L’interview de Saye Zerbo

jeudi 5 mai 2011

Le président Saye Zerbo est un miraculé sous la Révolution, sa vie n’a tenu qu’à un fil. Dans cet entretien-témoignage, il revient sur une page peu connue de l’histoire du Burkina, celle de ses relations houleuses avec le président Thomas Sankara.

Le Pays : 50 ans d’indépendance pour notre pays. Y a-t-il des souvenirs que vous souhaiteriez raconter au Peuple burkinabè ?

Colonel Saye Zerbo : – La création de l’Armée nationale voltaïque ;
– Ma première mission en tant que Commandant de Compagnie ;
– Règlement du premier conflit frontalier Haute-Volta – Mali par voie diplomatique, en tant que ministre des Affaires étrangères ;
– Le 3 Janvier 1966 ;
– Le pourquoi du 25 Novembre 1980 par le Comité militaire de redressement pour le progrès national (CMRPN) ;
– Cause profonde des dissensions au sein du CMRPN : “L’ethnicisme” pour ne pas dire le racisme.

Vous avez joué un rôle de premier plan au Burkina en tant que président de la Haute-Volta aujourd’hui Burkina Faso. Pourquoi avez-vous quitté la scène politique depuis que vous n’êtes plus aux affaires ?

Depuis mon jeune âge (16 ans), j’ai voulu être militaire comme mon père. C’est ainsi que je suis passé par les écoles d’enfants de troupe de Kati (Soudan Français, actuel Mali) et de Saint-Louis au Sénégal. Pour ensuite fréquenter les écoles militaires supérieures en France : Cours de capitaine à Saint¬-Maixent, Ecole d’état-major et Ecole supérieure de guerre à Paris. Donc, ce sont les circonstances de la vie qui ont fait que j’ai assumé des fonctions politiques (Ministre des Affaires étrangères et chef de l’Etat).

Que retenez-vous du pouvoir politique aujourd’hui ?

Rien d’autre que lui souhaiter bon vent et pleine réussite dans la voie démocratique.

Vous avez été renversé par de jeunes officiers aidés par certains de vos collaborateurs. Quelle était la cause profonde des dissensions au sein du CMRPN qui était pourtant bien accueilli par les populations ?

La cause profonde, vous la connaissez peut-être mieux que moi-même, n’était autre que la déclaration de l’éminent homme politique et syndicaliste de Saaba, ancien maire de Ouagadougou et beau-fils des Samo – paix à son âme – et dont je tais le nom. En effet, le 25 novembre 1980, il lança subversivement ceci : “Il n’y a pas d’officiers mossi capables ? Il faut encore un Samo ?”

Quelles sont les raisons de l’échec du CMRPN ?

Si le fait d’avoir quitté le pouvoir sans effusion de sang peut être considéré comme un échec, alors que ni les moyens, ni les compétences ne faisaient défaut au CMRPN, tel constat ne peut que l’honorer aux yeux des personnes éprises de paix et de justice. Etant donné qu’en Indochine j’ai participé à la souffrance du peuple vietnamien en quête de son indépendance (1952 – 1954) en tant qu’exécutant, caporal et sergent, faut-il encore qu’en tant que responsable d’un peuple auquel j’appartiens, j’apporte une souffrance pouvant aller jusqu’à sa partition ? Non ! Tout sauf ça ! Car de jeunes officiers avaient secrètement fait allégeance à l’Empereur des Mossé en lui promettant, en échange de son soutien, une monarchie constitutionnelle avec toutes les conséquences d’une guerre civile allant jusqu’à la partition du pays. Et des preuves existent au palais impérial en ce moment.

Avez-vous eu peur un seul instant pour votre vie ?

De race et de famille guerrières, je considère cette question comme une injure.

En voulaient-ils à votre vie ?

Sans nul doute que les révolutionnaires en voulaient à ma vie. Je ne sais toujours pas pour quelle raison, mais à Dieu infiniment grand merci ! Deux exemples parmi d’autres pour attenter à ma vie. Tout d’abord le mardi 09 novembre 1982, le téléphone qui était interrompu depuis le 06 novembre fut rétabli. Il sonne, je décroche le combiné et j’entends dire : « Mon colonel, on me charge de vous dire de vous préparer et qu’on viendra vous conduire au Nouveau Camp (Maintenant : camp Général Sangoulé Lamizana). » En moins de dix minutes, je me retrouvais dans la villa numéro 3 encerclée d’armes de divers calibres, avec des chars de combat stationnés hors de l’enceinte du bâtiment. Consigne a été donnée cavalièrement : « Détruire la villa, s’il le faut, plutôt que de laisser le colonel en sortir vivant en cas de tentative de le libérer ». Dès lors, le ton était donné.

Or dans la nuit, Dieu me dit en songe : « Tu sortiras un vendredi. » Et ledit jour vendredi 27 mai 1983 : « Le Conseil de salut du peuple (CSP) est dissous. Tous les détenus politiques sont libérés. » Puis, venons aux faits du Président du Conseil national de la révolution (CNR). Au Tribunal populaire de la révolution (TPR), bien que rien de valable ne pouvait être retenu contre moi, je fus condamné à 15 ans de prison, 64.313.625 FCFA d’amende avec confiscation de tous mes biens et transféré à la Maison d’arrêt et de correction de Ouagadougou (MACO) sous le numéro 96 du Vendredi 4 mai 1984 à 9h. Et une chambre noire m’a été affectée à l’étage.

Mais, par la grâce du Seigneur, et selon Sa révélation, je n’ai passé qu’une vingtaine de minutes à la MACO puis retourné au Conseil de l’entente après avoir vu “l’endroit mauvais” que le Seigneur m’avait révélé le samedi 17 décembre 1983, à 4h du matin. Une seconde fois, étant en résidence surveillée dans ma ville natale, Tougan, le mercredi 09 novembre 1983 a 21 h, un officier accompagné de deux gendarmes viennent me prendre pour Ouagadougou, via Koudougou où le président Maurice Yaméogo (Paix à son âme) embarque à côté de moi. Nous arrivons à Ouagadougou le jeudi 10 novembre à 1 h du matin au Conseil de l’entente. Après une demie-heure d’attente, nous avons été logés séparément. J’étais “locataire” du bâtiment Dahomey (Bénin). Le 10 Novembre 1984, à 8h30, un lieutenant métis accompagné d’un militaire voltaique, entrent dans ma chambre de détention. Tous deux me saluent et je réponds a leur salut. Puis l’officier métis me dit : « Mon colonel, permettez-moi de vous fouiller ». Ce qui fut fait. Puis il me dit sans ambages : « Mon colonel, on m’envoie vous tuer ».

Ma réponse : « C’est pour cela qu’il m’a fait venir donc. Faites votre travail ». Mais l’officier garda le silence ; le voyant hésitant, je lui dis : “Mon Lieutenant, n’hésitez pas ! Faites votre travail !“. Puis il finit par me dire : “Je ne peux pas, parce que ce que vous avez fait à mon père, je ne peux pas l’oublier et celui qui vous tue, je le tuerai“. Sur ce, ils me saluèrent et firent demi-tour pour sortir, me laissant perplexe quant à l’identité de son père et de l’officier métis lui-même. Le président Sankara est venu à Tougan pour me dire publiquement qu’il va m’envoyer à Ouagadougou pour me mettre dans le noir. Or le noir, c’est la mort. « Parce que le Colonel Saye Zerbo, il regarde la révolution, il ne dit pas s’il veut ou ne veut pas ! Moi je n’aime pas ça. Je vais l’envoyer à Ouagadougou pour le mettre dans le noir … ». Le mardi 14 juin 1985, entre 23h et 23h 15, je reçois la révélation suivante : “D’après Radio Côte d’Ivoire, le capitaine Sankara serait mort.” Après ma sortie du Conseil de l’entente, j’ai eu des précisions sur leurs identités, sur la situation de l’officier métis et son père que j’ai fait libérer de la MACO quelques jours après le 25 novembre 1980. Il s’agissait de Monsieur Nouhoun Sigué et de son fils Vincent Sigué devenu mercenaire en France, et que le président du CNR avait recruté pour ses basses besognes. Le lundi 6 janvier 1986 à 9h 30, je sors du Conseil de l’entente pour Tougan.

Un an, trois mois et vingt jours après, le 13 octobre 1987, à 16h40, je quitte Tougan escorté de deux policiers de ma résidence surveillée pour Ouagadougou, suite à une convocation par radio de tous ceux qui avaient été condamnés par les TPR. Le mercredi 14 octobre 1987 à 7h, j’étais dans le bureau du directeur de cabinet du ministre de la Justice – Blaise Compaoré. Après les salutations d’usage, le directeur de cabinet, le maire actuel de Ouagadougou, me dit en substance : “C’est jour de conseil, le ministre est à Pô, il ne sera pas là. Un message a été envoyé à Tougan pour vous dire de ne pas venir”. “Je n’ai pas reçu ce message”, répondis-je en prenant congé de lui. Après une visite de courtoisie au secrétaire d’Etat du ministère de la Justice (celui-là même qui avait présidé mon jugement au Tribunal populaire de la révolution (TPR), je quittais le ministère pour mon lieu d’hébergement afin de me préparer à retourner à Tougan, sans connaître la ou les raisons pour lesquelles j’avais été convoqué. A peine ai-je quitté le ministère que l’un des policiers me dit : “Mon Colonel, le directeur général de la Sûreté a dit de le voir avant de partir à Tougan”.

Sur ce, le lendemain jeudi 15 octobre à 9h, j’étais à la Direction générale de la Sûreté nationale. Celle-ci était alors près de la Cour suprême à ce moment. Après mûre réflexion, j’en suis venu à la conclusion que le président du CNR mettait en exécution sa promesse faite à Tougan de me mettre dans le noir à Ouagadougou, malgré son échec avec l’officier métis. Pendant une longue attente – quarante minutes sur un banc dans le couloir-le directeur général de la Sûreté était occupé à téléphoner partout à mon sujet. Cela n’augurait donc rien de bon. Toutefois, lorsqu’il me reçut dans son bureau, c’était des salutations pleines d’égards, comme si j’étais pour lui un revenant, mais sans rien dire de plus, l’air étonné. En effet, il devait me retenir à la Sûreté jusqu’aux environs de 20h, puis me faire conduire au lieu du supplice pour être fusillé à 20h au Conseil de l’entente.

Par compassion du capitaine Blaise à mon égard, bien que lui-même soit menacé de mort, dès que le complot fut éventé, il fit envoyer un message à Tougan pour me dire de ne pas venir. Lequel message fut probablement mis en veilleuse par le haut-commissaire de Tougan qui était de connivence avec le président du CNR. Le lieutenant Vincent Sigué auquel le Président du CNR n’avait plus totalement confiance compte tenu de sa position envers moi, fut chargé du bouclage de la ville de Ouagadougou, avec Poste de commandement (P.C) à Saaba, à l’Est de Ouagadougou, donc loin du Conseil de l’entente. Et c’est pour cette raison que dès qu’il entendit des coups de feu en ville vers 15h, il dit : “Pourtant il n’est pas encore 20h ...”, selon les soldats qui étaient avec lui au bouclage de la ville. Revenu à mon lieu d’hébergement chez mon gendre, je quittai Ouagadougou, le 15 octobre 1987 à 16h30 pour Tougan. Dès après le pont de Gounghin, je vis un véhicule antiaérien tourner sur lui-même. Nous nous arrêtâmes pour acheter du pain et nous continuâmes. Arrivés à Yako (108km au Nord-Ouest de Ouagadougou), le véhicule de mon cousin s’immobilisa devant le commissariat de police au bord de la route. Après les salutations, le commissaire de police me dit : “Mon Colonel, faites vite pour être à Tougan avant 19h parce qu’il y a couvre-feu sur toute l’étendue du territoire national à partir de 19h.” A ma question : “Pourquoi ?” Il répondit : “Paraît-il que ça ne va pas à Ouagadougou“. Nous démarrâmes aussitôt tout en sachant qu’il nous serait pratiquement impossible d’atteindre Tougan avant 19h, compte tenu de l’état de la route.

En effet, il était 19h15 quand nous arrivâmes à Bagaré à une cinquantaine de kilomètres avant Tougan. Nous débarquâmes pour passer la nuit à la belle étoile. Comme mon cousin Ilo, notre chauffeur avait un poste radio à bord de son véhicule, il le mit en marche. Et voici ce que nous entendîmes sur Radio France internationale : « D’après radio Côte d’Ivoire, le capitaine Sankara serait mort. » Ceci était conforme à la révélation que j’ai reçue le mardi 14 juin 1985 entre 23h et 23h15 alors que j’étais enfermé au Conseil de l’entente. A 19h30, Radio Burkina annonce le renversement du capitaine Sankara et l’instauration du couvre-feu. Ces nouvelles m’ont bouleversé toute la nuit. Par quelle fatalité le capitaine Thomas Sankara en était-il arrivé là ? D’autant plus que mes conseils pour lui éviter la dérive ont été vains. Mieux, il les avait pris en aversion. Le lendemain 16 octobre à 5h du matin, nous quittâmes Bagaré pour Tougan où nous arrivâmes à 5h 45. Ainsi s’accomplirent également les révélations du mercredi 28 novembre 1984 et du jeudi 24 janvier 1985 relatives à ma délivrance. Et comme pour matérialiser la puissance de la Parole du Seigneur, un certificat de mise en liberté fut conçue ainsi (voir encadré) En conclusion, la politique se veut l’heureuse gestion des intérêts d’une nation avec pour objectif le bien-être de chaque citoyen.

A la suite des faits que j’ai personnellement vécus, j’ai la ferme conviction que lorsque la politique devient mensonge et violence, le Seigneur Jésus-Christ, Révolutionnaire le plus authentique de tous les siècles, parce que le plus lucide et le plus soucieux du bien-être des hommes, nous aide à supporter la souffrance et nous inspire le pardon. “Car il vaut mieux souffrir en faisant le bien, si telle est la volonté de Dieu, qu’en faisant le mal !) (1 Pierre 3.17). La politique est donc un art hautement humain. De ce fait, le Seigneur enregistre tous les actes des êtres humains. Et, en temps opportun, Il restitue fidèlement à chacun les conséquences bonnes ou mauvaises de ses actes.

« Quelle gloire y a-t-il, en effet, à endurer un châtiment pour avoir commis une faute ? Mais si vous endurez la souffrance tout en ayant fait le bien, c’est là un privilège devant Dieu » (Pierre 2.20). En conséquence : « Le méchant complote pour ruiner le juste, il organise ses dents contre lui. Pourtant, l’Eternel se moque de lui, car Il voit venir le jour de sa perte (Psaumes 37.12-13). C’est donc dire : « L’appel reçu par le chrétien peut comprendre des souffrances imméritées à l’imaqe de celles du Christ » (1Pierre 2.20).

Certificat de mise en liberté

“Je soussigné Camarade Laurent SEDEGO, Secrétaire Général du Ministère de la Défense Populaire et de la Sécurité, certifie que le Camarade Colonel en retraite Saye ZERBO, précédemment interné administratif est mis en liberté totale, conformément à l’esprit du KITI N°AN V-0004/PP du 15 octobre 1987.

En fois de quoi, le présent Certificat est établi pour servir et valoir ce que de droit.

La patrie ou la mort, nous vaincrons.”

Propos recueillis par “Le Pays”

source :www.lepays.bf


La réponse de Fidel Kientega

L’interview que vous avez accordée au quotidien “Le Pays” dans sa livraison numéro 4859 du vendredi 06 mai 2011, notamment l’évocation de votre rencontre avec le Président Thomas Sankara à Tougan inspire en moi la réaction suivante. Mais auparavant, il me paraît primordial de préciser que ce n’est pas de gaieté de cœur que je demande la publication de la présente réaction et pour cause. Primo, par égard pour votre foi en Dieu dont tout le monde vous voit porter l’ étendard depuis belle lurette maintenant. Secundo pour ce que vous avez représenté pour mon pays à un moment donné de son histoire. Et tertio surtout, à cause de votre grand âge, je ne voudrais avoir envers vous qu’inclination et respect. Mais à cause du devoir de vérité que chaque acteur ou témoin des événements doit s’imposer pour une écriture contradictoire donc plus objective de notre histoire commune, vous me permettrez de vous porter la contradiction. Vous me permettrez de dire que le Président Sankara n’a jamais tenu, lors de votre rencontre à Tougan, les propos que vous lui attribuez : à savoir, “vous envoyer à Ouagadougou pour vous mettre dans le noir”, le noir étant la mort selon ce que vous aurait révèlé le Très Haut. D’autres témoins, plus exactement d’autres acteurs majeurs de cette fameuse scène de Tougan, sont encore vivants, sains de corps et d’esprit et se reconnaîtront à coup sûr à travers le présent écrit. Qu’ils réagissent pour infirmer ou confirmer mes propos, s’ils ne préfèrent plutôt se tapir du fait de leur position éminente aujourd’hui dans le régime Compaoré, qui fait que beaucoup d’autres dans leur position avant eux, se sont tus en d’autres occasions où ils étaient interpellés, priant le ciel pour qu’on les oublie.

Ce jour-là, nous étions partis de Ouagadougou à bord d’un hélicoptère de la Base aérienne pour une énième visite de cette région du Sourou pour laquelle le Président Sankara nourrissait de grands rêves à cause de ses énormes potentialités qu’il voulait mettre en valeur pour le développement du Burkina. C’était pour lui plus qu’une obsession ! Il ne tarissait pas de détails sur ses rêves : creusage de canaux, réalisation d’unités et d’infrastructures de transformation, de conservation et d’évacuation des produits dont un aérodrome, construction de fermes modernes pour mettre en place, comme il disait, un système de vases communicants par l’utilisation d’une part de résidus agricoles pour nourrir les animaux et d’autre part, d’engrais organiques produits par les animaux pour fertiliser les sols, mise en place d’un embryon de l’Administration centrale pour permettre à cette région de mieux contribuer à jouer son rôIe de pôle de développement économique. Dans ce cadre, il envisageait même la tenue sur place de conseils de ministres, et j’en passe. Des vestiges de ces rêves sont encore visibles dans la zone, notamment à Léry. Et connaissant l’homme, on peut tout lui reprocher sauf douter que le Sourou et le Burkina eurent présenté aujourd’hui un autre visage si tant de loups et de rapacité qu’il a bousculés tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du Burkina ne s’étaient coalisés pour mettre un terme brutal et tragique à son parcours de météorite le 15 octobre 1987. Il ne se faisait du reste aucune illusion sur le sort que lui réservait la rapacité venue de loin, mais aussi et surtout de très près, répétant à l’envi, mais sur un ton de décontraction voire de dérision que “vu les intérêts qu’il bousculait, il ne pensait pas qu’on le montrerait un jour du doigt dans la rue, vieux, ployé sur sa canne en disant : voici l’ancien président Thomas Sankara qui passe”. Toute la détermination de l’homme était là contenue ! Il avait surtout vécu pour l’exemple, assurant que même si on le tuait, plus rien ne serait comme auparavant au Burkina en matière d’éveil des consciences et de prise en main par le peuple de son destin. C’était ça le plus important pour lui. En somme, le don total de soi pour les autres.

Pour revenir à l’objet du présent écrit, il faut dire qu’a notre escale de Tougan, le Président Sankara a en effet demandé à s’entretenir avec vous, mon Colonel, et votre rencontre a eu lieu dans une salle du haut-commissariat de cette localité. Sitôt les salutations d’usage terminées, le Président Thomas Sankara, le ton totalement décontracté comme à son habitude, s’est adressé à vous en s’étonnant que vous vous teniez à l’écart des activités révolutionnaires. Il vous suggéra donc de « mettre votre expérience et votre notoriété au service de la Révolution et pour le développement de cette région ». Il ajoutera qu’il est sûr que « si un homme tel que vous se mettait par exemple devant les CDR pour la conduite des actions de développement, cela suffirait pour rallier tout le monde et galvaniserait les fils de Tougan et de la région ». Ces propos du Président Sankara ont été visiblement très mal accueillis par vous dont toute l’expression du visage traduisait une rage mal contenue. Plusieurs personnes présentes dans la salle avaient rentré la tête entre les épaules dans l’attente de l’incident, et cela n’a pas manqué. En effet, vous avez pratiquement coupé la parole à votre interlocuteur en criant littéralement : « Capitaine Sankara ! Capitaine Sankara ! … ». Nul ne savait ce que vous alliez ajouter, mais je gage que vos propos n’auraient pas été tendres et courtois vu la rage saisissante mal contenue qui vous figeait. Mais vous avez été interrompu sur un ton sans réplique par un “gardien de la révolution” présent dans la salle. Gardien du genre que beaucoup de Burkinabè ont pu voir et craindre hélas à cette époque- là. Gardien visiblement plus pique que le Président Sankara lui-même, et qui, à son tour, vous assena à peu près ceci : « C’est au président du Faso qui vous fait l’honneur de venir vous rendre visite que vous parlez sur ce ton au lieu de saisir la perche qu’il vous tend ? Ressaisissez-vous sinon on peut vous ramener à Ouaga dans le noir d’où l’on vous a sorti pour vous permettre d’être à l’air libre ici chez-vous”. C’est d’ailleurs encore le Président Sankara qui a essayé de détendre l’atmosphère en disant qu’il faut comprendre le Colonel Saye Zerbo qui accepte mal d’avoir perdu son statut de chef de l’Etat, mais qu’il nous revient de savoir le gagner à la cause de la révolution. Sur ces termes, l’entrevue prit fin. Visiblement, vous aviez peu de choses à vous dire, et nous continuâmes notre survol de la région en nous arrêtant à Léry, Dédougou et Nouna. Voilà à peu de détails près ce qui s’est dit ce jour-là entre vous à Tougan au cours d’une entrevue qui n’a pas été longue vu la tournure qu’elle a prise. Mais mon Colonel, tout le monde a pu voir dans votre interview que vous avez ce privilège unique d’être si souvent en contact avec le Très Haut qui semble vous parler en direct à vos moments difficiles, peut-être avez-vous entendu d’autres paroles du Président Sankara que sa bouche n’a pas prononcées, ce qui était hors de portée de nous autres gens du monde.

Et comme le Burkina tout entier est aujourd’hui plongé dans les miasmes et meurtrissures de troubles inédits qui ne semblent pas s’estomper depuis des mois avec des morts qui s’amoncellent, je parie que plus d’un Burkinabè serait intéressé de savoir ce que le Très Haut vous a révélé sur l’art de gouverner du Président Blaise Compaoré. Gouverne-t-il avec cet humanisme que vous définissez vous-même comme étant l’art de la politique ? Ou bien n’y a-t-il manque d’humanisme que quand il s’agit de vous ? Sinon, regardez autour de vous, ils sont déjà nombreux, souvent d’innocents petits enfants, à être envoyés ad pâtres rien que depuis le mois de février dernier, sans compter les destructions et pillages qui continuent encore. Avec l’expression de mes sentiments de profond respect

Meng-Néré Fidèle Kientega Député UNIR/PS Ancien conseiller du Président Thomas Sankara

E-mail : [email protected]

source : lepays.bf


Extrait d’une interview de 1991 où Sayé Zerbo évoque le CMRPN et ses rapports avec Sankara et ses amis

S. : Nous, nous vous faisons appel en tant qu’ancien président, en tant que militaire ayant dirigé la nation…

S.Z. : Comme je vous l’ai dit tout à l’heure, il y a une situation de confiance qu’il faut créer. Sans confiance, c’est peine perdue. On a beau dire ceci, cela, s’il n’y a pas de confiance entre les hommes et les femmes, les fils de ce pays, c’est peine perdue. Ce n’est pas la peine de tourner autour du pot ; il faut créer une situation de confiance entre les gens. A partir de là, on peut demander tout ce qu’on veut. Cala nous permet de nous comprendre et de travailler. Mais s’il y’a la suspicion, chacun reste sur sa position et il est en ce moment vraiment difficile de régler certaines questions. Si j’ai des conseils à donner c’est de faire en sorte qu’il y ait une situation de confiance entre les uns et les autres. Et plus particulièrement l’armée.

Parce que l’armée est garante de la situation nationale au point de vue intégrité et sécurité. Par conséquent, il faut d’abord qu’il y ait entente à ce niveau. Comme on se plait à le dire, l’armée doit être « un bloc de foi en marche ». Etant donné que dans l’armée il y a des enfants de toutes les tendances, les choses sont facilitées. Il faut que l’armée se retrouve. J’ai eu plusieurs fois à en parler. D’abord au sujet de la candidature de Lamizana en 1978. J’ai eu à lui dire clairement que j’étais contre. Je l’ai dit à Blaise aussi. Parce que cela peut porter atteinte à l’unité de l’armée. Vous ne pouvez pas faire la politique sans parti pris parce que les gens n’auront pas le même esprit. Même si l’armée ne fait pas ouvertement de la politique, elle a ses points de vue sur les affaires de l’Etat. Mais quant à les étaler comme cela, c’est dangereux pour l’armée.

Donc il est bon que l’armée se retrouve. C’est pourquoi déjà en mai 1982, je mettais en garde les militaires contre les actions nuisibles de certaines personnes. Parce que c’était non seulement dangereux pour la carrière des uns et des autres, mais aussi pour toute la nation.

Et après le 7 novembre 1982, quand j’étais enfermé au nouveau camp, j’ai eu à écrire au président du CSP pour lui dire que j’étais le seul responsable du 25 novembre 1980. Je lui demandais de libérer tous les officiers qui avaient étés arrêtés parce que ce sont des officiers qui sont au service de leur pays et non pas au service de Saye Zerbo. [NDLR, à ce sujet, le colonel nous a produit un document confidentiel datant de mai 1982 où il en appelait à la vigilance des militaires contre les enseignements jugés dangereux et intoxicateurs de certains hommes politiques, syndicalistes. Certaines personnes nommément citées sont mises en cause].

Malheureusement ça n’a pas été fait. Sinon j’ai écrit. C’est pour vous dire que je tiens beaucoup à l’unité de l’armée. Parce que sans l’unité de l’armée, c’est l’armée toute entière qui vacille. Notre sécurité à tous en dépend. Il faut tout mettre en œuvre pour que l’armée soit cohérente, que tous ses maillons puissent parler le même langage.

S : Est-ce à dire que quand intervenait le coup d’Etat du CMRPN en 1980 il n’y avait pas de problèmes au sein de l’armée ?

S.Z : Absolument pas. Ce sont des éléments qui ont été travaillés longtemps à l’avance, avant l’arrivée du CMRPN. Ils ont été travaillés dans les salles de classe, lors des réunions secrètes. Autrement dit, il n’y avait pas de difficultés à l’époque entre ces officiers et moi. Entre Sankara, Compaoré et Zongo, il n’y avait absolument pas de problèmes. Ce sont des garçons que j’ai estimés. Je les ai notés et appréciés positivement. Du reste c’est moi-même qui leur ai donné le grade qu’ils ont, le grade de capitaine. C’est pour dire qu’à l’époque s’il y avait un problème au plan militaire, cela ne se serait pas passé comme ça.

S : Selon vous, c’est donc l’action des syndicalistes au sein de l’armée qui y a apporté la division ?

S.Z : Syndicalistes ou hommes politiques qui sait ? Ce qui est sûr c’est qu’ils ont été « travaillés », c’est clair. Et c’est en dépit des règlements militaires. C’était prévu puisqu’on enseignait aux élèves officiers qu’il faut tuer et prendre le pouvoir. Et cela est arrivé en novembre 1982. Donc quand un pays veut la paix sociale, il faut que son armée soit unie et non désunie. Ce que les syndicalistes ou les hommes politiques ont fait au sein de l’armée a des conséquences graves aujourd’hui. Eux-mêmes en récoltent les pots cassés. Aujourd’hui, où est-ce que nous en sommes ?

S : Que faudrait-il alors pour que l’armée retrouve son unité ?

S.Z : Il faudrait que tout le monde s’y mette, syndicalistes, les hommes politiques et officiers. Il faut qu’on arrive à s’asseoir et à discuter. Il faut que les uns et les autres retrouvent leur vraie place dans la Nation. C’est tout. On ne peut pas occuper la place de l’autre. Parce qu’on n’a pas les mêmes compétences. Sinon c’est la pagaille. Voyez-vous ?

S : A vous écouter pourfendre ainsi les régimes militaires, on ne croirait pas que vous avez été l’auteur d’un coup d’Etat militaire. Est-ce à dire que vous regrettez votre intervention en 1980 dans la gestion de la Nation ?

S.Z : Vous savez (puisqu’il faut en parler) ce sont les circonstances de la vie qui m’ont amené là. Parce que toutes les interventions de l’armée dans la vie politique (que ce soit le 3 janvier 1966 ou le 25 novembre 1980), ce sont les civils qui sont à la base. L’armée n’a jamais spontanément quitté les casernes pour aller prendre le pouvoir, pour le plaisir de prendre le pouvoir. Ce sont les hommes politiques qui ont toujours fait sortir l’armée. Et l’armée, compte tenu de sa mission qui est de garantir la vie de la Nation, ne peut pas croiser les bras et regarder les fils de ce pays s’entretuer. Ce ne serait pas normal. C’est pour cette raison que chaque fois, l’armée intervient. C’est malheureux qu’on oublie tout cela et qu’on traite les militaires de dictateurs, de régimes d’exception. On oublie les coups que l’armée a parés. L’armée donc paie tous les pots cassés. Chaque fois, ce sont les civils qui se querellent, mettant en danger la paix sociale. Et quand les militaires interviennent pour remettre de l’ordre, on les traites de dictateurs, de tout ce qu’on veut. C’est normal, nous encaissons et nous ne disons rien. Comme on le dit, l’armée est « grande muette », elle n’a rien à dire.

S : A propos des actions des civils sur les militaires, on parle souvent de Jospeh Ki-Zerbo qui aurait été plus ou moins l’imminence grise du CMRPN. Qu’en dites-vous ?

S. Z. : Voilà ! Cela aussi, j’ai eu à le dire à la presse. Moi quand je suis venu de Bobo en 1962, la personne que j’ai premièrement rencontrée c’était Jospeh Ki-Zerbo. Pourquoi ? Parce que c’est un parent. Je ne peux pas le renier parce que c’est un homme politique. Il me fréquentait et je le fréquentais. C’est tout à fait normal. Mais quant à dire que politiquement, il avait une emprise sur moi, je dis non. On m’a traité à l’époque de MLN, d’UPV, de ceci, cela, je dis non.

S : Alors, quels sont les rapports exacts que vous entreteniez à l’époque ?

S.Z : il n’y a pas de rapports puisqu’il n’est même pas là.

S : Nous disons à l’époque

S.Z : A l’époque, quand il manquait de mes nouvelles, soit il se déplaçait ou je me déplaçais. C’est cela. Ce sont des relations de fraternité, c’est tout. Personne ne peut dire, avec preuve à l’appui, qu’il a vu Saye Zerbo lors d’une réunion du MLN ou de l’UPV. Personne ne peut le prouver. Moi je suis ce que je suis. A défaut de pouvoir me cerner, les gens me traitent de tout. C’est normal. C’est ainsi qu’aujourd’hui on dit que je suis du côté des forces du progrès. Tout simplement, je préfère être d’accord avec moi-même et être en communion avec Dieu.

S : Amen. Mais toujours à propos de Jospeh Ki-Zerbo, dans une conférence de presse tenue à Paris en mai dernier, il a dit que lui et certains camarades seraient intervenus à votre niveau pour que vous reveniez sur votre décision de supprimer le droit de grève. Et ils vous auraient fait des reproches.

S.Z : C’est exact. Et cela prouve que Joseph Ki-Zerbo n’avait pas d’emprise sur moi. Il est venu effectivement me voir à Paris avec Joseph Ouédraogo pour me dire de revenir sur ma décision mais j’ai dit non. En raison de son bien fondé, je ne vois pas pourquoi je vais revenir là-dessus. Ce sont des preuves que Joseph Ki-Zerbo n’avait absolument pas d’emprise sur moi.

S : Partant de là, est-ce que vous approuvez la décision du gouvernement de suspendre le droit d’organiser des défilés et des cortèges à caractère politique ?

S.Z : Je n’ai pas eu à suspendre le droit de marche et autre. J’ai eu à règlementer le droit de grève. Pourquoi ? Pour la simple raison que j’estime qu’il faut travailler dans l’ordre et la discipline. Mais quand on dit que le colonel était contre les syndicats, qu’il était contre ceci, cela, contre même le PRCV (comme on le dit), je dis non. J’aime la discipline et l’ordre c’est tout. Je suis militaire et mon esprit militaire me guide ainsi. C’est dommage que j’ai transposé cela dans la vie civile de façon rigide sans souplesse peut-être ; c’est une erreur de ma part mais toujours est-il que dans mon esprit, ce n’était pas pour faire du mal à qui que ce soit. C’était pour que les gens travaillent dans l’ordre et la discipline. Sinon cela ne veut pas dire que j’étais anti-communiste.

Nous avons peut-être été mal compris sinon notre objectif n’était pas d’aller contre quelqu’un systématiquement ; encore moins les syndicats ou les partis politiques communistes.

Interview réalisée par Cyriaque Paré (In Sidwaya n° 1910 du 6/12/1991)

Source : www.lefaso.net

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