Quelle était la vision de Thomas Sankara en matière d’économie et de développement pour son pays le Burkina Faso ? Le sujet a fait l’objet de communications et de débats lors du colloque international sur le trentenaire de son assassinat organisé par le Balai citoyen. Un développement endogène basé sur la participation populaire et soutenu par une économie auto-ajustée mais ouverte sur l’Afrique et le monde, ainsi se résumait la conception de Thomas Sankara.
Le Conseil national de la révolution (CNR) sous le leadership de Thomas Sankara une fois arrivé au pouvoir a entrepris d’opérer très vite de vastes réformes socio-économiques en vue d’édifier « une économie nationale, indépendante, auto-suffisante et planifiée par la transformation radicale de la société actuelle, transformation qui elle-même suppose les grandes réformes suivantes : la réforme agraire, la réforme de l’administration, la réforme scolaire, la réforme des structures de production et de distribution »(CNR, 1983, DOP, p.38). C’est ainsi que plusieurs chantiers avaient été ouverts un peu partout dans le pays. Entre 1983 et 1987, l’on avait assisté au lancement de plusieurs programmes de construction de cette économie nationale à vocation indépendante et autosuffisante.

La situation socioéconomique du pays en 1983 : arriération, misère et immobilisme

Lorsque Thomas Sankara arrive à la tête de la Haute-Volta le 04 août 1983, il fait le constat amer d’un pays qui après 23 ans d’indépendance n’a rien amorcé comme dynamique véritable pour tracer les sillons de son développement. La Haute-Volta d’alors était donc une néo-colonie dont l’économie est principalement tributaire de l’extérieur.
Les conséquences fâcheuses de cette dépendance accrue étaient des crises alimentaires chroniques et situation sanitaire épouvantable. En effet, avec un médecin pour 50 000 habitants, le taux de mortalité se chiffrait à 180 pour mille, l’espérance de vie ne dépassait pas 40 ans. Le taux de scolarisation était évalué à 16% et celui de l’analphabétisme jusqu’à 98%. Le produit intérieur brut par tête d’habitant était estimé à 53 356 francs CFA soit à peine plus de 100 dollars. Quant à la situation environnementale, l’on avait noté une détérioration empressée qui se conjuguait avec un épuisement des ressources naturelles.
En ce qui concerne les investissements directs extérieurs (IDE), ils étaient éthiques, si fait qu’ils avaient un impact dérisoire sur la croissance économique étant donné qu’il n’y avait pas de réinvestissement des bénéfices. Les finances du pays étaient on ne peut plus souffreteuses. Selon le DOP, entre 1973 et 1979, la sortie des devises était de 1,7 milliard FCFA contre 1,3 milliard FCFA d’entrée de devises, soit un déficit de 0,4 milliard FCFA.
En procédant à un diagnostic du budget étatique, l’on avait constaté que ce dernier était alimenté à 85 % par la fiscalité de porte et quelques impôts et taxes. Mais même là, c’était les pauvres qui payaient, les sociétés néocoloniales telles la CICA, PEYRISSAC, Bravolta, CTITEC bénéficiaient d’un régime de faveur d’où des exonérations.
Sur le plan agricole, à cause de la primauté accordée aux cultures rentières bien encadrées techniquement aux dépens de celles vivrières, la paysannerie conjuguait la pauvreté au quotidien. A ce propos, le DOP faisait remarquer que 90% de la paysannerie arrivait difficilement à se nourrir alors que 5% d’agriculteurs dans les pays développés arrivaient à satisfaire non seulement la demande intérieure, mais encore à faire des exportations.
Confronté à ces dures réalités existentielles, la Haute-Volta était naturellement classée dans le box des pays où la misère tenaillait une majorité de la population. Un état de misérabilisme qui faisait honte à Thomas Sankara. « Il est très révolté d’entendre chaque jour que la Haute-Volta est l’un des pays les plus pauvres du monde car il sait que ce n’est pas une fatalité » a rappelé le Pr Taladia Thiombiano, communicateur lors du colloque.

Une nouvelle vision de politique économique : des orientations pour briser les mythes du fatalisme et de la misère.

Thomas Sankara était convaincu que la misère n’était pas une fatalité. Si elle l’eut été, il était donc du devoir des dirigeants de travailler à la conjurer. Le constat décevant de la situation une fois fait, il avait œuvré à asseoir une nouvelle politique économique avec des orientations précises pour faire sortir non seulement ses concitoyens de la misère, mais encore pour engager le pays sur les rails de la modernisation et du développement.
Sur le plan théorique, la vision de Thomas Sankara est celle prônée par Samir Amin, Joseph Ki-Zerbo… Il s’agit de travailler à la construction d’un développement endogène, autocentré et autoentretenu. Etre soi pour se développer. « Le développement vrai et durable est celui que nous concevons nous-mêmes et qui est le produit de nos cultures. Il faut donc se connecter, rester connectés au cœur de l’Afrique, enregistrer les principes sur le disque dur… Nous devons être le centre de nous-mêmes et non la périphérie des autres » (Joseph Ki-Zerbo, 2008, Regards sur la société africains, Panafrika, Dakar, p. 9).
Fort de cette vision, Thomas Sankara avait exercé un leadership qui sur le plan pratique avait axé le développement endogène sur la participation populaire. C’était donc à la population organisée en ordre de bataille à travers les Comités de défense de la révolution (CDR) de travailler à l’avènement de ce développement endogène.
Dans cette perspective, l’économie à construire est d’abord ouverte aux citoyens du pays, ensuite sur l’Afrique et enfin sur le monde. Il s’agissait donc dans le cadre d’un capitalisme d’Etat, de promouvoir une économie de marché avec une forte participation de l’Etat révolutionnaire comme source d’incitation et d’orientation.
Rejetant catégoriquement les Programmes d’ajustement structurel (PAS) de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI), le CNR pratiquait l’auto-ajustement. L’ouverture économique était anti-impérialiste, mais il était question de bâtir une économie originale qui ne devait être ni marxiste ni socialiste. Cette économie devait trouver sa justification dans la satisfaction des masses populaires et le combat contre la misère. In toto, un développement auquel tout le monde participait et dont tout le monde en bénéficiait selon les explications du Pr Taladia Thiombiano.

Réformes et initiatives socioéconomiques de production et de consommation tous azimuts

Au niveau de l’agriculture, la politique qui était tissée visait à mettre le secteur en liaison avec l’industrie. Les productions agropastorales devaient donc permettre de promouvoir des industries de transformation afin d’avoir de la plus-value et de créer des emplois. Pour cette cause, la nécessité de réformer l’administration, l’éducation et la recherche s’imposait de facto.
De façon globale, dans tous les domaines de l’économie nationale, il y avait l’élaboration en amont des structures de production telles les Groupes d’intérêt économique (GIE) et en aval celle des circuits de consommation qu’étaient les magasins Faso Yaar. La jonction entre production et consommation locales permettait d’illustrer la pertinence du mot d’ordre « Produisons et consommons burkinabè ». La production devait d’abord satisfaire la demande locale.
Dans cette évolution, l’État révolutionnaire jouait de rôle d’un métronome en donnant le bon exemple en matière de gestion des biens. Réduction du train de vie, (plafonnement des salaires, réduction des indemnités des fonctionnaires, constitution d’un parc automobile de l’État et suppression des voitures de luxe, etc.) participait de cet effort étatique. Vivre avec les masses populaires dans la simplicité et dans l’austérité lorsque cela est nécessaire afin de pouvoir réaliser de grands desseins. Les ressources économisées dans le cadre de cette rigueur gestionnaire permettaient le refinancement d’autres projets.
La réalisation des projets de développement ne se faisait pas sans la contribution des citoyens. L’instauration de l’Effort populaire d’investissement (EPÏ) (abattements de salaire de 5 à 12% des salaires), la caisse de solidarité révolutionnaire… participait de la contribution concrète des citoyens pour bonifier les réalités existentielles : équipements scolaires et sanitaires, routes, barrages, logement…

Le Programme populaire de développement(PPD)

Les CDO organise la population (photo Carrefour Africain)
Les CDO organise la population (photo Carrefour Africain)

Il s’agissait d’une politique de grands travaux. Le premier grand projet d’envergure que le pouvoir révolutionnaire avait initié était le Programme Populaire de Développement (PPD). Lancé le 1er octobre 1984, ce projet qui ambitionnait de réaliser les deux objectifs fondamentaux d’indépendance et d’autosuffisance économique en comptant en tout premier lieu sur la force de travail des masses populaires mobilisées au sein des Comités de Défense de la Révolution (CDR) consistait en un ensemble d’opérations ponctuelles sectorielles dont la réalisation devrait permettre d’apporter une solution à divers problèmes vécus par les masses populaires rurales et urbaines dans des secteurs tels la production vivrière, l’alimentation en eau, l’habitat, les infrastructures socio-économiques de base.
La sollicitation de cette participation populaire par l’entremise des structures révolutionnaires sous-tendait la volonté du CNR d’éduquer le peuple à compter sur ses propres forces. De cet objectif, le président du CNR disait ceci : « Il constitue le début de la matérialisation de notre nouvelle conception des processus de développement et de planification. A travers la réalisation des chantiers, le Programme Populaire de Développement vise l’affirmation de notre volonté d’indépendance, la manifestation de notre capacité à être nous-mêmes » (CNR-AN I-Programme Populaire de Développement : octobre 1984-décembre 1985, page 3).
Le coût global de ce programme avait été évalué à 160 milliards de francs CFA soit trois fois le budget national. Durant les dix-huit mois de l’exécution du PPD, les CDR avaient exigé le summum en termes de mobilisation populaire. Dopée par l’euphorie distillée lors des joutes propagandistes des révolutionnaires, la population de façon générale avait effectivement mis en contribution sa participation active dans la réalisation des différents projets qui constituaient le PPD.

Dans cette dynamique, l’État lança une nouvelle politique d’aménagement via la Réorganisation Agraire et Foncière (RAF), les opérations de lotissement à grande échelle suivie d’érection d’habitats et d’équipements sociaux modernes. Les grandes batailles telles le rail, les trois luttes (contre la coupe abusive du bois, la divagation des animaux et les feux de brousse) et la mise en valeur de la vallée du Sourou furent également des sous-projets du PPD. Par ailleurs, il y avait les opérations commando pour améliorer le cadre de vie et promouvoir la santé ; il s’agissait de la conduite de programmes d’assainissement par le biais des travaux d’intérêt commun, les vaccinations, l’alphabétisation… Aussi, faut-il souligner le volet production du PPD qui a consisté en la création de champs collectifs, d’unités de productions artisanales et de pôles d’élevages… En fin de compte le PPD fut réalisé à un taux d’environ 80%. Ce succès avait emmené les dirigeants à la conception d’un deuxième projet gigantesque : le Plan Quinquennal de Développement Populaire (PQDP).

Le Plan quinquennal de développement populaire(PQDP)

Le PQDP dans sa configuration poursuivait les mêmes objectifs que le PPD. Bien-être social, force du travail du peuple, idée du progrès, volonté affichée de bâtir une économie indépendante, battre en retraite tout esprit de mendicité et compter sur ses propres forces, refus de la fatalité… La différence entre le PPD et le PQDP résidait dans leur durabilité. Effectivement, le plan quinquennal s’étalait sur une période de cinq ans. « 1986-1991 : cinq ans de lutte pour cinq victoires de la construction d’un bonheur grand et éternel… Un plan quinquennal pour traduire l’audace assurée et la fière témérité d’un peuple qui avance de son pas ferme et majestueux vers les rivages de son bonheur. Cinq ans pour marquer les sirènes de la démagogie qui chantent dans un soprano sans écho les psaumes de la paresse et de la facilité » (« Plan quinquennal 1986-1990 : cinq ans de lutte, cinq ans de victoires » in CARREFOUR AFRICAIN N°878 du 12 avril 1985, page 11).
Cette planification était aussi conçue comme l’instrument d’une politique de correction du biais budgétaire qui favorisait bien sûr les villes. Ce faisant, le plan quinquennal accordait une priorité au volet soutien à la production (56% de l’enveloppe financière totale), notamment aux aménagements hydro-agricoles (42% des financements de ce secteur) ; le volume restant est partagé entre la production (30,2%), essentiellement l’agriculture, les secteurs sociaux (12%) et les équipements administratifs. La répartition des investissements publics telle que faite, évaluée à 630 milliards de FCFA, participait de la priorité que le gouvernement révolutionnaire voulait donner au monde rural. C’est dans cette perspective que Thomas SANKARA avait déclaré en 1986 : « Notre budget est consacré à plus de 65% aux fonctionnaires, alors que ceux-ci ne représentent que 0,035% de la population. C’est une grave injustice. » (Dépêche de l’AFP).

La vision de Thomas Sankara en matière de relations économiques internationales

D’abord sur le plan africain, afin de détruire l’ordre néocolonial, il préconisait une accélération de l’intégration économique régionale, voire à l’échelle africaine. Dans la politique de « produire et consommer burkinabè », il affirmait avec force que le marché africain devait être celui des Africains : produire en Afrique, transformer en Afrique et consommer d’abord en Afrique. L’idéal pour lui est que l’Afrique doit produire ce dont ses fils et filles ont besoin ; ceux-ci doivent consommer ce que qu’ils produisent au lieu de l’importer de l’étranger.
Sur le plan international, dans son discours aux Nations Unies, Thomas Sankara soulignait qu’il n’y avait plus de duperie possible. « Le nouvel ordre économique mondial pour lequel nous luttons et continuerons à lutter ne peut se réaliser que si nous parvenons à ruiner l’ancien ordre qui nous ignore, si nous imposons la place qui nous revient dans l’organisation politique du monde, si, prenant conscience de notre importance dans le monde, nous obtenons un droit de regard et de décision sur les mécanismes qui régissent le commerce, l’économie et la monnaie à l’échelle planétaire » proclamait-il.
Concernant la problématique du remboursement de la dette, Thomas Sankara disait non. Pour lui, les pays africains qui n’ont pas demandé à être colonisés, ont été victimes de l’exploitation de leurs richesses naturelles par les puissances étrangères. Ces dernières ont usé de stratagèmes pour amener les dirigeants africains à contracter des dettes qui n’ont pas servi au développement de leurs pays. Il n’est donc pas question de compromettre les générations futures.

Thomas Sankara pensait à la création d’une monnaie

La monnaie est un symbole fort de la liberté d’un pays. Selon le Pr Taladia Thiombiano « il n’y a pas de liberté sans indépendance monétaire. C’est l’épine dorsale même de toute politique souveraine de développement. » Voilà ce que disait Thomas Sankara sur le franc CFA à l’occasion d’une interview avec Mongo Beti : « …Je dirai que le franc CFA, lié au système monétaire français est une arme de la domination française. L’économie française et, partant, la bourgeoisie capitaliste marchande française bâtit sa fortune sur le dos de nos peuples par le biais de cette liaison, de ce monopole monétaire. C’est pourquoi le Burkina se bat pour mettre fin à cette situation à travers la lutte de notre peuple pour l’édification d’une économie autosuffisante, indépendante. Cela durera combien de temps encore, je ne puis le dire » (thomassankara.net).
Thomas Sankara était conscient que la question de bâtir une monnaie africaine ou sous régionale était délicate. Il savait que vu le degré de vassalisation des chefs d’État africains francophones par la France, chercher à laisser tomber le franc CFA, c’était courir le risque de représailles de la part du gendarme Jacques Foccart avec son représentant africain qu’était Félix Houphouet – Boigny.
Au demeurant, Thomas Sankara en créant l’Union Révolutionnaire de Banque (UREBA) avait l’intention au moment venu de créer sa propre monnaie. Mais des débats internes au CNR avaient montré qu’il serait plus judicieux de le faire dans un contexte sous régional. C’est ce qu’ont rapporté le Pr Taladia Thiombiano, le Colonel Abdoul Salam Kaboré et Fidèle Toé, deux très proches collaborateurs de Thomas Sankara au sein du CNR.

Kakiswendépoulmdé Anselme Marcel Marie LALSAGA (KAMMANL)
Chercheur & Journaliste

Source: https://lefaso.net/spip.php?article80175

1 COMMENTAIRE

  1. “L’ouverture économique était anti-impérialiste, mais il était question de bâtir une économie originale qui ne devait être ni marxiste ni socialiste”?????
    Comment ni marxiste, ni socialiste? Il y a soit le socialisme, soit le capitalisme en matière d’économie! Le marxisme, repose sur le matérialisme, comme Sankara! Le socialisme sur le partage des richesses et non la concentration dans les mains de quelques uns, du capital! Soit l’interet général contre l’interet individuel!En quoi Sankara n’est ni marxiste, ni socialiste???

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