Abdoul Salam Kaboré a dit adieu au monde des vivants le 24 décembre 2025. Il a été inhumé dans sa Commune rurale de Sourgou, le 28 décembre de la même année. Retour sur un pan de sa vie politique avant et pendant la Révolution d’août 1983. Abdoul Salam Kaboré, outre ses fonctions ministérielles, a été après la Révolution, bourgmestre de Sourgou et premier président du Mémorial Thomas Sankara.
Les yeux d’Abdoul Salam Kaboré avec d’autres élèves du Prytanée militaire de Kadiogo (PMK) se sont ouverts à la lutte des classes, grâce à Adama Abdoulaye Touré, professeur d’histoire-géographie et Directeur d’étude dans cet établissement à l’époque. C’est dans cette école que le futur pharmacien militaire rencontre Thomas Sankara, alors admis à un test de complément d’effectif du PMK. Sankara rejoint la pépinière de la formation des cadres de l’armée à partir de la classe de seconde, alors que Salam Kaboré y était depuis la classe de sixième. Après le Baccalauréat, certains sont allés se former en Occident, tandis que d’autres ont été reçus dans des prestigieuses écoles de formation d’officiers sur le continent. Quand une masse critique de ces gens est revenue des études, sous le leadership de Thomas Sankara, ils ont constitué un groupe informel d’abord pour défendre leurs intérêts. Ils se sont insurgés contre l’ostracisation des jeunes officiers qui viennent de prendre fonction par rapport aux privilèges que les aînés ont sur les conditions matérielles et de travail. Comme les jeunes officiers étaient au-devant des hommes dans la chaîne de commandement, en bons chefs, la précarité de leurs situations les préoccupait également. Le groupe intègre les préoccupations des hommes de rang qui sont sous leur coupe et les problématiques difficiles des conditions des sous-officiers.
Se former politiquement était une exigence
Ils se donnent d’autres missions plus tard. Se former pour pouvoir faire face aux défis majeurs des années à venir. Ils trouvent du temps pour la lecture et font appel aux intellectuels pour des échanges sur les sujets sociopolitiques avec, comme grille de lecture, les outils d’analyse du matérialisme historique. Soumane Touré, syndicaliste connu et ami d’enfance de Thomas Sankara, faisait partie des formateurs des jeunes officiers. Quand cette étape a été franchie, le groupe s’est mué en organisation clandestine. Dans la vie de l’organisation, l’ARETE lui a été donné comme nom, de même que ROC comme caillou, rigidité et non Rassemblement des officiers communistes (ROC) comme d’aucuns le disent. C’est ce qu’affirme Abdoul Salam Kaboré, dans une vieille interview rendue publique récemment. Elle emprunte une structuration de gauche avec la mise en place des cellules et une période d’observation et de formation, avant d’intégrer l’organisation. Le seul officier parmi les militants du ROC à avoir dérogé à la règle de passage d’un niveau plus bas à un niveau élevé a été Blaise Compaoré. Abdoul Salam Kaboré indique qu’un jour, Thomas Sankara emmène avec lui un nouvel officier du nom de Blaise Compaoré et il demande de l’adjoindre aux membres de l’organisation. Personne n’a rien trouvé à dire, parce qu’il a précisé qu’il répondait de lui. Blaise Compaoré n’a pas étudié au PMK comme l’essentiel des membres du mouvement, mais comme le leader naturel l’a imposé avec la confiance sans borne qu’avaient ses camarades pour Sankara, sa nouvelle recrue n’est pas passée par les phases d’initiation imposées par la nébuleuse militaire de la période.
Le ROC décide de désobéir aux ordres du gouvernement du renouveau
Ils décident de désobéir à la hiérarchie militaire quand le gouvernement du renouveau a maille à partir avec le syndicat en décembre 1975. Pour le ROC, en cas de demande de répression, il doit se désolidariser. Il n’était pas question qu’on réprime les travailleurs qui avaient des revendications légitimes. Au fil des années et surtout à l’avènement du Comité militaire de redressement pour le progrès national (CMRPN,) il y a eu des défections dans le mouvement clandestin. Boni Moussa Georges, Gnoumou Kani Gaston et bien d’autres sont nommés à des postes ministériels et admis au comité directeur du CMRPN. Il a fallu faire des réajustements pour continuer à exister et travailler à la maturation du projet révolutionnaire. Des réunions sont organisées dans des voitures ou en rase campagne et les moyens clandestins de communication sont développés. Sous le régime des Colonels, les contradictions après des prises de mesures impopulaires voient le jour. Le président du CMRPN, le Colonel Saye Zerbo, convoque un Conseil des forces armées voltaïques (CFAV) pour connaître les différents points de contestations dans l’armée, le 15 avril 1982. La frange jeune de l’armée ne va pas du dos de la cuillère pour désapprouver l’attitude de certains aînés. Des deux côtés, à savoir du côté des tenants du pouvoir, de même que du côté des jeunes officiers et quelques anciens, les positions se braquent, d’où l’avènement du Conseil provisoire de salut du peuple (CPSP) qui se mue plus tard en Conseil de salut du peuple (CSP).
Abdoul Salam joue le facteur entre Pô et Ouagadougou
Pendant toute cette période, Abdoul Salam Kaboré est à l’extérieur pour un stage, mais toujours en contact avec ses amis du ROC. Les contradictions ne vont pas tarder à naître de nouveau entre les deux ailes qui animent le CSP. Le couronnement de la crise a lieu le 17 mai 1983, avec l’arrestation du Premier ministre Thomas Sankara et du Secrétaire permanent du CSP, Boukary Jean Baptiste Lingani. Au moment du pic de la crise, le jeune pharmacien- commandant revient du stage. Il est commis à des tâches de renseignement par le groupe et de transmission de message entre Pô et Ouagadougou. Très peu connu des services de renseignement, il rallie souvent Pô pour transmettre des messages à Blaise Compaoré de la part du mouvement. Le 4 août 1983, Abdoul Salam Kaboré raconte que Thomas Sankara a été appelé par le Président Jean Baptiste Ouédraogo pour négocier et il est au domicile de Sankara pour attendre son arrivée pour un compte rendu de la rencontre avec le président du CSP. Selon toujours Abdoul Salam Kaboré, c’est en ce moment, aux environs de 21heures, qu’ils ont entendu les tirs et ils se sont dit que Blaise Compaoré est arrivé. Après le triomphe de la Révolution démocratique et populaire (CDR), il a, les premiers jours, été nommé responsable des Comités de défense de la révolution (CDR). C’est après que Pierre Ouédraogo va prendre la Direction des structures populaires.
La santé des enfants et la vaccination commando

Dans le premier gouvernement révolutionnaire, il occupe le poste de ministre de la Santé. Ses premiers chantiers d’envergure sont « un village un poste de santé primaire ». Ce mot d’ordre révolutionnaire invite le peuple dans chaque village à la construction d’une case ronde, peinte en blanc, avec le choix d’un agent de santé pour les soins primaires et d’une matrone pour les accouchements. Le second projet mis en œuvre est la vaccination commando. Les enfants qui sont nés dans les premières années de la décennie de 1970 ont été victimes des épidémies. Les enfants de notre génération, qui ont notre âge aujourd’hui, sont une sélection naturelle. Ils ont fait face à deux phénomènes : les épidémies et les puits creusés dans les quartiers précaires sans qu’ils procurent de l’eau. Les épidémies telles que la rougeole ont décimé les gens de notre tranche d’âge pendant la période. Dans nos quartiers, à Ouagadougou, quand un cri strident provenait d’une concession, un enfant en bas âge avait cessé de vivre à cause de la rougeole ou à cause de toute autre épidémie. Comme il n’y avait pas un système moderne d’adduction d’eau, les populations creusaient des puits mais n’avaient pas la chance de tomber sur l’eau certaines fois. Ces trous abandonnés ont englouti d’innombrables enfants de notre âge. Ce que Abdoul Salam Kaboré, alors ministre de la Santé, avec ses collègues comme Alain Zoubga, Mathias Somé ont réalisé, avec la nouvelle politique amenée par la Révolution d’août 1983, c’était la vaccination commando. Une équipe du ministère de la Santé fut envoyée étudier l’expérience du système sanitaire en Amérique latine. A son retour, elle lance la fameuse vaccination Commando dont les tous petits dans les années 80, par millions, ont été bénéficiaires. Le ministre et son équipe, chargés de superviser la vaccination des enfants, ont souvent dormi au clair de lune, en province, pour le travail de supervision.
De la Santé aux Sports
Certainement à cause de son efficacité au ministère de la Santé, le gouvernement révolutionnaire nomme Abdoul Salam Kaboré au ministère des Sports, l’un des vecteurs de la thérapie humaine. Au département des Sports, sous sa direction, est créé le Tour du Faso, avec l’appui technique de Francis Ducreux. Ce Tour a survécu à la Révolution et continue d’être un évènement national majeur aujourd’hui. Avant l’arrivée d’Abdoul Salam Kaboré, Ouagadougou et Bobo-Dioulasso jouaient, chacune des deux villes, un championnat autonome. C’est sous le leadership de Salam au ministère des Sports que Bobo et Ouagadougou se regroupent, et avec le temps, d’autres équipes de l’intérieur du pays pour créer un championnat national. Salam continuera de créer la sensation au niveau du football en créant avec ses équipes techniques du ministère, la Coupe du Faso dont la première finale est restée mémorable. Elle s’est disputée entre le Racing club de Bobo-Dioulasso avec comme avant-centre Jule Kadeba du côté du Racing et l’ASFA Yennenga de Ouagadougou, qui a fait une ponction énorme dans l’équipe adverse, le Racing, en recrutant l’essentiel des cadres de club comme les frères Gnimassou avec à leur tête Gnimassou Gabriel dit Garrincha. Cette coupe aussi, malgré la liquidation de la Révolution, est restée un grand moment sportif pour le pays.
Salam resté égal à lui-même
Salam est resté ministre jusqu’à la date tragique du 15 octobre 1987. Il a connu la geôle de ses anciens camarades de la Révolution qui se sont retournés contre eux en instaurant le Front populaire. Salam était un révolutionnaire et non un révolté. Il y a deux types de révolutionnaires : ceux qui sont révoltés par leurs conditions d’existence et qui estiment que c’est dans une lutte organisée qu’ils peuvent s’en sortir. Il y a les révolutionnaires qui ne manquent de rien mais qui ont une forte aversion pour l’injustice et qui décident de s’engager dans une implacable lutte contre ces injustices sociales. Salam fait partie de ces derniers, à l’image de certains qui avaient porté le leadership de la Révolution du 4 Août 1983. Certains de leurs contempteurs les qualifiaient d’ailleurs de la reproduction sociale, parce que certains comme lui venaient des milieux aisés. Le reste des agités ne sont que des révoltés, qui luttent pour étaler leurs linges au soleil. La complexité de cette Révolution résidait dans son caractère petit bourgeois. La petite bourgeoisie, en tant que classe sociale, ne pouvait qu’être ambivalente. Cette position, à notre avis, a pu être une des faiblesses de l’expérience révolutionnaire burkinabè. Elle aurait pu échapper à cette fin en 1987, si elle parvenait à mettre en application cette citation d’Amilcar Cabral à propos de la guerre de libération qui est une guerre révolutionnaire: « Pour ne pas trahir ces objectifs, la petite bourgeoisie n’a qu’un seul chemin : renforcer la conscience révolutionnaire, répudier les tentatives d’embourgeoisement et les sollicitations naturelles de sa mentalité de classe, s’identifier aux classes laborieuses, ne pas s’opposer au développement normal du processus de la Révolution. Cela signifie que, pour remplir parfaitement le rôle qui lui revient dans la lutte de libération nationale, la petite bourgeoisie révolutionnaire doit être capable de se suicider comme classe, pour ressusciter comme travailleur révolutionnaire entièrement identifiée avec les aspirations les plus profondes du peuple auquel elle appartient ». Le pharmacien-commandant, c’est ce grade qui pour nous est historique. N’étant pas militaire, je ne vais pas m’encombrer des convenances de l’armée. C’est ce petit bourgeois qui a pu se suicider pour renaitre en progressiste.
Avant d’être Maire, il avait la reconnaissance de la population de sa Commune rurale qui est Sourgou par des efforts divers d’assistance qu’il apportait à cette localité et aux masses laborieuses. Le couronnement a été aussi son magistère à cette Mairie et son engagement malgré l’adversité de l’époque, dans un parti sankariste qui était l’Union pour renaissance-Mouvement sankariste (UNIR-MS). Va en paix, Commandant, le titre que confèrent les révolutionnaires à leurs leaders. Transmets nos salutations aux autres.
Par Méneptah Noufou ZOUGMORE
Source : Le Reporter 7 avril 2026 https://www.reporterbf.net/commandant-abdoul-salam-kabore-monsieur-vaccination-commando-tour-du-faso-coupe-du-faso/

















