoire qui est ici utilisée, le tout sur un fond musical à suspens de type thriller.

On y retrouve ainsi tout le florilège des descriptions qui ont jalonné la représentation de Sankara à la télévision française, de ses opinions politiques : « partisan dur du non-alignement » ; « militaire énergique, c’est aussi un homme imprégné de Marx, Mao et Lénine » ;  « anti-impérialiste pur et dur » , à l’image que les JT ont partagé de lui, à savoir original : « président aux allures de baroudeurs, qui tranche singulièrement avec l’atmosphère feutré des coulisses de la diplomatie » ; « président qui n’hésitait pas à convoquer ses ministres pour faire une partie de handball ».

Enfin, pour conclure ce sujet – et ce n’est évidemment pas une surprise – sa relation avec Kadhafi est également notifiée : « il n’a pas toujours fait bon ménage avec ses voisins africains, certains lui reprochant son amitié avec la Libye ».

Le 16 octobre 1987, un jour après le coup d’état de Blaise Compaoré – au pouvoir de 1987 à sa destitution par le peuple burkinabé le 30 octobre 2014, et nouveau leader de la Françafrique après le décès du « Vieux » Houphouët-Boigny en 1993 – les deux JT de 20h plus le JT du soir de France 3 livrent un bilan de la période de Thomas Sankara en tant que président du Burkina Faso.

Thomas Sankara et Blaise Compaoré. thomassankara.net
Thomas Sankara et Blaise Compaoré. thomassankara.net

Pour Antenne 2, c’est la mort de Thomas Sankara qui ouvre l’annonce des titres du journal : « Thomas Sankara parmi les 100 morts du coup d’état, l’ancien chef du Burkina est déjà enterré. Au pouvoir son ancien ami Blaise Compaoré qui promet démocratie et maintient de la révolution »24.

Pour les JT de TF1 et celui du soir de FR 3, le lancement du sujet est moins froid et un peu plus honorant envers l’homme, TF1 parle ainsi de Sankara comme « d’une forte personnalité dont la renommé politique dépassait largement l’importance de son pays »25 quand Soir 3 par lui de « la fin d’un homme qui avait été exemplaire d’un certain type de révolution »26.

Durant ces trois émissions les commentaires des voix-off, qui accompagnent les sujets consacrés à Tom Sank, sont un mélange condensé de l’ensemble des représentations de Thomas Sankara, donnés par la télévision française depuis son accession au pouvoir quatre ans plus tôt.

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Si sa relation avec le colonel Kadhafi est bien évidemment notée – « son amitié affiché pour le colonel Kadhafi était ressentie comme un défi »27, « celui qu’on surnommait parfois le Kadhafi noir »28 ou encore « Sankara qui s’était fait quelques ennemis (…) en Afrique à cause de ses prises de positions notamment en faveur du colonel Kadhafi »29 – il nous faut noter combien ces sujets sur la mort de Sankara, dans des rétrospectives sur les quatre années sankaristes, sont empreints d’un hommage singulier et franc.

Réalisons une description en trois parties de cette dernière représentation de Sankara à la télévision française – dans notre corpus tout du moins. Partons d’un premier constat, son idéologie politique, par moment décriée voir moquée par la presse est ici présente mais de manière neutre : « non-conformiste » ; « c’était un anti-impérialiste déclaré, un révolutionnaire convaincu »30 ; « des discours et des slogans contre l’égoïsme de pays riches, l’impérialisme et le néocolonialisme »31.

Son côté original, jeune et nouveau est également très présent dans les représentations faites au soir du 16 octobre 1987 : « un président pas (…) comme les autres » ; « grande popularité au sein de la jeunesse africaine » ; « personnage original et charismatique » ; « un président jeune symbole d’un continent jeune »32 ; « intelligent, doté d’un charisme étonnant, Sankara poussait loin l’art de la provocation »33 ; « son style avait séduit la jeunesse africaine lassé par la corruption »34.

Finalement, l’une des meilleures descriptions de Thomas Sankara – pour la télévision française j’entend – provient d’une image de François Mitterrand en visite à Ouagadougou. Incorporé au sujet de TF1, elle provient de la joute verbale entre les deux hommes non diffusé par la télévision française, durant laquelle Mitterrand décrit Sankara ainsi, « c’est un homme un peu dérangeant ».

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Rendant un hommage appuyé à l’ex-président assassiné, les différents JT reviennent chacun à leur manière sur les grands projets, les grandes idées et les valeurs défendues par Sankara et la révolution au Burkina Faso. Notons ainsi son combat contre la corruption : « dans un continent souvent affligé par la corruption, il avait su s’imposer en parlant d’intégrité » ; « il avait réussi en trois ans à supprimer la corruption au Burkina »35, mais également l’autosuffisance alimentaire : « le vrai combat de Tom Sank c’était l’autosuffisance alimentaire et la lutte contre la désertification »36 ; pour la moralisation de la vie politique : « les Mercedes ministérielles vendues aux enchères et remplacés par une banale R5 » et bien sur son combat pour la place de la femme au sein de la société.

Cette sorte d’hommage au président Sankara, alors qu’il était auparavant plutôt attaqué pour certaines de ses prises de positions, nous interroge sur les raisons de ce revirement qui s’exprime à la manière d’un hommage. La presse française s’est-elle finalement rendue compte des bonnes idées de Sankara pour l’évolution de son pays ? S’est-elle libéré de son rôle de moralisateur à partir du moment ou il ne représentait plus un « danger » pour la France ? Ici les réponses ne peuvent être que vagues ou partisanes, ce qui ne nous intéresse pas.

Aussi, pouvons juste conclure cette partie en nous disant que ce bilan réalisé le lendemain de sa mort, parfois sous les traits d’hommage, est tout simplement le fruit d’une logique : le président Sankara était connu et médiatisé pour ses prises de positions, son style et ses idées, c’est donc tout logiquement que ces dernières soient reprises le jour de sa mort.

CONCLUSION : QUELLE IMAGE DE SANKARA DANS LES JOURNAUX TV FRANÇAIS ?

Dans ce travail, découpé en trois partie distinctes les unes des autres, nous avons tenté d’analyser de quelle manière les journaux de télévision française – JT de 20h de TF1 et d’Antenne 2, Jt de Nuit de France 3 – percevaient, analysaient, décrivaient, montraient et représentaient le capitaine Thomas Sankara, de sa prise de pouvoir le 4 août 1983 à son assassinat le 15 octobre 1987.

Pour ce faire nous avons donc utilisé une trentaine de sources audiovisuelles, et nous avons également réalisé une contextualisation historique – le Burkina Faso, ex-Haute-Volta était une colonie française – ; une contextualisation des relations internationales de l’époque – dernière décennie de la Guerre Froide, situation tendue au Tchad due aux conflit intra-tchadien et libyo-tchadien – afin de posséder tous les éléments nécessaires à la bonne compréhension et l’analyse des sources disponibles.

Que nous a montré ces sources ? Tout d’abord qu’avec sa prise de pouvoir, et ses relations avec Mouammar Kadhafi, les JT français ont présenté le capitaine Sankara comme l’un des soutiens du leader libyen, alors décrié par l’Occident. Cette relation a jeté le trouble sur les relations franco-burkinabé, mais aussi sur la situation politique de la région. Aussi, les discours journalistiques nous ont également indiqué une certaine peur de voir arriver un révolutionnaire anti-impérialiste au sein d’un pays de l’ancien empire colonial français, mais également la peur d’un basculement de la région vers une révolte anti-impérialiste.

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Ensuite, nous avons vu que la médiatisation entre son coup d’état d’aout 1983 et la visite de Mitterrand en décembre 1986 était extrêmement faible, mais qu’il marquait malgré tout les esprits  des JT français puisqu’il était médiatisé lors de ses absences aux sommets Franco-Africains.

Enfin, nous avons vu que son assassinat, tout comme son arrivée au pouvoir, avait été fortement médiatisé le lendemain. Dans des discours neutre voir plutôt élogieux, les sujets montraient le condensé de ses représentations par la télévision française.

Quelle ébauche de conclusion pouvons nous réaliser suite à ce long travail ? L’un des problèmes – au niveau de ses représentations télévisuelles – du président Sankara demeure son idéologie :  ouvertement contre le néo-colonialisme français en Afrique, il ne se privera jamais de le clamer haut et fort.

De part ses positions révolutionnaires et anti-coloniales, ses relations conflictuelles avec la France, mais également de part ses amitiés avec différents dirigeants africains et mondiaux – le ghanéen Jerry Rawlings, le Colonel Kadhafi, Daniel Ortega (Nicaragua) ou encore Fidel Castro37 – qui avaient une mauvaise image au niveau français et mondial, la vision française, et donc de ses chaînes de télévision, est fortement empreinte d’une notion d’opposition – Tiers Monde et Occident – voir de supériorité. Il a notamment eu du mal, part notre analyse des JT, à sortir de cette relation avec le Guide libyen.

Pourtant, la description faite de l’Homme – fougueux, remuant, qui dérange – qui ne déplairait peu être pas au principal intéressé, à au moins le mérite d’être clair : ses idées dérangent, décapent voir gênent, mais ont pour but de faire bouger les lignes du passé. Et c’est surtout grâce à son style et ses idées, mais également par son charisme et son discours, que le président Sankara a été médiatisé.

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La conclusion, simpliste, que l’on pourrait faire serait de voir dans cette description plutôt négative la vision d’un rapport de force néo-colonial de la part des JT français. Pourtant, la manière et le réalisme avec lesquelles sont exposés ses grandes idées directrices, de même qu’une certaine reconnaissance de son style et de ses valeurs, nous porte à croire que les JT ont tout de même porté une certaine admiration à Tom Sank.

Pour définitivement conclure, l’image de Sankara, après qu’elle ait été négative à son arrivée au pouvoir, à été analysé, louée ou décriée, mais a malgré tout été marqué par un respect à ce capitaine original. Terminons avec la phrase de la voix-off du sujet d’Antenne 2 du 16 octobre 1987, qui conclut le sujet sur Tom Sank par cette phrase « Ce Capitaine Sankara, un personnage vous l’avez compris ! »38.

Remerciements à M. Robinet François – Maître de Conférences en histoire contemporaine à l’Université de Versailles – St-Quentin en Yvelines et mon directeur pour cette recherche – qui m’a guidé tout au long de cette étude, ainsi qu’à M. Jaffré Bruno – biographe du Capitaine Thomas Sankara – que je tiens à remercier pour son soutien et par la qualité de ces ouvrages sur Tom Sank qui m’ont grandement aidés au cours de mes recherches.

Je précise également que cette recherche n’est qu’une esquisse, que j’espère bientôt pouvoir enrichir et amélioré afin d’arriver à un travail complet.

Pierre Houpert

NOTES
Notes de l’introduction :
  1. BOUAMAMA Saïd, Figures de la révolution africaine. De Kenyatta à Sankara, La Découverte, 2014, Paris.
  2. BOUAMAMA. Op. Cit. n°1
  3. JAFFRÉ Bruno, Thomas Sankara, La Patrie ou la Mort…, L’Harmattan, 2007, Paris.
Notes de la première partie :
  1. INA, JT 20h, Antenne2, 5 aout 1983
  1. INA, JT 20h, TF1, 5 aout 1983
  2. Op. Cit. n°4
  3. Op. Cit. n°5
  4. INA, JT 20h, Antenne2, 6 aout 1983
  5. INA, JT 20h, TF1, 23 aout 1983
Notes de la seconde partie :
  1. INA, JT 20h, Antenne2, 3 octobre 1983
  1. INA, JT 20h, TF1, 3 octobre 1983
  2. INA, JT Nuit, France3, 4 octobre 1983
  3. INA, JT 20h, TF1, 5 octobre 1983
  4. INA, JT Nuit, France3, 4 juillet 1984
  5. INA, JT Nuit, France3, 10 décembre 1984
  6. INA, JT 20h, Antenne2, 11 décembre 1985
  7. INA, JT 20h, TF1, 10 décembre 1985
  8. INA, JT 20h, Antenne2, 12 décembre 1985
  9. INA, JT 20h, Antenne2, 11 septembre 1986
  10. INA, JT 20h, Antenne2, 16 novembre 1986
  11. INA, JT 20h, Antenne2, 17 novembre 1986
  12. INA, JT 20h, TF1, 18 novembre 1986
Notes de la troisième partie : 
  1. INA, JT Nuit, TF1, 15 octobre 1987
  1. INA, JT 20h, Antenne2, 16 octobre 1987
  2. INA, JT 20h, TF1, 16 octobre 1987
  3. INA, JT Nuit, France3, 16 octobre 1987
  4. Op. Cit. n°25
  5. Op. Cit. n°24
  6. Op. Cit. n°24
  7. Op. Cit. n°25
  8. Op. Cit. n°24
  9. Op. Cit. n°24
  10. Op. Cit. n°25
  11. Op. Cit. n°26
  12. Op. Cit. n°24
  13. Op. Cit. n°24
Notes de la conclusion :
  1. BOUAMAMA. Op. Cit. n°1
  1. Op. Cit. n°24
BIBLIOGRAPHIE
  • BOUAMAMA Saïd, Figures de la révolution africaine. De Kenyatta à Sankara, La Découverte, 2014, Paris.
  • BOUKARI-YABAKA Amzat, Africa Unite ! Une histoire du Panafricanisme, La Découverte, 2014, Paris
  • HAIMZADEH Patrick, Au coeur de la Libye de Kadhafi, JC Lattès, 2011, Paris.
  • JAFFRÉ Bruno, Biographie de Thomas Sankara, La Patrie ou la Mort…, L’Harmattan, 2007, Paris.

Pierre Houpert

Source : https://freeyourmindyp.wordpress.com/2017/11/09/esquisse-de-recherche-la-couverture-televisuelle-des-jt-francais-de-la-periode-sankariste-au-burkina-faso-part-1/

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