Cette interview a été réalisée par Félix NZALEF. Elle a été publiée le 30/11/2004 dans la quotidien sénégalais Sud Quotidien http://www.sudonline.sn/

EXCLUSIF – JOSEPH SAMBO SANKARA : « J’ai entendu des coups de feu… On venait de tuer Thomas »
(Sud Quotidien 30/11/2004)

 


17 ans après la mort tragique de son célèbre fils, devenu une icône africaine de la lutte pour l’émancipation, Joseph Sambo Sankara, le père de Thomas Sankara, voit le temps passer dans l’intimité de son souvenir, dans son Ouagadougou natal, d’où il nous a reçu pour un entretien exclusif.

Paspanga. Secteur 12, Ouagadougou. Après un trajet de quelques minutes à mobylette, Enoc, mon ami burkinabé, et moi, pénétrons dans le quartier. La vision n’est pas fidèle à ce à quoi je m’attendais. Rue… Sankara Sambo Joseph. La villa des Sankara, du nom du jeune président de la République du Burkina Faso assassiné dans l’après-midi du 15 octobre 1987, se trouve là. Dans ce quartier paumé où les constructions anarchiques et délabrées sont englouties par les montagnes d’immondices ! Elles sont prises en otage par des canaux à ciel ouvert d’où s’échappe une odeur pestilentielle. A distance, nous apercevons des essaims de moustiques et des bandes de rats… comme dans une sorte de connexion macabre. Je me refuse à y croire, mais ici se trouve la maison familiale de Sankara. Nous descendons de moto. Juste en face de ce qui ressemble plus à un débarras mais que Enoc m’indique comme étant la demeure en question, quelques jeunes sont assis. A l’abri du soleil de plomb qui s’est abattu sur Ouaga en cette matinée du jeudi 4 novembre, ils tuent le temps en subissant le parfum nauséabond qui flotte dans l’air.

«Bonjour… Pouvez-vous, s’il vous plaît, nous indiquer la maison des Sankara ?» demandais-je, dans l’espoir intime de voir Enoc se tromper. «Juste en face de vous», répond l’un des jeunes. Mon ami disait vrai, malheureusement.

A l’intérieur, à la véranda, nous tombons sur un vieux monsieur. Il est assis sur un fauteuil dont le tissu, déchiré, pend de toutes parts. Le pied est emprisonné dans un bandage approximatif. «Je me suis fracturé la jambe», nous apprend Joseph Sambo Sankara. Nous sommes devant le père de Thomas Sankara. Après les salutations et les présentations, je décline l’objet de ma visite… Le Sénégal ? Il connaît et il aime : «j’ai été à Dakar en…. (il cherche en vain, puis lâche) : bof !». La mémoire a tendance à s’enfuir, surtout lorsqu’on a «pas moins de 90 ans». La question était de savoir si oui ou non Joseph allait consentir à dire quelques mots. Juste quelques mots sur sa vie après-Thomas. Lui qui, selon mes renseignements, n’a jamais parlé à la presse et refuse systématiquement de s’adresser à elle. Mais ce jeudi 4 novembre était un jour béni pour moi…

Félix NZALEF

 


Qui était Thomas Sankara ?

Je vous remercie d’abord d’avoir bien voulu penser à moi et à ma famille. Thomas Sankara était mon fils, mon 3è enfant. Il y a eu deux filles avant lui. J’en étais particulièrement fier parce que tout le monde l’aimait et le félicitait pour ce qu’il était et faisait. Même dans l’armée, il était bien aimé. Mais ce qui lui est arrivé, je le mets sur le compte de la volonté du bon Dieu. C’est pour cette raison que je dis que même ceux qui l’ont tué ne sont pas coupables.

On dit qu’il était plus qu’un ami de Blaise Compaoré, l’actuel président du Burkina Faso. Quels sont les rapports que vous entretenez avec ce dernier ?

Je n’ai plus aucun rapport avec lui. (Long silence)… Blaise ne vient plus ici… (le regard lointain, l’air perdu, comme s’il se parlait à lui tout seul)… Blaise ne vient plus ici. Avant, rien ne me manquait ; Blaise me donnait tout. Il me disait : «ce n’est pas la peine de demander à Thomas, demande moi !» Et puis, voilà…

Cela vous fait-il mal ?

Bien sûr, cela me fait mal puisque je ne vois plus mon fils Blaise qui venait tout le temps me rendre visite. Je n’ai pas mon fils Thomas, je n’ai pas mon fils Blaise… J’ai perdu tous les deux. Euh ? J’ai perdu les deux… Blaise ne pouvait pas rester deux jours sans passer me voir. Avec cette histoire-là (Ndlr : l’assassinat de Thomas Sankara) je n’ai plus mon fils Thomas. Je l’ai perdu… Cela me fait mal… cela me fait mal… très mal… Ils étaient inséparables… Ils mangeaient tous les deux ici (en indiquant l’endroit où Blaise et Thomas s’asseyaient).

Le jour où votre fils Thomas a été assassiné, où étiez-vous ?

Je n’étais pas dans ma cour, j’étais loin derrière la maison en train de chercher de l’herbe pour les moutons. Puis soudain, j’ai entendu des coups de feu… Les gens criaient de partout. Quand je suis arrivé, il y avait beaucoup de monde devant ma porte. C’était vers 16 heures. J’ai demandé : «mais qu’est ce que se passe ?» Ma femme se roulait par terre, en larmes… On venait de tuer Thomas… On venait de tuer Thomas… (Il essuie discrètement une larme qui coulait le long de sa joue droite)

J’ai appris qu’un des fils de Thomas aurait hurlé en disant : «Papa Blaise va venger notre père !»

Si on le dit, cela doit être vrai… (Après un long silence). Vous savez quand on a un malheur… (Il se tait).

Il y a beaucoup de Partis politiques Sankaristes ici au Burkina Faso. Quels sont vos rapports avec leurs membres ?

Aucun, sinon que chaque année, ils envoient des délégations venir me saluer. Je leur dis simplement : «je vous remercie beaucoup». C’est tout. Je crois savoir que souvent ils se rendent à la tombe de Thomas pour prier et déposer des gerbes de fleurs.

D’après ce que je vois-là, Thomas ne vous a rien laissé en héritage contrairement à certains chefs d’Etat qui, à peine installé, construisent des châteaux… Vous en voulez à votre fils ?

Lui en vouloir ? Il n’y a aucune raison de lui en vouloir ! Thomas était quelqu’un qui croyait en ce qu’il croyait… Non, je ne lui en veux pas. Et puis, il m’a laissé sa femme avec ses deux enfants. Les enfants ont grandi maintenant….

De quoi leur parlez-vous souvent, à vos petits-fils ?

Je les encourage à continuer leurs études et à ne pas penser à ce qui est passé. Je leur dis que leur père est mort et que tout ce qu’ils peuvent faire, c’est prier pour lui. Je leur dis qu’il faut absolument bannir toute idée de vengeance… Surtout, je leur interdis de voir Blaise Compaoré comme leur ennemi. Je leur répète que si je mourrais aujourd’hui, telle sera ma volonté : «ne prenez pas Blaise comme votre ennemi». (Puis, après un court silence). A vous aussi, je dis que quiconque aime Thomas n’a qu’à prier pour lui et pour ses deux gosses afin qu’ils continuent à être toujours dignes dans le malheur.

Et la femme de Thomas ?

Elle s’occupe bien de moi ; elle m’appelle souvent et vient de me voir de temps en temps. Elle vit à Bamako où elle est née

Combien de fois par mois ou par année vous rendez-vous à la tombe de Thomas Sankara ?

Je n’ai jamais été là-bas…

Ah oui !… Et pourquoi ?

Telle est ma volonté.

Chaque jour que vous vous réveillez, à quoi pensez-vous ?

Euh… Euh… (Il cherche longtemps, puis…) Je ne pourrais pas vous dire quelque-chose.

Vous pensez à quoi, le plus souvent ?

(Après hésitation)… Ce qui est passé est passé, vous comprenez ?

Est-ce que des personnalités politiques des autres pays viennent vous rendre visite ?

Oui, et ils sont nombreux. Chaque fois qu’il y a des grandes rencontres ici à Ouagadougou, beaucoup viennent ici…

Et c’est pour vous dire quoi, en général ?

Ils m’encouragent… Ils me disent des mots apaisants.

Vous souhaiteriez que l’on vous refasse votre maison ?

Pourquoi ? Mes enfants ont voulu la refaire, c’est moi qui ai refusé. Cette maison, je ne veux pas qu’on y touche.

Propos recueillis par Félix NZALEF

 © Copyright Sud Quotidien

 

 

1 COMMENTAIRE

  1. > Interview de Joseph Sambo Sankara :”Je n’ai pas mon fils Thomas, je n’ai pas mon fils Blaise… J’ai perdu tous les deux….”
    Le vieux Sambo Sankara (paix a son ame ),incarne de part ses propos sobres et amenes,la veritable sagesse africaine qui helas aujourd’hui tend a disparaitre car ceux qui en etaient les depositaires ne sont plus de ce monde.A travers les propos de ce vieux patriarche, nous comprenons aisement que Feu Thomas est issue d’une education exemplaire et que son parcours en etait le reflet de ses origines.Emotion et amertume furent mes sentiments apre savoir lu cette interview;et a n’en point douter cela ne laissera aucun lecteur indifferent.Que le ciel benisse le Pere et son fils aujourd’hui tous deux disparus.AMEN

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