Nous avons obtenu ce discours via l’excellente page facebook Archives Burkina (voir https://www.facebook.com/groups/2500194143638843). Un groupe qui compte plusieurs membres, tous passionnés, qui publient quantité d’archives, essentiellement sur l’histoire de la Haute Volta puis du Burkina. Des textes, mais aussi beaucoup de photos. Nous échangeons très régulièrement avec l’animateur de ce groupe, Pathé Tidiane, qui nous a passé déjà plusieurs archives.

C’est un document important car c’est le premier discours qu’il prononce depuis le 4 août 1983 parmi tous ceux que nous avons récupérés. Il nous est parvenu sous forme de photos de l’hebdomadaire Carrefour Africain N°798 du 30 septembre 1983.

Ce discours à Dori, situé tout au nord de la Haute Volta, à la frontière du désert est le premier prononcé hors de Ouagadougou puisque Sankara parle de sa première sortie. Se rendre à Dori depuis Ouagadougou (270 km) était une véritable expédition à l’époque.

C’est un discours appelant à la mobilisation. On y retrouve des thèmes des discours évoqués le 26 mars 1983 (voir http://www.thomassankara.net/qui-sont-les-ennemis-du-peuple-26-mars-1983/), notamment un inventaire des “ennemis du peuple”, ceux que le peuple doit combattre, illustrant cette description d’exemples connus par la population des méfaits dont ils sont responsables . Il évoque les sujets qui tiennent à cœur à la population de cette ville du nord : le comportement des fonctionnaires, des militaires, notamment, le plus souvent mécontents de se trouver si loin de Ouagadougou qui ont souvent un comportement méprisant envers la population. On note aussi un long passage consacrée à la libération de la femme, signe de sa volonté de s’attaquer partout à cette question, y compris dans une ville très éloignée de la vie moderne.

La retranscription a été réalisée par Cheikh Mané, membre de l’équipe du site que nous remercions chaleureusement.

Bruno Jaffré


Camarades,

Camarades révolutionnaires de Dori, le CNR pour sa première sortie se retrouve parmi vous à Dori. Je vous remercie de l’accueil que vous nous avez réservé, je vous remercie de la mobilisation militante pour la révolution.

Si nous nous sommes arrêtés à Dori, c’est bel et bien parce que nous avons voulu rencontrer le peuple voltaïque, le peuple de Dori, le peuple révolutionnaire mobilisé à Dori, un peuple auquel nous avons un message à transmettre.

A la différence des régimes réactionnaires, antipopulaires qui faisaient cotiser les braves paysans, nous avons choisi de vous surprendre, de parler avec vous et de vous dire dans un langage direct et franc, ce qu’est la révolution et les exigences de cette révolution. Nous ne sommes pas venus à Dori pour vous faire des promesses. Nous sommes venus à Dori pour vous dire ce que nous allons faire ensemble, à partir de maintenant.

Depuis la nuit du 4 août, nous avons proclamé la révolution. La révolution pour nous tous est la seule voie pour résoudre les contradictions du peuple voltaïque. La révolution est la seule voie qui nous permettra de mettre fin à l’exploitation et à la domination des masses populaires voltaïques par une minorité de rapaces, une minorité de charognards qui ont vécu jusque-là sur l’exploitation du peuple voltaïque. Ces charognards, ces musaraignes, ces lézards, il faut les combattre. Ce sont eux les ennemis du peuple qui ont toujours possédé; et au détriment du peuple. Ce sont ces ennemis du peuple qui font envoyer leurs enfants à l’école quand les autres enfants sont obligés de faire dix ou quinze kilomètres avant de trouver une classe où ils iront grossir le nombre des 120 écoliers déjà entassés dans les classes. Ces ennemis du peuple, c’est encore eux qui ont droit à la santé. Ce sont eux qui ont droit à se faire évacuer en France et ailleurs lorsqu’ils sont malades, lorsqu’ils ont simplement le rhume. Pendant ce temps, ici et ailleurs en Haute-Volta souffrent et meurent en silence des paysans qui ne rencontrent l’État que lorsqu’ils doivent payer l’impôt et seulement à cette occasion.

Illustration meeting de Dori
Illustration meeting de Dori © Carrefour africain

Lorsque le paysan de Dori circule avec sa bicyclette dans la ville de Dori, il est arrêté et une contravention est dressée contre lui pour défaut de plaque, de feu rouge, de phare et que sais-je encore. Mais les ennemis du peuple, ils circulent ici à Dori et ailleurs en 504 et en Mercedes, voitures qu’ils n’ont même pas dédouanées parce qu’en complicité avec les douaniers pourris et véreux que nous allons combattre. Ils ne sont nullement inquiétés parce qu’ils sont directement liés à l’administration qui les protège et les couvre. Ils sont dans le même sac. Ce sont les mêmes caïmans dans le même marigot. Ce sont encore ces ennemis qui s’opposent aux libertés démocratiques lorsque les élèves, les étudiants, les travailleurs luttent pour garantir leurs intérêts matériels et moraux ; ce sont ces ennemis du peuple qui font descendre dans la rue les militaires, les policiers, les gendarmes pour opposer au peuple les armes du peuple.

Et nous avons vu des régimes se succéder. Tous ces régimes avaient connaissance de ces problèmes, mais n’ont jamais voulu les résoudre. C’est pourquoi ils ont préféré s’appeler Renouveau, Redressement et même après Salut du Peuple. En fait, c’est pour ne pas appeler un chat un chat. En fait, c’était pour ne pas résoudre de manière directe, de manière juste les problèmes qui opposent la majorité du peuple voltaïque à une minorité d’exploiteurs et d’oppresseurs.

A ce propos le chef de L’État a souligné qu’entre ces gens et le peuple il n’y a  pas de discussions ou d’ententes possibles, car les intérêts sont opposés. Ainsi il a poursuivi en disant que seule la lutte révolutionnaire permet de faire triompher les intérêts du peuple. Puis il a ajouté :

Entre le commerçant pourri qui stocke les marchandises, qui stocke les grains pour les revendre très chers au moment où le peuple a faim, entre ce commer­çant et le peuple voltaïque, il ne peut pas avoir de négociation. D’un côté vous avez un peuple qui cherche à se nourrir pour mieux travailler et de l’antre le commerçant qui cherche, qui souhaite que le peuple ait plus faim pour qu’il puisse faire monter ses prix. Nous ne pouvons pas demander à ces deux entités de s’entendre. II faut la révolution pour imposer à l’autre la domination de l’un.

Le fonctionnaire qui détourne les biens de l’État, l’infirmier qui pille les magasins pour envoyer les médicaments à ses parents et amis pour les revendre à des commerçants complices, ces fonctionnaires ne peuvent pas s’entendre avec le peuple. Il faut les combattre et les combattre de manière révolutionnaire. Lorsqu’on affecte un fonctionnaire dans la région de Dori, un fonctionnaire qui était à Ouagadougou, il commence d’abord par se plaindre en estimant qu’il a été brimé et que c’est pour un règlement de compte qu’on l’envoie dans une région… La région de Dori. Mais après un bref séjour dans cette région on commence à prendre de nouvelles habitudes. On s’aperçoit qu’ici à Dori on peut faire fortune, parce qu’il est loin de Ouagadougou et personne ne peut le contrôler. Il exploite les éléments locaux; et c’est ainsi que préfets, sous-préfets, militaires, gendarmes, policiers, douaniers etc. organisent des fourrières pour saisir tes bétails des éleveurs: bétails qu’ils vont même dénicher dans les cours sous prétexte qu’il y a des lois qui imposent que les animaux ne soient pas en divagation. Ces animaux qu’ils ont saisis et refusent de restituer aux éleveurs en les menaçant; en exigeant qu’ils présentent des documents, des pièces que malheureusement ces paysans, ces éleveurs ne peuvent pas posséder parce qu’illettrés. Ainsi donc un bœuf qui coûterait normalement 70 à 80 000 francs sera revendu aux enchères entre quelques fonctionnaires à 7 000, à 6 000 francs. C’est pourquoi tous, autant qu’ils sont, ils ont des troupeaux après deux ou trois mois de séjour à Dori. Ces fonctionnaires corrompus, nous ne pouvons pas les combattre à partir de Ouagadougou. C’est le peuple mobilisé qui doit les dénoncer, qui doit les combattre à Dori. Ces fonctionnaires pourris sont également liés à une classe, à une catégorie de la population qui exploite le peuple.

II y a ici à Dori et ailleurs, des paysans qui depuis leurs grands-pères, leurs pères jusqu’à eux cultivent des champs qui ne leur appartiennent pas. Ils se contentent de cultiver et aux récoltes de remettre les fruits, le fruit de leur labeur à des exploiteurs. Ces exploiteurs féodaux il faut les combattre. C’est pourquoi nous disons que celui qui veut du mil doit cultiver le mil; celui qui veut du mil doit acheter son mil. Tout mil qui sera consommé sans qu’il soit cultivé ou acheté par son propriétaire est un mil volé et son propriétaire est un voleur. Celui qui a cultivé son mil doit être propriétaire de son mil et il n’est plus question de le partager avec un notable ou un commerçant, ou un fonctionnaire assis quelque part, qui attend simplement les récoltes.

En dénonçant tous ces ennemis, et ils sont nombreux en Haute-Volta et hors de la Haute-Volta, notamment l’impérialisme qui, sous toutes les formes essaye de nous exploiter dans de prétendues aides qui ne sont que des moyens d’aliénation- nous invitons le peuple à se mobiliser pour les combattre. Nous invitons le peuple à être vigilant peur les démasquer et ne pas se laisser tromper. Ainsi donc, nous avons connaissance de ces nombreux projets que l’impérialisme organise et entretient dans ce pays. Avec à la tête de ces projets des Voltaïques que l’on habitue aux détournements, parce qu’ils deviennent eux-mêmes des valets locaux de cet impérialisme; des vecteurs de cet impérialisme-là. Combien d’instituteurs, combien d’institutrices ont détourné l’huile et la poudre de lait du Cathwell ?

Cet impérialisme est bel et bien au courant des détournements, parce que dans son propre pays les méthodes de gestion sont extrêmement rigoureuses et ne permettent pas de faire de telles opérations. Mais il encourage et entretient la corruption dans notre pays afin de faire de chaque fonctionnaire un agent corrompu et à son tour un agent corrupteur. Chaque fois que nous attaquerons l’impérialisme, ses agents locaux, ses représentants locaux diront : mais voilà, les Blancs vont partir, nous n’aurons plus le lait, nous n’aurons plus la farine, nous n’aurons plus de l’huile. Ce sont ces mêmes fonctionnaires, ces instituteurs, ces commis, qui parce qu’ils ne vont plus avoir l’occasion de détourner font tout pour que nous ne puissions jamais rompre avec l’impérialisme. Ce sont eux qui sont ici, les défenseurs acharnés de cet impérialisme dont ils détournent les biens au su et au vu de tout te monde, mais dans leurs seuls intérêts. Nous ne pouvons pas permettre, nous ne pouvons pas tolérer que non seulement l’impérialisme nous domine, mais encore qu’il compte parmi nous des valets inconditionnels. Il faut les combattre tous autant qu’ils sont.

La révolution voltaïque est une révolution en faveur des masses populaires; donc nous aimons tous les peuples du monde entier qui sont épris de justice, de liberté et de démocratie. La révolution voltaïque associe tous les Voltaïques à son œuvre, pourvu qu’ils respectent notre ligne. C’est pourquoi, ici à Dori, vous devez compter avec les militaires également; vous avez un régiment qui est placé à Dori; vous devez travailler avec le régiment.

Sankara à Dori
Sankara à Dori ©Carrefour africain

Le militaire révolutionnaire est celui qui utilise ses armes contre les ennemis du peuple, qu’ils viennent de l’étranger ou qu’ils viennent de l’intérieur. Le militaire, le bon militaire n’est pas celui qui va dans les bars pour se saouler. Ce n’est pas non plus celui qui frappe des civils dans les rues pour affirmer sa force. Le militaire doit affirmer sa force ailleurs, et non pas contre le peuple. Le bon militaire n’est pas non plus celui qui va prendre les femmes des autres. Ceci est un comportement de l’armée coloniale; comportement que les colonisateurs sans vergogne, sans respect pour les peuples ont pratiqué en Indochine, en Algérie et ailleurs. De tels bandits ne sont pas des militaires du peuple; il faut les chasser de nos rangs purement et simplement. Le bon militaire, le militaire du peuple est celui qui démasque des complots des réactionnaires, des nostalgiques des régimes passés, et qui combat ces nostalgiques-là. Il y a dans toutes les unités, des éléments pourris qui hier, parce qu’ils étaient puissamment appuyés par tel ou tel chef, ne sont pas aujourd’hui contents du fait que le peuple a droit à la parole et que la justice va triompher. Il faut les dénoncer, il faut les combattre quel que soit leur grade. Ce sont ces militaires qui n’ont jamais fait correctement un stage pour réussir sinon que par des combines et les magouilles. Vous les voyez tout gros, tout gras, joufflus, incapables de porter un sac, incapable de courir, de marcher; de tenir un fusil correctement, mais en train d’intoxiquer les autres militaires en leur disant que le régime ne tiendra pas; que le régime va tomber. Non ! C’est parce qu’eux ne sont plus heureux aujourd’hui; c’est parce qu’ils n’ont plus la possibilité de voler l’huile, la viande des soldats, le sucre des soldats. C’est parce qu’ils n’ont plus la possibilité de faire des magouilles, qu’ils sont aujourd’hui découragés et qu’ils cherchent à intoxiquer les autres militaires. Les militaires doivent prendre leurs fusils et les combattre ; ce n’est un crime que d’abattre de tels individus. C’est de rendre service au peuple que d’extirper les ennemis du peuple.

Enfin je voudrais m’adresser aux femmes, à mes sœurs militantes. La femme voltaïque et principalement dans cette région a toujours été négligée. Mais cela aussi est une façon d’exploiter et de dominer la femme que de lui faire croire qu’elle est inférieure à l’homme. Ainsi donc la femme est considérée comme une machine à fabriquer des enfants. Ensuite elle est considérée comme une esclave, chargée de s’occuper de toutes les tâches domestiques : faire la cuisine, les travaux, nettoyer la maison pour que, un homme vienne s’asseoir, se détendre, se prélasser comme dans un hôtel, cela n’est pas normal. C’est dans cette conception féodale conservatrice de la femme que nous constatons que des jeunes filles sont données en mariage à des hommes qu’elles n’ont pas choisis, des hommes qu’elles ne connaissent même pas ; des hommes qu’elles n’aiment peut-être même pas. Et cela aussi n’est pas normal. On organise le trafic des femmes comme on organise le trafic des bœufs ; on les échange ; on les donne ; on les reprend ; on les achète. Le prix monte ; le prix baisse exactement comme pour les moutons et les bœufs. C’est pourquoi la femme est une source de profit pour l’homme exploiteur ; source de profit à cause des travaux que la femme accomplit ; travaux qui peuvent rapporter de l’argent. Source de plaisir, source aussi de marchandage. Pour pouvoir continuer et perpétuer la domination sur la femme, on prétend que la tradition ne permet pas qu’une femme lève la tête devant un homme. La tradition interdit qu’une femme réplique à un homme. Mais cependant la femme est bel et bien 1’égale de l’homme. Il y a des femmes qui sont plus courageuses que des hommes; il y a des femmes qui sont plus intelligentes que des hommes.

La révolution invite les femmes à se défendre elles-mêmes. Aucun homme ne pourra défendre la femme. Seule la femme consciente se défend. C’est pourquoi j’invite les femmes que leurs maris soient d’accord ou non, que leurs pères soient d’accord ou non, les femmes, les jeunes filles à entrer dans les CDR avec la volonté ou non de tous ceux qui ont vécu depuis longtemps sur l’exploitation de la femme.

Je vous remercie infiniment au nom du CNR, je vous remercie pour votre mobilisation et je pense que ceci n’est pas le dernier meeting. Bien au contraire, nous aurons l’occasion de faire le bilan ensemble des nombreuses opérations qui nous attendent. Parce que la Révolution, c’est aussi le travail et c’est pourquoi je dois vous dire en toute honnêteté que la révolution ne fera pas de cadeau; la révolution ne fera pas de sentiments. Vous serez obligés de travailler. Hier, tout ce que nos parents ont fait parce que le colonisateur les obligeait à le faire, aujourd’hui, nous allons le faire parce que consciemment nous avons choisi de la faire ainsi.

Les routes ne sont pas bonnes? Eh bien! C’est vous qui allez sortir. C’est vous qui allez ramasser les cailloux. C’est vous qui allez damer ces routes. C’est ça, la révolution. Tout le monde sera convié au travail: les jeunes, les vieux, les hommes, les femmes, les commerçants, les paysans, les éleveurs. Et nous construirons des dispensaires, des maternités. Il ne sera pas question que quelqu’un reste dans sa voiture, même le préfet, pour dire: « du courage, du courage! ». Il devra se mettre en culotte et descendre avec vous.

J’ai beaucoup de choses à vous dire encore, mais il faut bien que nous rentrions à Ouagadougou; d’autres tâches nous y attendent. C’est pourquoi je vous dis merci. C’est pourquoi je vous invite à vous mobiliser, à prendre vos responsabilités. Vos responsabilités au niveau de Dori, contre tous vos ennemis sans attendre d’ordre de personne. Mais simplement parce que vous aimez la Haute-Volta. Simplement parce que vous aimez le peuple de Haute-Volta. Simplement parce que vous êtes révolutionnaires.

La patrie ou la mort
– Nous vaincrons

La patrie ou la mort
– Nous vaincrons

La patrie ou la mort
– Nous vaincrons

Merci, camarades!

Source : hebdomadaire Carrefour africain n°798 du 30 septembre 1983.

 

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