Merneptah Noufou Zougmoré

En 1983, quel âge avais-je ? 11 ans. C’est tout petit que j’ai vécu les événements du 17 Mai 1983. J’habitais Antenne ville, un quartier précaire à l’époque, qui devait son nom à sa proximité avec le centre émetteur de Gounghin, situé non loin du camp militaire baptisé il y a quelques années camp Aboubacar Sangoulé Lamizana. Le matin du 17 Mai, nous avons appris que le capitaine Thomas Sankara avait été arrêté au petit matin. Tout le long de la journée, les gens devisaient sur la situation. Certains ne savaient pas les tenants et les aboutissants de l’affaire parce que la Radio Haute Volta avait fait l’omerta sur la question. C’est plus tard dans la mi-journée qu’un communiqué laconique émanant de la présidence a évoqué en des termes voilés la situation. Ceux qui, entre temps, étaient partie en ville, sont revenus avec la peur au ventre. Ils ont décrit de façon alarmiste. Selon leurs témoignages, un groupe de soldats avait occupé la devanture du Camp Guillaume Ouédraogo jusqu’à la Banque nationale de développement (BND) avec un arsenal important composé de chars et autres engins lourds. On apprendra vers 17 heures que c’est le capitaine Henri Zongo, le sous- lieutenant Gilbert Diendéré et le lieutenant Boukary Kaboré plus une dizaine de commandos qui avaient pris en otage le camp et que la partie adverse cherchait à les déloger.

J’étais élève dans une « mederssa » (école franco-arabe) construite par la Libye et qui occupait la même cour que la grande mosquée de Gounghin. Quand nous sommes allés à l’école le lendemain, le directeur Abdouramane Sanfo nous a dit de rentrer chez nous. Avec le recul, je me demande si ce n’était pas la proximité de Thomas Sankara avec la Libye qui l’avait amené à prendre cette décision. La rumeur allait bon train.

La guerre entre factions tchadiennes

Avant la survenue du 17 Mai, le Tchad était en guerre. Deux frères ennemis se combattaient, Hussein Habré et Goukounou Waday. Dans mon quartier, les gens étaient partagés entre le soutien au GUNT de Goukounou et le FAN de Hussein Habré. J’avoue que sans comprendre les enjeux de l’époque, je soutenais le GUNT. Le 17 Mai va venir calmer les ardeurs des supporters des deux camps. On s’intéressera beaucoup plus à la crise au sommet de l’Etat en Haute-Volta. Comme la radio était la voie de son maître, on avait peu d’informations sur la situation. Alors les gens se rabattaient sur les informations données par Africa N°1 et Radio France internationale (RFI).

Il n’y avait pas un confort d’’écoute comme aujourd’hui avec les FM. Sauf ceux qui avaient des postes récepteurs puissants. Avec des récepteurs qui ne sont pas forts, l’écoute avec les ondes courtes étaient fastidieuses. Mais par soif d’information, on s’accommodait. Pendant cette période, nous avons vu un soir, plusieurs chars quitter le camp de Gounghin (appelé à l’époque camp de l’Unité) pour une destination inconnue. On apprendra après que c’est Jean Claude Kamboulé qui partait avec ses hommes à Pô pour anéantir Blaise Compaoré et ses hommes qui étaient entrés en rébellion. Ce serait un faux départ, car le lendemain, on a appris qu’ils se sont arrêtés à « Nabmatenga » dans les faubourgs de Ouagadougou. Blaise Compaoré qui était un des fidèles de Sankara avait pu rejoindre Pô grâce à l’ingéniosité du Sergent Hamidou Maïga, son chauffeur, en prenant des chemins détournés. Quant au secrétaire permanent du CSP, le commandant Lingani et le Premier ministre Sankara, ils étaient en prison. En plus de la menace des matins de Pô, une frange de la gauche voltaïque avait jeté son dévolue aussi dans la bataille en mobilisant ses troupes composées essentiellement des élèves, étudiants et les jeunes de toutes les couches sociales pour la libération de Sankara et Lingani. Les organisations qui étaient à la base de la protestation des 20, 21 et 22 mai, étaient le Parti Africain de l’Indépendance (PAI) et son appendice la Ligue patriotique pour le développement (LIPAD). Des responsables de l’ex-ULC comme Valère Somé et Basile Guissou ont également activé leur réseau. C’est ainsi que des ex militants de l’UGEV vont participer à l’agitation. Quand on était au bord du chaos, les autorités du CSP2 composés notamment du président Jean Baptiste Ouédraogo, de Yorian Somé Gabriel et de Jean Claude Kamboulé sont revenus à la raison. Ils ont consenti à libérer le capitaine Thomas Sankara et le commandant Jean Baptiste Boukary Lingani. Dans les petits cercles de discussions, on annonçait la venue de Blaise Compaoré à Ouagadougou pour des négociations. Les gens disaient que les insurgés de Pô ont exigé que le Général Baba Sy se porte garant en se déplaçant à Pô. Dans ce cas, Blaise Compaoré peut venir à Ouaga. Au cas où Blaise et sa suite se font kidnapper, c’est Baba Sy qu’on prendra en otage jusqu’à la libération du chef rebelle. Voici comment Ouaga la rumeur bruissait à chaque fois qu’il y avait une évolution de la situation. Il semble que Blaise Compaoré a fait le déplacement, mais nous ne savons pas si le scenario du maintien de Baba Sy a été une exigence pour qu’il effectue le voyage de la capitale. Le chef des insurgés est arrivé à camp Guillaume Ouédraogo, semble-t-il, bardé de grenades. Ses admirateurs dans notre quartier disaient à qui voulait l’entendre qu’il suffisait qu’on le provoque pour qu’il mette le camp sens dessus, sens dessous.

Un pan du mur de Thomas Sankara tombe

Thomas Sankara et Jean Baptiste Lingani sont libérés en juin 83. Chez Thomas Sankara, une foule immense vient chaque jour le saluer. Il habitait Bilbalogho à proximité du stade Municipal. Je suis allé par deux fois, mais comme nous étions des enfants, nous ne pouvions pas nous approcher de la porte. Il y a eu même une grande bousculade un jour et un pan de son mur s’est écroulé. Pendant cette période, c’est le truculent animateur en mooré à la Radio nationale, Inoussa Sankara, qui faisait le protocole. C’est lui qui rentrait dire à Thomas Sankara que des gens sont venus le saluer et c’est lui qui tenait aussi en haleine la foule devant la porte. Pourquoi gamin, je me suis intéressé au 17 Mai ? A 11 ans dans le contexte de la Haute- Volta, on ne pouvait pas avoir une conscience politique très aiguë.

Seulement, j’étais chaque jour, après mes cours à l’école franco-arabe, aux côtés de mon père. Il n’a pas fait l’école, mais pour avoir travaillé comme cuisinier chez des Blancs avant d’embrasser la carrière de commerçants en Côte d’Ivoire, il saisissait l’essentiel de ce qui se disait en français à la radio. Pour avoir fait aussi la Côte d’Ivoire au moment de la crise entre le Fama Ahmed Sekou Touré de la Guinée et le Bélier de Yamoussoukro Félix Houphouët Boigny, il ne manquait pas d’écouter les envolées lyriques et les ires du « silly » du PDG à Radio Conakry. Accros de la radio, tout petit, j’ai appris aussi à aimer la radio. J’avais aussi la facilité de retenir les noms des personnalités de la Haute-Volta comme de l’extérieur. Si mon papa oubliait le nom d’un homme politique, il me le demandait. Le deuxième facteur qui a milité pour que je me souvienne de certains débats de la période, c’est le voisinage avec un grin d’étudiants. Quand j’étais à côté, on m’envoyait acheter divers articles. Souvent, quand je revenais de la commission, je restais avec eux et la plupart du temps, ils discutaient politique. Je ne comprenais pas grand-chose, mais ça m’intéressait. quand je suis devenu adulte, mes lectures m’ont permis d’approfondir certains aspects que je ne cernais pas quand j’étais gamin.

Merneptah Noufou Zougmoré


Le 17 Mai 1983 souvenir d’une enfance Nous avons vécu le 17 Mai au côté de nos aînés. Que de souvenirs de cette période. Sans véritable conscience politique à cette époque, on se souvient quand même de certains faits.

Le 26 mars 1983, lors du premier meeting du Conseil de Salut du peuple (CSP), le
capitaine Thomas Sankara, alors Premier ministre, prononce un discours (NDLR : voir l’intégralité du discours à http://www.thomassankara.net/qui-sont-les-ennemis-du-peuple-26-mars-1983/) au cours de la manifestation. Le vocabulaire est nouveau et il promet de combattre l’impérialisme et les ennemis du peuple. D’aucuns disent que le bicéphalisme au sommet de l’État entretenu par le camp de Gauche incarné par Thomas Sankara et la Droite tenue par Yorian Gabriel Somé allait faire long feu. Ces sceptiques ont eu raison. Moins de deux mois après, le clash a eu lieu, d’où la survenue du 17 Mai. Voici un bout du discours du 26 mars à Ouagadougou.

« Lorsque le peuple se met debout, l’impérialisme tremble. L’impérialisme qui nous regarde est inquiet : il tremble. L’impérialisme se demande comment il pourra rompre le lien qui existe entre le CSP et le peuple. L’impérialisme tremble. Il tremble parce qu’il a peur. Il tremble parce qu’ici à Ouagadougou, nous allons l’enterrer. Je vous salue également d’être venus démontrer que tous nos détracteurs qui sont à l’intérieur comme à l’extérieur ont tort. Ils se sont trompés de compte. Ils ont cru qu’avec leurs manœuvres d’intoxication et d’intimidation, ils pourraient arrêter la marche du CSP vers le peuple. Vous êtes venus, vous avez démontré le contraire. L’impérialisme tremble et il tremblera encore. Peuple de Haute-Volta, ici représenté par les habitants de Ouagadougou, merci. Je vous remercie. Je vous remercie parce que vous donnez l’occasion de vous donner une information saine, une information qui vient de la base….

Qui sont les ennemis du peuple ? Les ennemis du peuple sont à l’intérieur comme à l’extérieur. Ils tremblent actuellement, mais il faut que vous les démasquiez. Il faut que vous les combattiez jusqu’à dans leurs trous. Les ennemis du peuple à l’intérieur, ce sont tous ceux qui se sont enrichis de manière illicite, profitant de leur situation sociale, profitant de leur situation bureaucratique. Ainsi donc, par des manœuvres, par la magouille, par les faux documents, ils se retrouvent actionnaires dans les sociétés, il se retrouve en train de financer n’importe quelle entreprise. Il se retrouve en train de solliciter des prêts pour telle ou telle entreprise. Ils prétendent servir la Haute – Volta. Ce sont des ennemis du peuple. Il faut les démasquer. Il faut les combattre, il faut les combattre et nous les combattrons avec vous. »

Ce style Sankara avec un vocabulaire nouveau va susciter des remous. Ce qui a occasionné le 17 Mai 1983. Une crise qui aboutira à la naissance de la Révolution démocratique et Populaire le 4 Août 1983.

MNZ

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