Il y a 17 ans mourrait un ALTERMONDIALISTE avant l’heure

(Hommage à Thomas SANKARA)

De Parfait Bayala

Il y a 20 ans la Haute Volta devenait Burkina Faso. Une année après la prise de pouvoir du Conseil national de la Révolution (CNR) dirigé par le Capitaine Thomas Sankara le 4 août 1983, la Haute Volta changeait de nom, de drapeau et de devise pour devenir le Burkina Faso qui signifie en langues locales (Mooré et Dioula) : «la patrie des hommes intègres ». De cette intégrité, il n’en reste qu’un brumeux souvenir que les jeunes ont de la peine à appréhender, tant l’histoire contemporaine du pays est mal, sinon peu enseignée dans les écoles…
Le Conseil national de la Révolution a cru marquer ainsi un tournant décisif dans l’histoire de ce pays, dont le nom même (Haute Volta) n’avait aucune signification dans la réalité culturelle et sociologique locale. C’était le nom qu’avait décidé de donner le colonisateur Français en créant, plutôt en délimitant l’espace géopolitique de cette partie de l’AOF (Afrique occidentale française) devenue État en 1919.
En 1932 ce pays sera dissout pour fournir sans histoire de la main d’œuvre aux plantations et grands projets coloniaux de la Côte d’Ivoire et des colonies françaises voisines. C’était l’époque du travail forcé durant laquelle chaque famille était tenue de fournir des bras valides pour servir dans l’armée coloniale et pour construire ports, chemins de fer, routes, etc. pour le désenclavement régional au profit de la « mère patrie », la France. La Haute Volta sera alors partagée entre le Soudan français (actuel Mali), la Côte d’Ivoire et le Niger en 1932.
Le pays va recouvrer son existence et ses frontières actuelles en 1947 suite aux efforts du Mogho Naba Saga (roi des Mossi, peuple majoritaire du Burkina), et l’indépendance officielle lui sera concédée comme beaucoup d’autres États francophones africains, en août 1960.
Né en 1949 à Yako (Burkina Faso), Thomas Sankara fit école au Lycée Ouezzin Coulibaly, au Prytanée Militaire du Kadiogo, creuset des officiers de l’armée burkinabé et à l’école militaire d’Antsirabé à Madagascar. Il y sera influencé par le socialisme et les idées de gauche. Homme de conviction et grand orateur, il fut nommé à des postes militaires puis secrétaire d’Etat à l’information à son retour au pays. Mais quand il constate que ce poste était pour le museler, il démissionne avec fracas en 1982 en criant son fameux slogan «Malheur à ceux qui bâillonnent leur peuple ! ». Il sera arrêté en mai 1983. Cette arrestation provoqua une forte mobilisation à Ouagadougou et une marche fut organisée pour réclamer sa libération.
C’est dans ces circonstances que le Capitaine Blaise Compaoré (actuel Président du Burkina) et de jeunes officiers progressistes dirigeront le coup d’Etat révolutionnaire du 4 août 1983 qui mettra Thomas Sankara au pouvoir. C’est l’avènement du Conseil National de la Révolution d’obédience marxiste-léniniste dirigé par le jeune Capitaine Thomas Sankara à peine sortie de prison pour ses prises de position anti-conformiste et anti-capitaliste. Cette révolution n’aura duré que 4 ans, balayée par les querelles internes de leadership et les basses manœuvres extérieures qui voyaient en la révolution sankariste une menace pour le statut quo dans la sous-région…
La démarche des jeunes officiers progressistes dans cette révolution était de redonner une image souveraine à leur pays et une orientation populaire à la politique qui se devait d’impliquer les masses laborieuses dans le processus de développement socio-économique engagé par le Conseil national de la révolution. Les principaux champs d’actions révolutionnaires furent la grande reforme territoriale avec la création de 30 provinces administrées par des commissaires, la conscientisation du peuple face à ses problèmes et aux solutions possibles et une certaine libération des femmes. De nombreuses femmes furent ainsi nommées ministres, secrétaires d’Etats ou commissaires de provinces, une première à l’époque. Des comités de défense de la révolution (CDR) furent créés à tous les niveaux de la société, les paysans organisés pour défendre leurs intérêts et des tribunaux populaires mis en place pour juger les cas d’abus chroniques de biens publics, de corruption, etc. Mais on retiendra qu’aucune peine de mort ne fut prononcée. L’accès à l’école et la santé fut élargi aux couches les plus défavorisées, avec l’implication des populations locales dans la gestion des écoles et des centres de soins primaires créés dans chaque village. Conscient des problèmes de déboisement et de l’avancé du désert, l’environnement était au cœur des préoccupations de Sankara. Chaque village était tenu de créer et d’entretenir son bosquet grâce à des reboisements annuelles et à la lutte contre les feux de brousse et la divagation des animaux.
De nombreux projets de développement participatif furent mis en œuvre pour valoriser les compétences et la production locale dans le but de réduire la dépendance vis-à-vis de l’aide internationale et de tendre vers une autosuffisance alimentaire, un des projets-clé de la révolution sankariste. De l’aide et de la coopération internationale, Sankara disait volontiers qu’il préférait une «aide qui aiderait le Burkina Faso à se passer de l’aide ». Les populations rurales étaient au cœur de ses préoccupations et un slogan bien connu des burkinabé résumait la vision sankarise de l’économie et du développement autonome: «Consommons ce que nous produisons – Produisons ce que nous consommons!».
Chaque citoyen pouvait librement participer à ces projets de développement et le gouvernement lui-même tenait à donner l’exemple de participation et de modestie qu’il prônait. Le train de vie de l’Etat fut drastiquement réduit. Les limousines des régimes antérieurs furent immobilisés dans leurs parcs. Les voitures ministérielles étaient désormais des Renault 5. Le sport populaire et le port du fameux Faso dan Fani (1) étaient pratiqués au plus haut sommet de l’Etat. Certes, Sankara n’était point un ange ni un saint, mais simplement un homme humble et courageux qui appliquait ses principes d’abord à lui-même. Aucun autre Président africain n’a eu un train de vie aussi modeste et aussi proche des réalités de son peuple. Mais ce régime de modestie n’allait pas plaire à toute l’élite révolutionnaire burkinabé…
Malgré tout ce qu’on a pu dire de cet illustre personnage, Thomas Sankara fut un homme de conviction. Il était optimiste et croyait en son peuple. Il croyait que le monde pouvait et devait comprendre que le Burkina Faso, et partant l’Afrique, pouvait et avait besoin de se prendre en charge par ses propres moyens et, avant tout, pour le bien-être de ses habitants. Il croyait que l’impérialisme occidental qui a engendré la mondialisation forcenée de l’ultra libéralisme économique actuel pouvait être combattu ou tout au moins modéré par l’union et la lutte déterminée des États et des nations pour se libérer de son système capitaliste d’échange inégalitaire et assassin. Il croyait que le développement socio-économique ne se limitait pas seulement aux grands discours et promesses révolutionnaires, mais devait se traduire par des actes et des engagements concrets et radicaux en faveur du peuple. Il croyait qu’il était tant que l’Afrique se mette enfin debout. Il croyait que la raison du peuple était toujours la meilleure.
Sankara pressentait déjà, entre autres le poids colossal de la dette dans le sous-développement des pays africains. Il préconisa une union sacrée entre Etats africains pour refuser d’honorer la dette qui n’avait plus sa raison d’être et privait les pays endettés des moyens de leur développement. C’était un altermondialiste avant l’heure et son discours était radical, mais sans haine ni extrémisme. Mais hélas! Sankara prêchait dans la jungle des intérêts géopolitiques du moment. C’était la voix des sans voix qui ne pouvait être entendu que par les sans voix. Proche cependant des régimes progressistes de Kadhafi, de Rawlings au Ghana et de Museveni en Ouganda, aucun État ni aucun autre Chef d’État d’Afrique ou d’ailleurs ne l’a véritablement entendu ni soutenu.
Son approche, tout de bon sens mais peut-être trop naïve, allait le rendre populaire et du même coup allait signer son arrêt de mort. Malgré les dérapages dus à la jeunesse et au manque d’expérience dans les changements qu’il préconisait et appliquait, malgré sa hâtive volonté de changer les rapports de forces entre politiciens, tenants des traditions et de l’économie capitaliste et le peuple qui subissait les affres du système, Thomas Sankara avait créé une étincelle, un espoir et une certaine fierté pour une Afrique engluée dans l’exploitation effrénée de ses richesses et empêtrée dans une économie complètement extravertie et un mimétisme culturelle suicidaire. Mais cet espoir n’aura duré que le temps d’une étoile filante au firmament des réalités et des basses manœuvres qui amènent les peuples soumis à trucider leurs propres rédempteurs. Cette emphase avec le peuple n’aura duré que le temps que les uns et les autres retournent leur veste et montrent leur vrai visage au sein de la Révolution burkinabé.
Comme dans beaucoup de révolutions, certains camarades autour de Sankara ne croyaient en la révolution que juste pour s’offrir une place au soleil, juste pour briguer un leadership et s’enrichir sur le dos de ce même peuple dont ils prétendaient défendre les intérêts suprêmes. Ainsi, un beau jour, disons un triste et mémorable jour d’octobre 1987, chacun révéla sa face ignoble, et le jeune de Sankara s’en est allé avec son rêve, fauché par une rafale de mitraillette par ses « amis » révolutionnaires qui voyaient désormais en lui un empêcheur de rectifier la Révolution à leur profit. Et Juda eut raison de Jésus !
Triste fin! Triste sort pour ceux qui ont œuvré pour redonner confiance et dignité aux populations africaines appauvries et privées de leurs prérogatives essentielle de disposer et de jouir de leurs richesses et de leur espace de vie. Triste destin de cette Afrique qui ne cesse d’assassiner et de récuser ses dignes et valeureux fils qui croient encore que ses populations méritent mieux que la descente aux enfers entamée depuis sa rencontre avec l’Occident…
La triste leçon de l’histoire est qu’en définitive, ou tout au moins jusque-là, l’Occident, par le biais de ses vassaux africains reste le grand gagnant dans ces crimes politiques et systémiques qui ont fini de mettre l’Afrique à genou.
Au crépuscule de la guerre froide, les troublions du genre Sankara ne devaient surtout pas faire tâche d’huile. Il s’agissait pour les tenants du capitalisme d’empêcher que nulle part dans le monde éclose une expérience ou un projet de société viable autre que le système capitaliste. La France qui a certainement commandité et piloté en sous-main par ses réseaux françafricains le retournement et l’implosion de la Révolution burkinabé est sortie vainqueur de cette Révolution, car après coup tout est rentrée dans l’ordre et le statut quo est rétabli et même renforcé.
Mais peut-on vraiment s’en prendre à l’Occident ? Peut-on vraiment accuser la France d’avoir commandité l’assassinat de Thomas Sankara ? Car le doigt qui a appuyé sur la gâchette et mis à mort cette expérience révolutionnaire au Burkina Faso était avant tout un doigt Africain. A moins de considérer que le cerveau Africain n’en est pas un, nous devons nous en prendre d’abord à nous-mêmes dans les multiples ratés et malheurs que le continent subit sans cesse. A commencer par rendre hommage et à enseigner aux générations d’aujourd’hui et de demain l’histoire de ces grands hommes qui, au prix de leur vie ont donné à espérer à cette Afrique qui en a tant besoin.
Hommage donc à Thomas Sankara. Que ta mémoire puisse un jour être réhabilitée à la hauteur des espérances que tu as fait germer dans tant de cœurs sur le continent Africain et au-delà.

(1) Faso Dan Fani veut dire la cotonnade du Burkina Faso. C’est un mode vestimentaire traditionnel et moderne qui valorisait le coton produit localement au lieu de l’exporter à l’état brut. Cela créait du travail non seulement pour les artisans tisserands (en majorité des femmes) mais également pour les tailleurs locaux.

Parfais Bayala

Cet article est extrait du Blog de Parfait Bayala à l’adresse

 

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