En avril 1986, au lendemain du XIe Sommet de la Communauté Économique de l’Afrique de l’Ouest (CEAO) tenu à Ouagadougou, le président du Faso, le capitaine Thomas Sankara, accorde un entretien sans détour à Eco Magazine.

Entre bilan lucide et interpellation ferme, il y tire les leçons d’un sommet qu’il refuse de réduire à une simple réussite protocolaire. Derrière la tenue « sans folklore plat » des assises, se jouait en réalité une bataille plus profonde : moralisation des finances communautaires, affirmation d’une intégration au service des peuples, crédibilité internationale du Tribunal Populaire Révolutionnaire, et redéfinition du rôle de la jeunesse, des femmes et des anciens dans la marche révolutionnaire.

Dans cet échange dense, Sankara ne se contente pas de commenter l’actualité diplomatique. Il questionne l’avenir même de la CEAO, alerte sur les risques d’éclatement si les réformes tardent, défend une justice populaire affranchie des carcans hérités du droit colonial et réaffirme sa vision d’une Afrique intégrée par la base, portée par ses peuples plutôt que par ses seuls experts. Une parole exigeante, stratégique et visionnaire, que nous avons reçue en version écrite.

Joani Paré (Equipe du site thomassankara.net)


Il aurait pu se décerner un satisfecit. Le président Thomas Sankara a atteint son objectif : XIe sommet s’est réuni dans les règles à Ouagadougou en dépit de toutes les péripéties. Un sommet de bonne tenue “sans folklore plat” comme l’a souligné le président du Faso. Sur le fond, la croisade moralisatrice engagée par le chef de la révolution burkinabè a abouti. Les comparses sont passés devant les juridictions nationales. Certains avocats venus citer Montesquieu ont frisé le ridicule. Ceux qui tentaient d’emboucher la trompette de “droits de l’homme” ont regainé. Le tribunal populaire révolutionnaire a acquis sa crédibilité internationale et déjà, les finances de la CEAO sont en voie de redressement. Pourtant des questions subsistent. Thomas Sankara les pose. Sans détours.

ECO MAGAZINE: Monsieur le président, le XI sommet de la CEAO vient de se tenir dans votre pays. Quel intérêt ces assises représentent-elles pour le Burkina Faso?

Thomas Sankara : Cet intérêt va de l’amélioration de la capacité d’organisation à l’utilisation de la tribune ainsi offerte pour faire passer un message. Nous avons mobilisé les militants pour recevoir de façon digne et correcte les délégations venues de pays amis et frères. Nous avons également profité de ce XIe sommet pour faire venir chez nous des chefs d’État avec leurs suites pour voir Ouagadougou, voir le Burkina Faso : un véritable chantier. Toutes choses contraire à l’image négative que l’on fait de notre révolution, beaucoup plus pour nuire et condamner la révolution ici et ailleurs que pour informer. Ce fut une occasion d’exposer notre conception des organisations interafricaines, à savoir des organisations réellement au service des masses et non au service de l’impérialisme qui nous exploite, ni de ses valets locaux.

ECO MAGAZINE: Il est désormais institué, sur initiative du Burkina Faso, une journée de solidarité des jeunes de la CEAO. Comment appréciez-vous cette décision, et quel contenu souhaitez-vous donner à cette “journée”?

T.S.: Personnellement, j’ai beaucoup apprécié que les Chefs d’État aient accédé à ce désir des jeunes de la CEAO. J’ai eu l’honneur de présenter ce désir aux chefs d’État réunis à Ouagadougou. Et je suis heureux que le sommet l’ait bien accueilli.

Si vous aviez été ici lors de la célébration de la solidarité entre les jeunes de la CEAO, que nous avons organisée ici, vous auriez constaté à quel point les jeunes croient à la CEAO et ils nous ont prouvé que nous passons de la CEAO des experts à la CEAO des peuples. Hier, seuls les experts, ministres et chefs d’État parlaient de la communauté et savaient ce qu’était la CEAO. Mais de plus en plus, nos peuples s’y intéressent. Ils feront entendre leurs voix. On ne peut pas parler d’intégration économique s’il n’y a pas à la base, intégration entre les hommes. D’où la nécessité de prendre en considération le vécu quotidien des peuples.

ECO MAGAZINE: Le président Moussa Traoré a activement pris part à ce XIe sommet. Peut-on maintenant dire que les hostilités sont définitivement closes entre Ouagadougou et Bamako?

T.S. (Un silence comme pour peser les mots). Si la hache de guerre n’a été enterrée qu’à l’occasion de ce sommet, ce serait bien dommage. En réalité, les autorités maliennes nous ont fait comprendre depuis longtemps qu’elles considéraient le conflit comme définitivement réglé. En ce qui nous concerne, bien avant la déclaration malienne, nous avions regretté cette guerre et invité tout Burkinabè à faire en sorte que plus jamais on ne parle de conflit entre notre pays et le Mali. Néanmoins, nous apprécions hautement le fait que le président Moussa Traoré aie fait le déplacement de Ouagadougou. Nous pensons que c’est un facteur supplémentaire de décrispation qui peut aider à convaincre les masses de part et d’autre qu’une volonté de paix existe au sommet. Nous souhaitons simplement que cela ne soit pas suivi de rencontres manquées, comme par le passé. Mais nous faisons confiance. Il n’y a pas de raison de désespérer.

ECO MAGAZINE: Un projet qui vous tient à cœur: l’Institut des Peuples Noirs. A ce propos, vous mobilisez nombre d’intellectuels africains. En marge de ce sommet se tenaient à Ouagadougou des assises de cet Institut. Qu’en attendez vous exactement ?

T.S.: L’Institut des Peuples Noirs que nous portons à bout de bras et pour lequel nous invitons d’autres États africains (et même non africains) à nous aider a pour vocation d’offrir aux Africains et aux non-Africains un véritable tabernacle où chacun pourra se ressourcer, repuiser un peu de la culture africaine. Le Noir, d’où vient-il, où va-t-il? Qu’a-t-il apporté à l’Humanité? Que pourra-t-il demain apporter à l’Humanité? Ce sont de grandes questions qui restent posées. Et non seulement la marginalisation du Noir par les non Noirs continue, mais s’y ajoute une marginalisation du Noir par les Noirs eux-mêmes, qui traînent derrière eux un complexe dont ils ne se sont pas encore très bien débarrassés. Or, dans tous les domaines de la vie de l’homme, le Noir a également une participation. Que ce soit dans le domaine de l’art, de la médecine, des sciences, des techniques militaires. Mais il est important de souligner que l’Institut des Peuples Noirs n’est pas de conception raciste. D’abord, il ne s’oppose pas aux non-Noirs, puisque nous invitons les non-Noirs a participer aa la recherche de la compréhension du Noir. Ce n’est pas non plus un regroupement africaniste dans le sens sectaire. C’est culturel. Si la culture peut libérer l’homme (et nous y croyons) eh bien, allons-y. Faisons en sorte que chacun comprenne sa culture pour sa lutte de libération.

ECO MAGAZINE: Pour en revenir à la CEAO, êtes-vous satisfait des résultats de vos concertations?

T.S. Ce XI sommet me laisse plus sur des questions que sur des conclusions. Où va la CEAO? Que deviendra la CEAO? Parce que, avec les dénonciations que nous avons faites, les procès que nous avons concrétisés à Ouagadougou, avec le travail important que ceux qu’on appelle les “incorruptibles” ont produit, nous, chefs d’Éta sommes interpellés. Nous devons, au nom de nos peuples, prendre des décisions. Si nous ne prenons pas ces décisions, nous risquons de décevoir. Nous courons aussi le risque d’un éclatement prochain de la CEAO du fait de la déception. Un exemple portant sur un détail. 75% des fonctionnaires sont entrés à la CEAO sur des bases personnalisées. Il n’y a pas de textes qui régissent le personnel de manière uniforme. Il faut donc maintenant des textes, rigoureux, qui s’appliquent. Nous savons le combat que des cadres de la CEAO mènent déjà contre cette remise en ordre. Des gens sont accrochés au statu quo.

ECO MAGAZINE: Monsieur le Président, une chose est de prendre des sanctions pénales contre les comparses de ce qu’il est convenu d’appeler l’affaire Diawara. Une autre est d’appliquer ces sanctions et surtout de récupérer les fonds. Qu’en sera-t-il ?

T. S. : Tout dépendra du respect qu’on n’a pas de notre révolution. Prenons un pays X qui a peur de notre révolution. Que nous ayons des accords ou pas avec ce pays X, on va trouver toutes sortes de subterfuges pour ne pas appliquer les sanctions. Les gens que nous avons condamnés sont liés à la haute finance. Comment voulez-vous que nous allions faire appliquer dans un pays X une décision de notre tribunal contre quelqu’un qui est un potentiel dans son pays, une personnalité très importante du fait de la puissance d’argent. Condamner Diawara aujourd’hui, c’est condamner une mentalité, des réflexes qui sont fortement incrustés dans les esprits. Il y a ainsi de par le monde, des procès qu’on n’a jamais pu exécuter parce qu’ils concernent des gens qu’on dit intouchables.

E. M. : La CEAO ne pourra donc jamais récupérer son pactole ?

T. S. : Pas forcément. On récupérera ce qu’on pourra. D’autre part, il ne faut pas se faire d’illusion. Les Mohamed Diawara et Moussa Ngom sont poursuivis par d’autres créanciers que la CEAO. Nous nous en sommes rendus compte lorsqu’il s’est agi de confisquer certains de leurs biens : ils étaient déjà hypothéqués pour d’autres affaires où ces bandits avaient déjà trempé. Et puis ils ont disposé irrationnellement de cet argent malhonnêtement acquis. Ils ont dilapidé le milliard sans avoir toujours pris des précautions. Ce sont pourtant des gens rompus aux pratiques de la haute finance. Tous ceux qui sont contre cette pratique doivent nous aider à recouvrer les fonds. Ceux qui veulent les protéger, vont nous mettre les bâtons dans les roues, que nous ayons ou non des accords de coopération judiciaire. Mais je pense que les pays de la CEAO ne feront aucun obstacle.

E. M. : L’opinion internationale a, de prime abord, accueilli avec scepticisme la décision de faire juger l’Affaire Diawara par un Tribunal Populaire Révolutionnaire. Qu’en dites-vous, Monsieur le Président ?

T. S. : Le Tribunal Populaire révolutionnaire, c’est l’expression populaire de la justice. C’est le peuple qui juge, c’est le peuple qui accuse, c’est le peuple qui défend, c’est le peuple qui condamne ou absout. Le TPR est pour nous un autre baromètre de la révolution. Plus le TPR avance, plus la révolution est vivante. Plus la révolution piétine, plus le TPR devient morose. Lorsque les gens ont le courage et la liberté de parler, d’attaquer, ils sentent que le pouvoir réside dans leurs mains. Nous voulons d’autre part montrer que le droit écrit, tel que nous l’avons hérité de la France, le droit français lui-même découlant du droit romain, ne saurait être au-dessus du peuple. C’est le peuple qui est au-dessus de la loi. C’est le peuple qui codifie. Et une loi faite par le peuple peut-être défaite par le même peuple. Quand on dit que « nul n’est censé ignorer la loi », c’est une grande injure faite à nos peuples. Combien de gens ici au Burkina et même dans les autres pays savent lire en français, une loi et écrire en français ? Pire : quand bien même ils sauraient lire et écrire en français, combien peuvent comprendre le langage ésotérique du Droit tel qu’il existe. Il y a des formules ésotériques comme des formules magiques que seuls les initiés peuvent comprendre. Comment peut-on se défendre à partir d’une telle loi ? Il faut balayer ce droit et mettre en place le droit des peuples. Et cela nous enseigne qu’il ne sert à rien de suivre des textes qui sont une traduction de la puissance d’une minorité : le pouvoir en place. Il faut être en accord avec son peuple. Le peuple aussi sait choisir. Et il sait apprécier. C’est pourquoi, les TPR ont eu à condamner des gens qui ont détourné 5 à 10 millions de francs. Alors que le président Lamizana à qui on reprochait plus de 500 millions de francs a été pardonné.

E. C. : Contre toute logique.

T. S. : A tort ou à raison, le peuple a tenu compte de l’attitude de Lamizana. Certains sont passés devant le Tribunal Populaire Révolutionnaire avec des airs hautains, méprisants, dédaigneux et le peuple ne leur a pas pardonné. Plus que les chefs d’accusation initiaux, ils ont affiché un mépris du peuple.

E. C. : Quel est le rôle de la femme dans la conduite de la révolution burkinabé ?

T. S. : Numériquement parlant, les femmes sont si nombreuses qu’on ne pourrait négliger leurs intelligences, leurs bras. Il faut libérer la femme. Mais seule la lutte libère. Aucun esclave ne devient libre de la seule volonté de son maître. Nos sociétés nous ont pétris dans une éducation telle que l’homme a le meilleur rôle. Les femmes doivent lutter contre cela par leur travail. Nous avons au gouvernement trois femmes. Nous avons des femmes aux postes de Hauts Commissaires, d’ambassadeurs, de direction de sociétés. Et ce ne sont pas des postes alibi comme dans certains pays où on se contente de nommer une femme aux « affaires sociales et condition féminine ». Parallèlement, nous combattons les tares que certaines femmes portent en elles, comme la prostitution qui est un fléau social.

E. M. : Monsieur Le Président, que représente, aujourd’hui la Jeunesse dans la Révolution Burkinabé ?

T. S. Celui qui ne croit pas à la jeunesse, ferme la porte à l’avenir. Seule la jeunesse peut demain nous dire ce qui se fait aujourd’hui. Les anciens eux, ne peuvent que parler d’hier et aider autant qu’ils peuvent le présent mais pour le futur ils sont condamnés. Donc nous croyons beaucoup en la jeunesse. C’est pourquoi leurs organisations sont très importantes. Nous devons tout mettre en œuvre pour que ces organisations de jeunesse se renforcent.

E. M. : Monsieur le Président, de même que vous avez institué les structures d’encadrement des jeunes, vous avez pris le parti de mobiliser les anciens. Dans quel but ?

T. S. : Je crois que c’est une bonne chose que d’anciens présidents, autorités de ce pays, que nous avons sévèrement condamnés, mis en prison, puis libérés par nous, réhabilités par nous, acceptent de faire la route avec nous mais je ne me fais pas d’illusion. Chacun a ses limites. Compte tenu de leur âge, il leur est difficile d’assimiler certains changements. Mais leur simple sympathie pour la révolution est déjà appréciable.

E. M. : N’auraient-ils pas été forcés ?

T. S. : Nullement. Ils sont venus librement. La preuve : tous ne sont pas membres du comité des Anciens. Encore une fois, nous ne nous faisons pas d’illusion. Si la révolution n’organise par les anciens, ce sont nos ennemis qui vont les organiser contre nous. On sait le poids des Anciens dans nos sociétés au Burkina comme en Afrique en général.

E. M. : Avez-vous des contacts affectifs avec eux ?

T. S. : Je les rencontre régulièrement sur des chantiers de reboisement, à leurs congrès. Nous discutons librement.

E. M. : Monsieur le Président, on a souvent parlé de vos difficultés avec les syndicats. Quelle place leur accordez-vous aujourd’hui dans le processus révolutionnaire ?

T. S. : Les syndicats existent chez nous. Nous en avons besoin, nous pensons que le débat doit se poursuivre librement pour déboucher un jour sur une forme de syndicalisme qui convienne à tous. Les syndicats nous sont très utiles, même dans leurs critiques acerbes. Les organisations politiques qui tirent les ficelles des syndicats nous rendent service en croyant nous faire du tort. Les critiques sont autant d’indications qui nous poussent à nous améliorer. Nous n’avons pas la prétention de dire que nous ne nous trompons pas. Leurs attaques nous sont fort utiles. Ceci dit, nous comprenons bien que ceux qui sont contre notre révolution et qui ont la possibilité de manipuler les syndicats veuillent utiliser cette arme contre nous. Mais c’est de bonne guerre. Mais les syndicats existent, ils sont nombreux et libres.

E. M. : Quels sont actuellement les rapports entre la révolution et l’Eglise ?

T. S. : Là encore, nous respectons l’Eglise et sa hiérarchie. Inversement, nous demandons à l’Église de respecter notre choix de société. Nous comprenons qu’il y ait des croyants et des non-croyants, de toutes confessions. Nous rencontrons les autorités de l’Eglise chaque fois que l’occasion se présente.

Pour terminer, je voudrais profiter de cette interview pour dire que nous Burkinabè, nous sommes fiers que la République Populaire du Bénin ait pu avoir sur son sol la revue Eco Magazine. Ce périodique qui fait le contrepoids de la presse capitaliste et réactionnaire qui, elle, cherche à dénigrer systématiquement les efforts qui se mènent dans les pays révolutionnaires de par le monde, et qui présente la révolution comme une aventure périlleuse et inutile, négative même pour l’Afrique. Cela est un des grands atouts pour la Révolution Populaire du Bénin et c’est un de vos grands mérites. Nous souhaitons que votre revue Eco-Magazine continue de présenter les révolutions de par le monde pour que les masses y croient. Nous sommes dans un monde défavorisé parce que l’information la plus répandue est celle de la presse bourgeoise et quand Eco Magazine est là, cela nous rassure. Nous souhaitons donc une longue vie à Eco Magazine et un plus grand développement à votre Journal.

Propos recueillis par Kouessan DJAGOUE

Source : ECO MAGAZINE N°85 –  AVRIL 1986

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