Bruno Jaffré est, dans le jargon diplomatique fleuri, ce qu’on peut appeler un «grand ami du Burkina». Ayant visité notre pays juste avant, pendant et après la Révolution des capitaines de 83, il connaît bien les rues et ruelles de Ouagadougou pour avoir plusieurs fois pris le visa pour le Pays des hommes intègres. Ce pourtant mathématicien et ingénieur de recherche, aujourd’hui à la retraite, est crédité comme étant un spécialiste de l’histoire politique de notre pays, notamment de la Révolution burkinabè et de son leader Thomas Sankara.
Après «Les Années Sankara de la Révolution à la Rectification», «Biographie de Thomas Sankara, La patrie ou la mort » et «Thomas Sankara, La liberté contre le destin », cet essayiste nous revient aujourd’hui avec «L ‘insurrection inachevée», où il semble déçu de ce que les croquants ont fait de leur victoire de ces journées chaudes des 30 et 31 octobre 2014. Il saute une fois de plus le champagne pour son héros Thomas Sankara mais donne par contre un violent coup de pied dans la fourmilière politique burkinabè, qu’il considère comme désormais hors-jeu pour inverser la tendance.
Le jeudi 14 novembre dernier, il était des nôtres ; l’occasion de nous asséner ses vérités à travers cette interview qu’il nous a accordée.

La rédaction de l’Observateur Paalga


Vous venez de publier un ouvrage intitulé « L’insurrection inachevée ». Pensez-vous qu’à travers le monde, il y en a eu d’achevé ?
L’insurrection inachevée fait plus référence à ce qui s’est passé après les élections, à la fin de la Transition. La Transition a été fondamentalement une réussite à mon analyse, avec la mise hors d’état de nuire du Régiment de sécurité présidentielle (RSP) et la mise en place d’un certain nombre de réformes qui ont été votées par le Conseil national de la transition (CNT). Sans oublier des travaux extrêmement importants, à l’image de ceux de la Commission des réformes et de la réconciliation qui, malheureusement, n’ont connu aucune application à ce jour, le comité de suivi n’ayant pas été mis en place. C’est cela, l’insurrection inachevée ! Effectivement, Blaise Compaoré est parti, il y a eu effectivement une période de mise en route de ces réformes, mais aussitôt les élections organisées, le Mouvement du peuple pour le progrès (MPP) étant construit à partir du CDP (Ndlr : Congrès pour la démocratie et le progrès, ancien parti au pouvoir), il ne pouvait pas aller vers l’une des revendications les plus importantes qui concerne la justice. Pratiquement, aucun dignitaire du régime de Blaise Compaoré n’a été jugé, les tortionnaires n’ont pas été poursuivis. Cela démontre que justice n’a pas eu lieu. Le petit bémol est que la revendication principale de la population, à savoir la justice pour Thomas Sankara, a été mise en route. Le juge fait extrêmement bien son travail, de façon précise, très rigoureuse et avec beaucoup de volonté. Espérons qu’on aura bientôt un procès des responsables de l’assassinat de Thomas Sankara.

Mais que faut-il pour parachever cette insurrection, selon vous ? Où est-ce déjà, trop tard ?
Il n’est jamais trop tard. Aujourd’hui, des gens demandent une autre insurrection mais il n’y a plus de structure capable d’encadrer la population mécontente. Vous avez fondamentalement les partis politiques qui n’ont pas de vision. Des partis politiques dont les gens se méfient en général, même s’ils ont toujours des militantes et militants. Vous savez qu’ici, les taux de participation aux élections ne dépassent guère les 50%, et il y a le risque qu’il y ait moins de mobilisation aux prochaines échéances, tellement il y a un mécontentement latent et du découragement. Certes, il y a des organisations de la société civile qui font du bon travail, mais qui ne mobilisent pas beaucoup.

Vous faites allusion à…
Je peux citer le Comité de concertation des OSC, dirigé par Jonas Hien, qui discute en permanence avec le gouvernement, de l’institut Free Afrik, qui fait un travail de très bonne qualité mais qui n’est pas un groupe qui encadre des forces sociales à même d’impulser le changement. Cependant, il travaille beaucoup à améliorer la connaissance du système et fait des propositions. Sans oublier le Balai Citoyen, qui a un petit peu changé depuis l’insurrection mais qui tente, selon son discours officiel en tout cas, de former une nouvelle classe politique, des jeunes qui, petit à petit, seront capables de prendre les rênes du pouvoir. Il y en a d’autres, comme le MBDHP (Ndlr : Mouvement burkinabè des droits de l’homme et des peuples) …

Et les partis politiques ? Aucun ne trouve grâce à vos yeux ?
Je ne vois pas de parti politique à même de prendre la direction de ce pays et qui porterait le changement tel qu’il le faut.

Pas même dans la galaxie sankariste ?
Je pense qu’ils seraient seuls au gouvernement qu’ils feraient beaucoup de choses intéressantes. Cela dit, nous sommes dans un environnement politique très compliqué et les querelles qu’ils ont eux-mêmes animées pendant longtemps font que les gens se sont détournés d’eux. Le sankarisme de nos jours se retrouve orphelin d’une structure qui puisse fédérer les gens qui s’en réclament. Toute cette jeunesse qui se dit sankariste, à part quelques exceptions, n’a pas de cadre politique ou de leaders pour s’organiser. Il y en a dans les partis sankaristes qui sont formés mais ils ne sont pas nombreux. Le parti de Bénéwendé (Ndlr : Me Bénéwendé Stanislas Sankara) a fait 2,5% aux élections passées. Vous comprenez bien que ce n’est pas avec pareil score que l’on peut prendre la direction d’une insurrection future ! Donc tout est à reconstruire. Je suis dans le pays, je discute avec beaucoup de gens, dans beaucoup de milieux. Le mécontentement est extrêmement important, la déception est très forte mais personne ne semble avoir une vision politique à même d’entraîner tout ce mécontentement vers quelque chose de positif, d’autant plus que vous êtes en guerre. La guerre détruit tout, y compris la possibilité de faire la politique dans de bonnes conditions. Le changement politique est souvent remis à la fin de la guerre.

Vous comprenez donc la situation dans laquelle se trouvent nos gouvernants !
Bien sûr ! La guerre, ce n’est pas un moment où l’on peut impulser un changement politique et avoir un discours de changement de société. Malgré tout, je persiste à dire que les partis politiques, à mon avis, pour le peu que je connais, n’ont pas de vision, puisque ma référence reste Thomas Sankara. Je l’ai rencontré quinze jours avant qu’il ne prenne le pouvoir en 1983. Tout de suite, j’ai vu en lui quelqu’un qui savait ce qu’il fallait faire, quelqu’un qui avait un mode d’emploi quand il serait au pouvoir.

C’était à quelle occasion ?
Un journal m’a demandé de le rencontrer et je pense qu’il l’a accepté parce qu’il voulait passer un message au parti communiste français, que j’ai quitté en 1986. J’ai tout de suite été impressionné par son analyse du rapport de force au niveau international, de l’impérialisme et du néocolonialisme, surtout qu’il y en a qui prononçaient le même discours se réclamant du marxisme mais qui sont incapables de changer leurs pays. Sankara avait une vision pédagogique de ce qu’il fallait faire, il savait que la première des choses, c’était de prouver que le changement était là, que les hommes qui allaient prendre le pouvoir étaient intègres, nouveaux, jeunes. Il voulait convaincre très vite que la situation avait changé. Son mérite était d’encourager à mener des projets sans forcément passer par l’aide extérieure, avec les petits moyens dont on dispose. Effectivement, on a vu que quelques mois après le début de la Révolution, les gens se sont mis massivement au travail. Thomas Sankara a aussi institué les TPR (Tribunaux populaires de la révolution) pour juger des affaires de détournement. Certes, cela a été fait de façon un peu expéditive, mais ça correspondait à la volonté de la population, d’autant plus qu’il voulait marquer une rupture avec les régimes précédents.

Ne faites-vous pas partie de ceux qui idéalisent trop Sankara, omettant d’aborder le côté sombre de l’homme?
Le côté sombre n’était pas de son fait. Comme il dirigeait le régime, on lui attribuait toutes les dérives. Un jeune que je connais très bien a retrouvé le discours de la deuxième conférence nationale des CDR (Comités de défense de la révolution) qui est apparemment introuvable ici. Je le rendrai public bientôt quand cette personne m’en donnera l’autorisation. Vous verrez qu’il est le premier qui pose les critiques les plus virulentes à l’endroit des CDR (Comités de défense de la révolution). C’est un discours extrêmement long et très volontariste. Il n’était pas seul à diriger le pays, j’ai beaucoup de témoignages qui m’ont raconté le double-jeu de Blaise Compaoré qui, devant Thomas Sankara, disait qu’il était d’accord mais après recevait ceux qui avaient été sanctionnés pour une raison ou pour une autre, leur promettant qu’il allait s’occuper de leur situation.

Voulez-vous dire que les exécutions, les licenciements et autres sanctions n’étaient pas de son fait ?
Je vais vous raconter ce que j’en sais, ce qui peut être réfuté. Par exemple, il n’était pas là quand la décision d’exécuter les putschistes a été prise. Il l’a validée parce qu’il était le chef de l’État. Il n’a pas voulu contredire. Des gens qui font partie de son cercle d’amis m’ont raconté qu’il a pleuré après avoir appris cela. Pour ce qui concerne le licenciement des instituteurs, la grève était une œuvre politique, une grève qui était dirigée par les membres du parti de Joseph Ki-Zerbo. Ils ont fait une grève qui était pour beaucoup une grève politique. Le CNR (Conseil national de la révolution) avait déjà prévenu que les gens qui feraient cette grève seraient sanctionnés. Thomas Sankara n’avait pas prévu que cette grève allait être autant suivie. Il pensait qu’il y aurait quelques centaines de personnes, mais finalement il y eut autour de 1400 grévistes. Le CNR, comme prévu, décida d’appliquer ce qu’il avait dit. Le chiffre étant beaucoup plus important, Thomas Sankara essaye de faire machine arrière. Son entourage s’y oppose, proposant qu’on applique la décision initiale, quitte à ce qu’on réintègre les licenciés par la suite. Peu avant le 15 octobre, il y a eu un certain nombre de mesures pour récupérer les gens qui avaient été licenciés ou dégagés par la Révolution. C’est à ce moment-là que ceux qui complotaient autour de Blaise Compaoré ont accusé Sankara d’être un réformiste parce qu’il n’était plus assez révolutionnaire. Voilà la réalité et cela est documenté. Il a essayé et a été convaincu que quand on dirige une révolution, dans une situation internationale extrêmement complexe, on ne peut pas renoncer à appliquer une décision qui est déjà prise, quitte à revenir là-dessus.

Mais il ne fut tout de même pas un enfant de chœur…
Si, il a été un enfant de chœur quand il était petit, parce qu’il a été dans une chorale (rires).
Toujours est-il qu’il y en a beaucoup qui ont été passés par les armes. Ce fut les cas de Somé Yorian Gabriel de Fidèle Guébré ou de Didier Tiendrebéogo. Même le journal qui vous accueille a été incendié à cette époque.

Il faut reconnaître qu’on ne sait pas, jusqu’à nos jours, qui a mis le feu à L’Observateur. Vous le savez, vous?
Le pouvoir en place n’a, en tout cas, pas levé le petit doigt. A l’époque, on ne pouvait pas prendre pareille décision sans en référer à qui de droit…
Je ne sais pas comment Sankara a réagi à ce moment-là, mais l’on ne sait pas jusque-là qui a mis le feu à L’Observateur. Sankara est mort le 15 octobre 1987. Pourquoi ceux qui lui ont succédé n’ont pas mené des enquêtes sur ceux qui ont mis le feu au journal et sur ceux qui ont commis les assassinats ? Y a-t-il eu une enquête, un procès en bonne et due forme ? C’est trop facile d’accuser Thomas Sankara, maintenant qu’il est mort. Mais pourquoi ne pas demander à ceux qui étaient autour de Blaise Compaoré ce qui s’est réellement passé ? Sankara est resté très populaire malgré tout. J’ai eu à assister à une dédicace d’un livre et j’ai été étonné qu’on dise de lui qu’il était un dictateur, qu’il n’écoutait personne et décidait tout seul. C’est quelqu’un qui voulait aller très vite mais en discutant avec lui il acceptait de revenir sur ses décisions. Sankara lui-même reconnaissait qu’il faisait des erreurs tous les jours. Seulement, autour de lui, il y avait beaucoup de personnes qui n’étaient pas sincères, des gens qui prenaient des décisions, notamment au niveau des Comités de défense de la révolution.

Vous avez connu l’homme sur le tard, ce qui explique peut-être votre très grande indulgence à son endroit !
Non. Je l’ai connu deux semaines avant le 4 août 1983 et j’ai séjourné à Ouaga deux ou trois fois après. Comme j’étais inspecteur des PTT, j’ai été de la première génération formée sur les ordinateurs, et Fidèle Toé (Ndlr : ancien compagnon et grand ami d’enfance de Thomas Sankara) m’avait demandé de venir donner des cours à son personnel. J’ai vu en son temps qu’il y avait un mécontentement dans le pays. Sankara lui-même avait perçu cela, même si ce n’était pas forcément lui qui en était responsable. Il est peut être responsable du fait qu’il voulait aller vite, mais ce n’était pas la cause du mécontentement qui trouvait ses racines dans les dérives des CDR. Il a même reconnu qu’il fallait s’arrêter et calmer un peu le jeu. Il a d’ailleurs été le premier à parler de rectification.

Voulez-vous par là dire que le mot « rectification » utilisé par la suite par Blaise Compaoré pour justifier le 15-Octobre était de Sankara ?
Oui. Et je pense que c’est dans son discours du 4 août 1987, où il disait qu’il faut unir plutôt que désunir. Les gens ont commencé à comploter avec des tracts en le traitant de réformiste. Il y a avait des problèmes entre tendances, alors que Sankara voulait étendre les organisations qui soutenaient la révolution. Cela a créé un conflit qui est une des raisons de sa mort avec la question des interventions extérieures.
Le duo Thomas Sankara/Blaise Compaoré sous la Révolution burkinabè a pu être souvent comparé au duo Robespierre/Danton sous la Révolution de 1789 ; Maximilien de Robespierre, appelé l’incorruptible, idéaliste désincarné sinon asexué ; Georges Danton, plus réaliste, aimant le bon vin et ce qui va avec, sauf qu’en France, c’est Robespierre qui a livré Danton à la guillotine (27 juillet 1794).

La comparaison tient-elle la route ? Autrement dit, l’adage qui veut que la Révolution dévore ses enfants est-elle une tragique fatalité ?
Je ne pense pas. Il y a eu très peu de morts pendant la Révolution burkinabè. Je ne sais pas exactement combien il y en a eu pendant la Révolution française. Même au Ghana, à côté, les gens ont oublié qu’il y a eu plusieurs centaines de personnes fusillées. Ici, il y a eu de la répression, des morts, quelques dizaines de personnes. Pour une Révolution, c’est triste de le dire pour ces gens qui sont morts, mais c’est peu. Et ça n’a rien à avoir avec la révolution française…

Pour avoir été assassiné seulement après quatre années d’exercice du pouvoir, ne peut-on pas dire que Thomas Sankara est sorti par la grande porte ? En effet, rien ne prouve que les héros ne se seraient pas fatigués !
Je ne peux rien dire, n’étant pas devin ; vous non plus. Mais il se trouve qu’il est mort en martyr, cela a accru certainement son aura. Le bilan que tirent les gens est bon. Malgré la génération qui a souffert de la Révolution, ceux qui ont été dégagés et tout, il n’y a pas de commune mesure entre le régime de Blaise Compaoré et celui de Sankara. Comme on le dit, il n’y a pas photo. Pourquoi, selon vous, y a-t-il très peu de livres critiques sur la Révolution ? J’en ai quand même trouvé un, d’un certain Compaoré, livre que je n’ai d’ailleurs pas terminé. Son argumentaire a été de présenter Thomas Sankara comme le diable. On attend des ouvrages plus sérieux que cela. Les gens qui critiquent Sankara, j’en ai aussi rencontré en France et qui disent de lui qu’il était un dictateur. On se rend compte qu’ils ne connaissent rien de l’homme ni de ce qui s’est passé.

A-t-il du reste eu assez d’années pour se muer en dictateur ? N’est-ce pas avec le temps aussi qu’on le devient ?
Peut-être. Mais la façon dont il est mort et celle dont il se positionnait avant qu’on l’assassine montrent qu’il n’avait pas une posture de dictateur. Mais, il serait resté trente ans au pouvoir que je ne saurais vous dire ce qu’il serait devenu. Dans la période où il était au pouvoir, il a tout fait pour ne pas se sacraliser et sacraliser le pouvoir et a même montré des signes qui correspondent à la destruction du pouvoir d’Etat, une des références du marxisme. Il voulait donner le pouvoir au peuple à travers les CDR, cela a créé les dérives.

Pour la vérité historique, est-ce qu’il n’est pas bon de voir les deux faces de ce personnage, ou bien le fait d’avoir été charismatique suffit à l’absoudre de tous ses péchés ?
Quelle est cette seconde face, selon vous ? Je vous ai parlé du double jeu de Blaise Compaoré qui est l’élément central du problème, lui qui a participé probablement à un certain nombre de dérives de la Révolution tout en allant voir les gens qui se disent opprimés, promettant de les aider.

Ne trouvez-vous pas que vous idéalisez trop Thomas Sankara ? N’a-t-il pas un défaut que vous lui connaissez?
Je n’ai pas toujours dit du bien de la Révolution burkinabè. Je vous rappelle que j’étais d’abord proche du PAI (Parti africain de l’Indépendance), qui a participé au pouvoir. C’était d’ailleurs la force la plus importante au moment de la prise du pouvoir. Mais au bout d’un an, il y a eu des divergences et ceux du PAI ont quitté le pouvoir et ont même été réprimés. Feu Arba Diallo a fait six mois de prison et a été repris par Thomas Sankara. Je suis sûr que c’est le temps qui a convaincu ses camarades que vu la qualité du personnage, il serait dommage qu’il reste en prison, alors qu’on avait besoin de lui pour la diplomatie. C’est vous dire que je n’ai pas toujours été dans un monde où on idéalisait Sankara. Ceux du PAI me posaient toutes les critiques auxquelles je souscrivais en partie. Ils se plaignaient d’être envahis de militaires aux réunions du CNR. Ils ont émis ces critiques et on les a mis dehors. C’était le rapport de force qui prévalait. Vous n’êtes pas sans savoir que beaucoup de gens occupaient pris des places dans le pouvoir, au sein des CDR, n’ont absolument rien fait pour préparer la Révolution. Les gens du PAI ont été mis à l’écart alors qu’ils ont beaucoup contribué à l’instauration de la Révolution. Je ne nie pas ma sympathie pour la Révolution, mais ce n’est pas des livres hagiographiques, contrairement à ce qu’affirment certains, que je conçois.

Les contempteurs de Sankara disent qu’au moins, après son assassinat, sa veuve et ses enfants ont eu droit à une vie décente ; alors que beaucoup de veuves et d’orphelins que la Révolution a faits se sont clochardisés. Qu’en pensez-vous ?
Ils ont reçu de l’aide parce que c’était la famille d’un chef de l’Etat. Et je sais que Mariam Sankara a toujours été en contact avec les familles de ces victimes. Une chose est sûre : c’est que Mariam Sankara, jusqu’à peu, travaillait. Maintenant qu’elle est âgée, il y a probablement des gens qui la soutiennent. Sinon, elle a toujours travaillé pendant un bon moment en France.

Ne trouvez-vous pas bizarre que la famille de Sankara ait, après la mort de celui-ci, trouvé refuge dans des pays symboles de la Françafrique que sont le Gabon et la France?
Il y a des choses que beaucoup ignorent. Thomas Sankara a fait l’école militaire à Madagascar avec un enfant adopté par Omar Bongo. C’est l’une des raisons qui a conduit son épouse au Gabon. Et même si Omar Bongo était le digne représentant de la Françafrique, il n’en demeure pas moins qu’il avait une relation paternelle avec Thomas Sankara. C’est à ce titre qu’il l’a beaucoup alerté et mis en garde pour éviter que le pire se produise. Il n’a pas pu empêcher sa mort mais a accepté de soutenir sa famille. De plus, au Burkina, après la mort de son époux, Mariam Sankara était en difficulté. Il faut reconnaître qu’après la disparition de son mari, c’était un peu compliqué pour sa sécurité et tout le monde s’est quasiment détourné d’elle, les populations ayant fondamentalement peur du régime de Blaise Compaoré qui était répressif et sanguinaire. C’est ainsi qu’elle est partie au Gabon, puisque Omar Bongo pensait que c’était son devoir de la sortir du pays. Et comme celui-ci était écouté par Blaise, les choses se sont passées ainsi. Et dès qu’elle l’a pu, elle a préféré continuer en France pour les études de ses enfants.

Avez-vous eu l’occasion de la rencontrer en France ?
Oui, et nous échangions régulièrement sur des questions de justice puisque je suis engagé dans le réseau international « Justice pour Sankara, Justice » pour l’Afrique. A ce propos, nous publions régulièrement des communiqués et avons demandé la levée du secret-défense sur son mari. On l’a même amené à l’Assemblée française pour rencontrer les députés et plaider sa cause. C’est dire que nous avons des rapports étroits avec la famille.

Parlons justement du déclassement des archives sur Thomas Sankara au niveau de la France. Avez-vous obtenu quelque chose de pertinent qui puisse éclairer la tragédie du 15 octobre 1987 ?
J’ai des informations que je préfère taire. Mais ce que je peux dire est que, lorsque notre réseau s’est lancé dans cette requête, nous avons fait une pétition sur notre site Internet qui a recueilli seize mille signatures. En plus, au niveau international, nous avons mené des discussions. Et quand l’enquête a été lancée au Burkina, c’était une évidence de demander la levée du secret-défense. C’est ainsi qu’est née l’initiative de créer un collectif secret-défense qui est aujourd’hui dynamique et duquel, pour des questions personnelles, je me suis retiré. J’ai eu à contacter des personnes qui étaient des représentants de victimes, parmi lesquelles le fils de Ben Barka qui veut, depuis des années, savoir ce qui s’est passé dans l’assassinat de son père; Mme Borrel, dont le mari (Ndlr : Bernard Borrel, magistrat français retrouvé mort le 18 octobre 1995 a été assassiné à Djibouti, tout en faisant croire pendant près de dix ans qu’il s’agissait d’un suicide, et les amis de Ghislaine Dupont et Claude Verlon (Ndlr : envoyés spéciaux de RFI au Mali). Il y a également le mystère autour de la maison qui s’est écroulée à Toulon et où on a lancé une fausse enquête alors qu’il y avait de forts soupçons d’usage d’un missile. Les plaignants sont venus me voir, m’informant qu’il y a eu des promesses officielles dans le passé que la lumière serait faite sur les différents cas mais que rien n’a été fait dans ce sens. Soit on leur remettait des papiers blancs où il n’y a rien d’écrit ou les écrits sont tels qu’on ne peut les lire, soit des pièces qui ne les avançaient pas dans l’enquête ou qui ne correspondent pas du tout au sujet demandé. Raison pour laquelle, pour le cas Sankara, je suis encore pessimiste qu’on puisse avoir des documents accablants sur la France. J’espère qu’il y aura des avancées considérables. Moi-même qui vous parle, j’ai eu à passer un mois aux Archives diplomatiques à Paris ; j’ai pu consulter tout ce qu’il y avait et je reconnais que je n’ai pas pour le moment vu grand-chose qui implique la France puisque ce n’est pas rendu public.

Pensez-vous malgré tout que la responsabilité de la France est avérée dans l’assassinat de Thomas Sankara?
Je le pense, même s’il faut reconnaître qu’on n’a pas d’éléments extrêmement probants. C’est vrai qu’il y a eu plusieurs témoignages, mais ils ne suffisent pas pour qu’on ouvre un procès. Il y a eu deux volets de pièces qui sont partis au Burkina et on attend un troisième, mais je doute qu’on trouve quelque chose de sérieux qui implique la France. D’ailleurs, quand on consulte les documents, on n’a pas l’impression qu’il y a un conflit entre la France et le Burkina. On a des lettres d’ambassadeurs, des rapports de la part de ministres français dans lesquels il est conseillé de ne pas se fâcher avec Sankara et qu’il ne faut pas qu’il aille vers les communistes. Et quand Sankara se plaignait de la France – ce qu’il faisait publiquement – on voit immédiatement des échanges de lettre disant ce qu’il sied de faire. Bref, c’est dire que pour l’instant, il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent.
Dans les archives, il n’y a aucun document révélateur qui apparaît car tout cela a été extirpé. J’ai eu accès à des documents qui n’ont été consultés par personne d’autre. Mais avant qu’on me les donne, il y a quelqu’un des archives qui dira que celui-là n’a pas encore été consulté et que je dois patienter afin qu’on le vérifie avant de me le passer. Dans la vérification, il retire une partie des documents auxquels je n’aurai pas accès. C’est ainsi que les choses se passent. Il y a aussi des documents sous scellés qui se trouvent quelque part et auxquels personne n’a accès, et cela date de bien avant l’affaire Sankara. Les conditions d’ouverture des archives sont assez complexes : ça doit passer dans des commissions et ce sont les politiques en l’occurrence qui décident. Par conséquent, je pense que la France ne remettra pas tous ces documents.

Dans votre dernier ouvrage, vous avez accusé Zéphirin Diabré d’avoir introduit le FMI au Burkina. Il ne semble pas d’accord !
Ce n’est pas ça qu’il conteste ! Il m’a répondu en faisant comme si je ne savais pas que le FMI était là depuis que Blaise Compaoré est au pouvoir.

Il a dit que le FMI est là depuis les années 60.
Dans les années 60, il n’y a pas eu de Programme d’ajustement structurel. Moi, je pense à la signature des Programmes d’ajustement structurel et je ne pense pas qu’en 60 le FMI avait le même pouvoir. Les pays n’avaient pas de dettes criardes et le rôle du FMI, c’est de faire rembourser la dette. C’est clair, c’est son rôle de pousser à dégager de l’argent des ressources de l’État pour rembourser la dette. Par ailleurs, j’ai expliqué que pour l’instant je ne vois pas d’alternative politique au régime actuel. Je dis par exemple que Zéphirin Diabré a été formé par les plus grands libéraux américains et va appliquer des recettes libérales du Fonds monétaire international. Il ne dit pas qu’il ne va pas appliquer les recettes libérales du FMI. Il me fait la leçon comme si je ne savais pas que le FMI avait été signé sous Blaise Compaoré, et, assez rapidement après sa prise de pouvoir.

Vous n’avez pas pu le rencontrer pour lever l’équivoque ?
Ce n’est pas nécessaire. J’ai aussi dit que Zéphirin Diabré ne constitue pas une alternative politique crédible et à ça, il ne répond pas. Il va appliquer les mêmes recettes que le MPP. Vous savez tous que dans la mémoire des Burkinabè, Sankara est le seul à avoir fait une rupture, ce qui a permis au pays de décoller très rapidement. Tout le monde le sait mais tous ceux qui se profilent derrière feront la même chose que le pouvoir en place. Ils n’ont pas le choix, à part peut-être les sankaristes, pour lesquels je doute qu’ils arrivent au pouvoir un jour.

Bruno Jaffré : un nom bien connu et bien prisé dans l’opinion publique burkinabè, surtout dans les cercles sankaristes et ceux réputés de gauche. Pouvez-vous, en quelques mots, vous présenter au commun de nos lecteurs ? Vous êtes président de l’ONG Survie, …

Je n’en suis pas le président. Je ne voudrais pas ; c’est tellement de travail, je suis juste un militant de Survie et je suis consulté en général quand j’écris sur le Burkina ou quand il y a un événement où Survie veut faire un communiqué sur le Burkina. On demande mon avis mais on ne me le demande pas forcément tout le temps. Eventuellement, s’il faut aller dans un média pour parler du Burkina, on me consulte, mais c’est tout.
Pour revenir à votre question, disons que mon père a été un militant anticolonialiste, arrêté en Algérie en 53 et expulsé. Mes parents étaient membres du parti communiste, moi-même j’ai commencé très tôt à entrer en jeunesse communiste et à militer dans un parti communiste. J’ai quitté en 86, en partie à cause de la position du parti communiste. Malgré tout, je n’avais pas une vision négative de la Révolution. Au contraire, je voyais qu’il y avait quelque chose d’intéressant. Ce qui est important pour comprendre pourquoi je m’attache à votre pays, c’est que j’ai passé deux ans en Côte d’Ivoire, entre 80 et 82, et j’ai fait ce qu’on appelle volontaire du service national. Côté académique, j’ai fait des études de mathématiques pures…

Justement, ça nous étonne un peu, votre parcours. On vous attendait sur un terrain autre que celui de l’idéologie et de l’écriture.
Mon père a été écrivain. Il a commencé à écrire à la retraite. Moi, je ne suis pas un écrivain, mais quand j’ai quelque chose à dire, j’écris. Mon père aussi avait évidemment quelque chose à dire, mais on voit des écrivains pour qui c’est leur gagne-pain. Ce qui n’est pas mon cas et moi, je n’ai écrit jusque-là que sur le Burkina Faso.

Votre gagne pain, c’est lequel alors ?
J’ai été ingénieur de recherche à France télécom et nous avons, dans ce pays et au Niger, créé une ONG à l’intérieur de France télécom et nous avions installé des téléphones dans les zones rurales. Mousbila Sankara avait créé une association, il en était correspondant, et il a fait en sorte que les projets réussissent jusqu’à ce qu’il y ait le réseau cellulaire qui a fait que les téléphones qu’on avait installés n’étaient plus utilisés. J’ai eu à former des gens au Burkina et c’est à cette occasion que j’ai rencontré Sankara quinze jours avant leur prise du pouvoir. Comme j’avais eu le sentiment d’avoir face à moi quelqu’un d’important, je suis revenu deux ou trois fois pendant la Révolution et j’ai continué à faire des reportages, même si ce n’était pas ma profession initiale. Il m’a même fait revenir en juillet 87 pour donner des cours d’informatique, ce qui fait que j’étais présent à Ouaga le 15 octobre 87.

Comment vous avez appris sa mort ?
J’étais à moto et j’allais pour donner cours à l’ENAM quand j’ai entendu des coups de feu. J’ai vu des éléments armés et, tout de suite, je suis retourné chez moi, vers la cathédrale, où l’on m’avait donné une petite maison et une moto pour mes courses. J’ai écouté la radio et j’ai appris la nouvelle assez rapidement. Tout de suite, le soir même je pense, je me suis mis à écrire sur ce qui se passait dans la ville. C’était le début de mon premier ouvrage intitulé « Les années Sankara : de la Révolution à la rectification ».

Vous n’avez pas été inquiété jusqu’à votre départ pour la France?
Non. Ce livre raconte les premiers jours de ce qui se passe à Ouagadougou, en tout cas ce que j’en ai eu comme écho. J’en ai profité pour insérer des reportages de ce que je vivais quand je circulais pendant la Révolution. Ce premier livre a eu un certain écho en France puisqu’il était prêt avant les autres ouvrages sur le sujet qui sont tombés après. Mais tout est retombé comme un soufflet. Je ne sais plus ce qui s’est passé, mais je n’étais plus sollicité et au Burkina l’œuvre a été interdite. La première fois que j’ai vu le livre à Ouaga, c’était une dizaine d’années après la mort de Sankara, avec les vendeurs ambulants. Aujourd’hui encore, l’ouvrage a disparu, la distribution s’est arrêtée. On ne trouve plus le livre mais je vais faire de mon mieux pour qu’il revienne dans les rayons.

Dans votre volonté d’en savoir davantage sur l’ancien patron de la Révolution burkinabè, il semble même que vous avez suivi ses traces, notamment jusqu’à Madagascar où il a suivi une formation militaire.
Il se trouve que ma femme est Malgache. Nous étions à Madagascar pour un voyage familial et nous avons été à Antsirabé, dans une académie militaire. Là, un monsieur me reçoit. C’était le directeur des Études, qui fut promotionnaire de Thomas Sankara, qui a fréquenté ladite école. J’y suis reparti pour rencontrer d’autres personnes qui l’ont connu dans ce pays. Ils décrivent le Thomas Sankara qu’ils ont connu, faisant le portrait de ses qualités humaines. Je me fie à leur portrait car ils ont connu l’homme en dehors de l’environnement politique et ils ont tous dit qu’il avait le cœur sur la main, qu’il aidait tout le monde et était très dynamique. Ils me racontent une anecdote qui était assez extraordinaire : il aimait la course de fond ; et quand il était en passe d’être le premier de la course, il attendait le suivant pour passer la ligne d’arrivée avec lui.
C’était pour moi une motivation de plus pour faire la biographie de Sankara. Entre-temps, il y a un cinéaste qui a lu mon premier livre et m’a proposé qu’on vienne faire un repérage au Burkina dans le cadre d’un film qu’il préparait sur Sankara. Il a payé tous les frais et nous sommes venus, avons interrogé plusieurs proches de l’homme et moi, j’ai donc écrit une première version en 97 qui s’arrête au moment où il prenait le pouvoir car je n’avais pas d’élément pour la suite qui est sortie en 2007. Il se trouve que plus je revisite le Burkina, plus je rencontre des gens, plus j’ai des amis et mieux je connais le pays. C’est pour cela que j’ai écrit le livre sur l’insurrection. Entre-temps, j’avais un peu perdu le goût de l’écriture, mais ce qui s’est passé dans votre pays m’a galvanisé. Dans cet ouvrage intitulé « L’insurrection inachevée », il est question de l’histoire du Burkina depuis les indépendances, des luttes de 2008, des mutineries de 2011, de la création des organisations de la sociétés civile qui sont ensuite montées en puissance, de l’assassinat de Norbert Zongo et, surtout, du réveil du peuple burkinabè qui a commencé à reprendre goût au combat. J’ai abordé l’insurrection, la Transition et les tractations autour de la Charte. M’étant rendu compte que les gens ne connaissaient pas le parcours d’un certain nombre de leaders, j’ai fait des biographies express d’une dizaine de personnalités qui ont joué un rôle déterminant dans l’insurrection.

Où peut-on trouver le livre ?
Il est disponible à l’institut Free Afrik, aux librairies Jeunesse d’Afrique et Mercury.
Que dites-vous de la guéguerre sur le site du mémorial Thomas Sankara. D’aucuns estiment qu’il serait mieux placé sur les lieux de son assassinat, d’autres pensent le contraire.

A mon avis, la tombe ne devrait pas être à l’intérieur du mémorial.
Finalement, vous battez-vous seulement pour le personnage de Thomas Sankara ou pour le Burkina Faso ?
Je me bats pour les deux. Mon premier livre, qui date de 89, porte sur la Révolution burkinabè. Malheureusement, peu de lecteurs peuvent en disposer parce qu’il y a un sérieux problème de distribution. Avant, on trouvait pourtant les livres partout ! Il y était question de ce qui s’est passé dans le pays, de mes reportages, de mes premières analyses sur la mort du leader de la Révolution et de mes premiers soupçons des clivages qu’il y avait. Mon second livre a ensuite porté sur Thomas Sankara lui-même, parce qu’au début, je ne savais pas qui il était, s’il était un personnage sympathique. Et vous constaterez que je suis maintenant passé à autre chose, conforté dans ce que je sais déjà sur le pays : l’Insurrection. J’ai donc écrit un livre qui a une ambition : restituer aux Burkinabè leur insurrection. Mon idée est de faire qu’en sorte elle soit mieux connue tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Et le premier retour que j’ai des Burkinabè d’ici et de France est qu’ils apprennent beaucoup de choses à la lecture de l’ouvrage.

Interview réalisée par Issa K. Barry & Aboubacar Dermé

Source : L’Observateur Paalga N°9980 du 20 novembre 2019

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