Décédé le 15 juin 2026, le départ d’Alfred Yambangba est une grande perte pour son pays, pour moi qui fut son ami, à sa famille, à qui vont mes premières pensées et j’adresse toutes mes condoléances, et pour moi qui fut son ami. Je m’incline devant sa mémoire et souhaite à tous, tout le courage nécessaire pour surmonter cette épreuve dramatique est douloureuse.

J’ai beaucoup connu Alfred Sawadogo, devenu au fil du temps un de mes meilleurs amis au Burkina, chez qui j’ai séjourné de nombreuses fois avec bonheur.

Je ne sais plus trop quand nous avons fait connaissance. Sans doute avait-il remarqué mon activisme sur internet pour faire connaitre Thomas Sankara. Une première fois, il m’avait déjà proposé de loger chez lui, mais j’avais l’habitude de loger chez un autre ami, André Nyamba, lui aussi décédé, une immense perte pour moi et pour son pays, ayant formé des nombreuses générations au journalisme, au cinéma et en socio-anthropologie. Il avait cependant logé un cinéaste avec qui j’étais venu faire des reportages pour un film qui n’a malheureusement pas vu le jour. C’est après le décès d’André Nyamba que j’ai toujours logé chez lui lors de mes nombreux séjours au Burkina. C’est dire si nous étions proches.

A l’époque, déjà toujours à l’affut de nouvelles informations sur Thomas Sankara, je ne pouvais manquer la sortie de l’ouvrage d’Alfred Yambangba Sawadogo sur Thomas Sankara “Le président Thomas Sankara, chef de la révolution burkinabé : 1983-1987, Portrait”, paru en 2001. Hommage à Alfred Yambangba Sawadogo.

Ce témoignage très riche où il raconte sa collaboration avec le président Thomas Sankara m’avait passionné. Ce fut une source particulièrement utile pour écrire sa biographie, publiée en deux temps, 1997 et 2007. Dans son ouvrage Il y dévoile des nombreuses facettes du Président, ses méthodes de travail, des traits de caractère qui l’étaient inconnus, moi qui ne l’ai rencontré qu’une seule fois en juillet 1983. Et surtout tout ce qu’il a pu faire comme conseiller, créateur du directeur du BSONG, le bureau de suivi des ONG. Elles étaient nombreuses à venir aider le Burkina mais son rôle consistait à faire en sorte qu’elles acceptent de s’intégrer dans la planification nationale et de porter main forte aux nombreux projets lancés dans le pays, selon le principe bien connu, « l’aide doit nous aider à supprimer l’aide ».

J’ai lu plusieurs autres de ses ouvrages. Il en a publié plus d’une dizaine, parfois des récits, souvent des témoignages vivants du passé, truffés d’anecdotes souvent comiques, dévoilant aussi ses qualités de sociologues toujours proches du terrain, de la réalité vécue, par lui mais aussi par ceux sur dont il parle. Il a notamment écrit sur la polygamie, la Sida, l’école de son village, « la démocratie n’a pas eu lieu », la chefferie etc… Mais je retiens surtout celui qu’il a écrit sur les élections telles qu’elles s’organisaient dans le temps « Ma première campagne électorale » qui est autant un récit avec force détail du parcourt d’un candidat avant d’être officiellement reconnu, une critique indirecte très pertinente des élections à l’époque, et de la démocratie telle qu’elle se pratiquait à l’époque.

Alfred Sawadogo, sociologue et ingénieur rural a commencé sa carrière comme responsable de Vulgarisation Agricole dans les diverses offices régionaux de développement à travers le Burkina, à Nanoro, Sindou, Garango, Koupéla (1965-1974), puis fut secrétaire général du secrétaire général du Syndicat National des Agents de l’Agriculture (1974-1978). C’est dire qu’il connait le milieu rural, dont il est issu. Il est de Tikaré, une ville où il se rendait très régulièrement lorsque je le fréquentais.

Alfred Sawadogo était, avant la Révolution, un militant du RDA (Rassemblement démocratique Africain), parti considéré à droite par la Révolution. C’est en tant que militant de ce parti, qu’il raconte sa campagne électorale dans l’ouvrage cité ci-dessus. Et selon ce qu’il raconte dans son livre portrait de Thomas Sankara, entouré de personnes se disant toutes communistes, mit plusieurs mois avant de faire admettre à son entourage qu’il le rejoigne comme conseiller à la Président. Car Thomas Sankara s’était renseigné sur son parcours, sa connaissance du milieu rural, ce que bien peu de révolutionnaires avaient à l’époque. Il le voulait absolument à son côté à la Présidence comme conseiller. Comme il a d’ailleurs accueilli à la Présidence, une bonne partie des meilleurs cadres du pays de l’époque.

Les débuts ont été difficiles. Thomas Sankara le maltraitait, lui donnait des échéances de travail difficile voire impossible à tenir. Peut-être pour faire accepter sa présence à ses « camarades », malgré son passé politique, A bout, Alfred finit par se révolter, des explications suivirent franches. Et leurs rapports furent au mieux jusqu’au décès de Thomas Sankara. Il raconte cela dans son ouvrage.

Alfred a un fort caractère et attention à celui qui viendra le mettre en colère. Il savait me remettre à ma place lorsque j’étais coupable de maladresses. Je me sentais alors un peu comme son petit frère.

Il travailla ensuite encore longtemps au PNUD, (Plan des Nations Unies pour le Développement, l’agence pour le développement de l’ONU, puis continua, une fois à la retraite à effectuer des missions pour cette agence.

Militant infatigable, il va devenir Président du Conseil d’administration de SOS Sahel Burkina jusqu’en 2016, date à laquelle il souhaite passer le flambeau. Mais il dut reprendre du service quelques années plus tard, pour remettre de l’ordre, après avoir constaté de nombreux dysfonctionnement, pour céder définitivement sa place en 2024. Il était membre du conseil d’administration de SOS Sahel international ce qui me donnait l’occasion de le voir en région parisienne quand il venait assister une fois par an au conseil d’administration. Il s’est aussi investi contre le réchauffement climatique, participant au nom d’un collectif d’ONG à une des conférences internationales sur le climat. En juin 2023, lors de mon dernier séjour, il continuait à aller au bureau quotidiennement.

Dans la période précédant l’insurrection de 2014, il fut aussi porte-parole du FRC (Front de résistance citoyenne), ardent défenseur de la démocratie et contre la suppression de l’article 37 aux côtés de Luc Marius Ibriga et Ismaël Diallo. C’est à l’époque qu’il rompit définitivement avec le RDA, alors que son président Gilbert Ouedraogo soutenait Blaise Compaoré pour modifier l’article 37. Il avait longtemps jusqu’ici considéré le RDA comme sa véritable famille politique.

Il décida quelques temps après de rentrer au MPP où il fut intégré au conseil national (je ne sais si c’est le nom correct). Lorsque je m’étonnais de cette adhésion il me répondit alors qu’il fallait être dans ce parti pour être informé. Dans les réunions il exprimait, cependant des positions très critiques par rapport à la direction.

Il était devenu mon logeur à la fin des années 1990, et j’ai donc régulièrement séjourné dans la famille ou l’accueil fut toujours très chaleureux. Son épouse Germaine, la reine de maison, toujours serviable, toujours de bonne humeur, très gentillesse avec moi, agrémentait la maison par sa joie et ses chansons. J’ai aussi côtoyé quelques-uns des enfants avec grand plaisir. Alfred était une mine de savoir, excellent connaisseur de la culture des Mossis, très cultivé, expérimenté. Il racontait toujours de nombreuses anecdotes, souvent avec humour, dont je me délectais.

Lors de mon dernier séjour, en juin 2023, il m’aida activement à obtenir un visa, alors que ça devenait difficile. Il souhaitait que je l’aide à préparer une série de cours qu’il aurait voulu donner à l’université sur Thomas Sankara et la Révolution. Mais comme, à chacun de mes séjours, mon programme était particulièrement chargé. Je lui ai donc passé des notes que j’avais amenées avec moi pour lui donner de la matière. Des notes j’avais rassemblées pour plusieurs des conférences que j’ai données en France.

L’arrivée des coups d’État militaires nous a séparés, mais je garderai toujours de lui et de son épouse les meilleurs souvenirs. Ils resteront gravés dans mon cœur.

Bruno Jaffré

 

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