Ce 15 Octobre 2009, comme chaque année, le peuple du Burkina Faso s’est recueilli sur la tombe de son Président bien aimé le Capitaine Thomas SANKARA, qui gouverna ce petit pays enclavé d’Afrique de l’Ouest d’Août 1984 jusqu’à son assassinat le 15 0ctobre 1987.

Etrangement, celui que la jeunesse africaine célèbre comme un de ses plus grands héros, celui qu’on surnomme le Che Guevara africain, n’est guère connu du peuple français. Cette ignorance n’est pas fortuite, car la « Françafrique » , compromise dans cet assassinat, s’est comme d’habitude employée à escamoter un de ses forfaits les plus navrants (1). Le néocolonialisme, en voulant préserver ses intérêts qu’il croyait menacés par le charisme contagieux de ce jeune et brillant capitaine , a sacrifié beaucoup plus qu’un pion gênant, il a amputé l’avenir d’un continent.

Mais nous n’évoquerons pas la mémoire de Thomas SANKARA pour fustiger une fois encore les coups tordus de la politique française en Afrique, qui sont d’une constante et lassante récurrence. Bien au contraire, si nous nous tournons aujourd’hui vers la lumineuse personnalité de Thomas SANKARA, c’est pour découvrir les profondes convergences qui nous relient à cet homme d’action convaincu qu’un autre monde était possible.

En effet, lorsque SANKARA à l’âge de 34 ans fut propulsé à la tête de son pays, sa pensée ne se réduisait pas à des slogans révolutionnaires. Jeune officier, partout il avait fait preuve d’une insatiable curiosité et d’une grande rigueur intellectuelle et morale. Dans tous les domaines, politique, économique, social, environnemental, il était en avance sur son temps. Son amour incontestable pour le peuple, sa simplicité, son sens de la justice contribuèrent à transformer en un temps record (quatre années) une Haute Volta pauvre et arriérée en un pays fier et autosuffisant, rebaptisé Burkina Faso, ce qui signifie « Pays des Hommes Intègres ».

Nous allons donc aborder les domaines qui lui tenaient particulièrement à cœur.

Indépendance et souveraineté

Esclavage, colonisation, puis néocolonialisme : les Afriques « indépendantes » n’ont pas cessé d’être sous la domination de l’Occident. Sankara voulait libérer son pays de cette aliénation, sans pour autant l’assujettir aux pays de l’Est susceptibles de l’aider. Il disait : « Nous encourageons l’aide qui nous aide à nous passer de l’aide ». Il créa des liens avec Cuba et avec l’Union soviétique qui formèrent des ingénieurs, des économistes, des agronomes burkinabés.

A l’inverse des régimes précédents Sankara veilla à réduire les importations et à développer la production nationale. Il montra l’exemple en popularisant le port du costume traditionnel en coton tissé, au détriment du costume-cravate. Une usine textile locale fut créée, « Faso dan Fani », et peu à peu les burkinabés arborèrent fièrement le symbole de leurs efforts. La devise se répandit : « consommons burkinabé ». Et puisque Sankara refusait le chantage du FMI, de l’OMC et de la Banque Mondiale, le peuple se mit au travail avec les modestes moyens dont il disposait. De grands chantiers furent entrepris : des barrages, des pistes, des dispensaires, une ligne de chemin de fer. Tout le monde participa, les fonctionnaires comme les paysans. L’armée fut mise au service du peuple : « …(il faut) plonger notre armée dans le peuple par le travail productif et lui rappeler que sans formation politique et patriotique un militaire n’est qu’un criminel en puissance ». La dynamique qui s’instaura fut telle qu’il y eut peu de « tire-au-flanc ». Encore aujourd’hui ceux qui participèrent à la « bataille du rail » évoquent ce souvenir avec nostalgie. Ils avaient l’impression de construire concrètement leur pays. Il n’existait pas de travail forcé – de sinistre mémoire ! – et les récalcitrants restèrent libres de se croiser les bras.

Le chiffre d’affaires de la branche « cuirs et peaux » doubla en une année grâce à la promotion des sacs d’écoliers, des sandales et des étuis à pistolet en cuir. Le gouvernement lançait des campagnes relayées d’un bout à l’autre du pays par des Comités de Défense de la Révolution inspirés du modèle cubain. Les rendements agricoles aussi augmentèrent considérablement, permettant l’autosuffisance alimentaire.

Cette politique qui voulait que les burkinabés vivent « au niveau du pays réel » porta ses fruits. Sankara réduisit considérablement le train de vie de l’Etat. Lui-même était d’une sobriété légendaire, tempérée cependant par un sens de l’humour jamais pris en défaut. Pas de palais mégalomaniaque, de villas somptueuses… « Lorsque nous recevons un Ambassadeur, nous l’amenons en brousse, il emprunte des routes chaotiques, il souffre de la poussière ». Sankara, complice avec son peuple, prenait un malin plaisir à mettre les diplomates à l’épreuve.

Concernant la souveraineté nationale, il faut souligner la lutte contre la corruption. Cette tarte à la crème de tous les régimes pseudo-démocratiques trouva au Burkina Faso sa traduction en actes. Notamment par le biais de tribunaux populaires dont les audiences étaient retransmises à la radio. On raconte que cela passionnait tellement les citoyens burkinabés que la vie s’arrêtait dans la ville, les gens restant l’oreille collée à leur poste de radio. Les condamnations consistaient en mise en résidence surveillée et obligation de rembourser les sommes volées. La honte du jugement public représentait de loin la peine la plus sévère. Un visiteur européen s’exclama : « Voilà enfin un pays où vous avez honte de proposer un « cadeau » à un douanier ! » .

La rigueur budgétaire et la quasi-réduction du gaspillage, jointes au dynamisme du peuple tout entier eurent pour résultat que les comptes du Burkina Faso se trouvèrent équilibrés . Cependant, loin d’encourager une nation aussi exemplaire, le FMI refusa tout crédit à un gouvernement qui s’affichait anti-impérialiste….

La Dette

Sankara fut le premier à dénoncer l’injustice de la dette des pays du Tiers Monde. Il le fit lors d’un discours mémorable au Sommet de l’OUA à ADDIS-ABEBA. « La dette ne peut pas être remboursée parce que d’abord si nous ne payons pas, nos bailleurs de fonds ne mourront pas. Soyons en sûrs. Par contre, si nous payons c’est nous qui allons mourir. Soyons en sûrs également. » . « Des bailleurs de fonds… un terme que l’on emploie chaque jour comme s’il y avait des hommes dont le bâillement suffisait à créer le développement chez les autres ! ».Malgré des tonnerres d’applaudissements, il ne réussit pas à constituer un front uni contre la dette.

La Santé

Là encore, au lieu de solliciter des aides internationales inappropriées, Sankara mobilisa la population avec le slogan « un village, un poste de santé ». Le villageois désigné bénéficiait d’une formation de trois mois sur le traitement des plaies, du paludisme, des diarrhées, de la conjonctivite, et sur les mesures d’hygiène à appliquer lors d’un accouchement. Il recevait une trousse de santé et un vélo. Ainsi cette solution réaliste permettait de sauver des milliers d’enfants et de faire baisser le taux de mortalité infantile. Ce projet d’éducation populaire devait s’étendre sur une dizaine d’années car le temps est nécessaire pour faire évoluer les mentalités paysannes. Par contre, en 1984, une campagne de vaccination contre la rougeole, la fièvre jaune et la méningite fut organisée à travers tout le pays : deux millions d’enfants furent vaccinés en deux semaines à l’ébahissement admiratif de l’OMS et de l’UNICEF.

Les femmes

« Un homme, si opprimé soit-il, trouve toujours un être à opprimer : sa femme » s’écriait Sankara, « La libération de la femme est une exigence du futur… camarades, si nous perdons le combat pour la libération de la femme, nous aurons perdu le droit d’espérer une transformation positive de la société ». Et Thomas Sankara fit de la participation des femmes à la Révolution une priorité. Il nomma des femmes ministres. Il lutta contre les mariages forcés, l’excision, la prostitution, contre le « machisme » ambiant. Il décida qu’un jour par an les hommes seraient tenus d’aller au marché à la place de leur femme afin de prendre conscience des dépenses domestiques. Il incita les femmes à se regrouper au sein de l’Union des Femmes Burkinabés (UFB) pour mieux défendre leurs droits. Il favorisa leur accès au microcrédit. Enfin il ne cessa d’encourager l’instruction des filles, clé de leur émancipation.

La Culture

Le gouvernement fit passer le taux de scolarisation de 16% à 24% en quatre ans. « Les pionniers » élèves de cette époque sont aujourd’hui des adultes qui ont de merveilleux souvenirs : « On plantait des arbres, on nous donnait des responsabilités… ». Les frais de scolarité furent réduits, d’innombrables classes furent construites par la population. Pendant la saison sèche des campagnes d’alphabétisation de base furent organisées dans les principales langues locales. Le plus difficile fut de recruter suffisamment de maitres.

Sankara s’intéressait aussi à ce qui rend la vie plus agréable. Il revivifia contribua le FESPACO, le festival panafricain du cinéma de Ouagadougou, fit construire des salles de cinéma, développa le théâtre. Il favorisa la création de groupes musicaux, lui-même jouant de la guitare. Il instaura une fois par an une « Semaine de la Culture » qui remporta un grand succès.

L’environnement

C’est sans doute dans ce domaine que la vision de Sankara parait correspondre le plus à nos préoccupations actuelles. Conscient d’être dans un pays sahélien voué à la désertification, il n’eut de cesse de chercher des solutions pour régénérer les terres non seulement du Burkina Faso mais de toute l’Afrique de l’Ouest. Avec le Président du Ghana il élabora un vaste projet de retenues d’eau qui devait alimenter les deux pays. En parallèle il lutta contre la déforestation et contre les cultures sur brulis. Planter des arbres devint un mot d’ordre national. Toute cérémonie s’accompagnait de ce geste symbolique. On remit à l’honneur les bois sacrés dans chaque village, et les femmes fabriquèrent des foyers améliorés pour économiser le bois. Mais surtout Sankara s’entoura de spécialistes qui conçurent avec lui l’ambitieux projet d’une « Ceinture Verte » qui devait stopper l’avancée du désert et reconquérir le terrain perdu. Dans le Nord Est du pays, à Oursi, on peut voir comment la plantation d’une forêt à transformé le paysage et empêché l’ensablement de grands marécages. Cela fait d’autant plus regretter la disparition prématurée de Sankara, qu’il est certain qu’il aurait mené à bien ce projet qui lui tenait si fort à cœur.

Hélas toutes ses initiatives, jugées irréalistes, furent abandonnées par celui qui l’avait trahi et qui prit sa place. Blaise Compaoré, manipulé par la France s’empressa de livrer à nouveau son pays à l’impérialisme et aux institutions de Bretton Woods. Il en fut grassement récompensé.

Cependant on ne peut pas tuer des idées, et la jeunesse africaine attend son heure pour bouter hors d’Afrique tous les prédateurs qui l’écrasent. L’exemple de l’Amérique latine lui donne bon espoir. Ce n’est pas un hasard si le président du Venezuela, Hugo Chavez, a cité Thomas Sankara lors du dernier sommet Afrique-Amérique latine. Il a repris un passage de son discours prononcé à la tribune de l’ONU en 1984, un discours inoubliable…(2)

Françoise GERARD

Résidente au Burkina Faso, membre de ATTAC-Burkina, et adhérente au Parti de Gauche.

Notes :

1) Lire « La Françafrique » de François Xavier VERSCHAVE, édition Stock

2) « Après avoir rappelé la pleine solidarité du Venezuela avec des peuples opprimés comme les peuples Sahraoui et Palestinien et l´importance de figures du socialisme africain comme Gamal Nasser et Patrice Lumumba, le président vénézuélien a évoqué Thomas Sankara *, populairement connu comme le Che Guevara Noir, dirigeant et martyr de la révolution du Burkina Faso, qui « nous appelle à réveiller notre objectif dans ce monde : la multipolarité ». Chavez a rappelé le programme politique détaillé par Sankara le 4 octobre 1984 à la tribune de l’Organisation des Nations Unies. « Nous préférons chercher des formes d’organisation meilleure, plus adaptées à notre civilisation, en rejetant de manière claire et définitive toute forme d’impositions externes, pour créer des conditions dignes, à la hauteur de nos ambitions. En finir avec la survie, nous libérer des pressions, libérer notre campagne de l’immobilisme médiéval, démocratiser notre société, éveiller les esprits à un univers de responsabilité collective, pour oser inventer le futur. Reconstruire l’administration en changeant l’image du fonctionnaire, immerger notre armée dans le peuple et lui rappeler sans cesse que sans formation patriotique, un militaire n´est qu´un criminel en puissance. Tel est notre programme politique ».

– Lire également : « Les années Sankara » de Bruno Jaffré, édition l’Harmattan, 1989.
– « Thomas Sankara, L’espoir assassiné » Valère Somé, l’Harmattan, 1990
– DVD « L’Homme Intègre » Robin Shuffield, 52 mn

– Voir thomassankara.net, un site très complet.

Source : http://67.lepartidegauche.fr/index.php?option=com_content&view=article&id=511

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