Pharmacien – Colonel à la retraite, Abdoul Salam Kaboré, était un proche collaborateur du Capitaine Thomas Sankara. Successivement ministre de la santé et ministre des sports sous la révolution, il a piloté l’opération « vaccination commando ». Fondateur de la pharmacie du Progrès, il est élu maire de la commune rurale de Sourgou dans le Boulkiemdé sous la bannière de l’UNIR/PS (Union pour la renaissance/Parti sankariste), après les élections municipales de mai 2016. Président du comité d’initiative et de réflexion sur le projet de construction du mémorial Thomas Sankara, le Colonel relate avec passion les moments vécus auprès du père de la révolution burkinabè. Il nous parle de cette date fatidique qu’est le 15 octobre 1987, de sa détention, et du projet de mémorial. Nous vous proposons cet entretien réalisé le jeudi 13 octobre 2016 en deux séquences. (NDLR : Abdoul Salam Kaboré est décédé le 25 décembre 2025)

Lefaso.net : Comment êtes-vous venu au gouvernement du temps de la révolution ?

Abdoul Salam Kaboré : Après la nuit historique du 4 aout 1983, j’ai d’abord commencé par mettre en place les comités de défense de la révolution, les fameux CDR. Et c’est après cela que le gouvernement a été formé. Et j’ai eu l’honneur, le devoir d’assumer le poste de ministre de la santé.

A ce poste, le Président Thomas Sankara connaissait son affaire. Puisque lui au moins avait déjà participé à un gouvernement. Il avait été à son corps défendant Secrétaire d’État à l’information. Donc il savait ce que c’était que faire un gouvernement, comment faire en sorte que le gouvernement travaille. Et la seule directive qu’il nous a donnée, c’est que tout ce que vous estimez bon pour le Burkinabè, il faut le faire. D’où l’expression « ce qui sort de l’imagination de l’homme est réalisable par l’homme ».

Si vous pensez que le Burkinabè doit marcher d’une certaine manière, essayez de faire en sorte qu’il marche de cette manière-là. Nanti de cette directive, nous avons pris notre ministère à bras le corps. Nous avons eu des initiatives, la vaccination commando, les postes de santé primaire, la réaffectation du personnel de santé dans les provinces, etc. Toutes ces actions ont été, je pense, bien accueillies par la population et bien vécues par les enfants en tout cas.

En quoi a consisté cette vaccination commando ?

La vaccination commando a consisté à prémunir les enfants par la vaccination contre une demi-douzaine de maladies. Cela dans un temps relativement bref. Avant cela, les vaccinations se faisaient au Burkina Faso pour les enfants mais on attendait avant de revacciner. Nous, nous avons voulu faire un tir groupé commando. Nous avons eu l’adhésion de nos camarades de la santé. Ça s’est très bien passé, nous avons pu vacciner beaucoup d’enfants contre les six maladies. Tout s’est bien passé.
Plus tard, nous avons fait l’opération PSP (poste de santé primaire) qui a été aussi une accélération du système de santé burkinabè.

Notre système est pyramidal et à la base il y a ce qu’on appelle le poste de santé primaire et au sommet, il y a le CHU (Centre hospitalier universitaire) Yalgado Ouédraogo. Notre opération « Un village-un poste de santé primaire » a consisté à mettre la base de la pyramide d’un seul coup. Nous avons invité les populations à construire des cases qui vont servir de poste de santé, une espèce de dispensaire. Et nous avons choisi deux personnes parmi la population du village. Un homme et une femme. La femme était déjà une accoucheuse auxiliaire qui aidait les parturientes à se libérer. Notre apport a été de la former et de mettre à sa disposition un petit paquet, une boite avec des instruments qu’elle pouvait stériliser, faire bouillir et utiliser. Maintenant le cordon ombilical, on ne coupe plus avec un tesson de bouteille mais avec une paire de ciseau bien stérilisée.

Quant à l’agent de santé de sexe masculin, il est également formé. Et en le laissant repartir au village, on lui remet une trousse. Il est là, il vaque à ses occupations, il cultive son champ. Et lorsqu’il y a un malade dans le village, on vient le chercher. « Dr, Dr il y a un malade ». Il voit, si c’est un palu, il peut donner de la nivaquine, de l’aspirine, etc. Il était là pour le bien de la population. Ces deux personnes étaient rémunérées, mais telle que la population l’aurait décidé. Si un village décide de donner un poulet à l’agent de santé villageois ou à l’accoucheuse, à chaque opération, c’est cela la rémunération.

Qui est Sankara pour vous ?

Le président Sankara est un homme comme un autre. Mais un homme qui a un esprit vif et qui a une haute idée du Burkinabè. Nous, nous pensions avec le Président Thomas Sankara que le Burkinabè, on devrait le façonner de telle sorte qu’il ne soit plus comme avant. Mais un Burkinabè qui aime son pays, qui travaille, qui a des initiatives, etc. le Président Sankara était amoureux du peuple burkinabè. Je vais vous raconter une anecdote. Lorsqu’on sortait et qu’on trouvait quelque chose de bien à la descente d’avion ou bien quelque part, il disait, « ça serait bien pour notre peuple ». Tout ce qui était bien était bon pour notre peuple. Donc c’est quelqu’un qui aimait vraiment sa patrie. Il donnait sa force, son intelligence et toute son énergie pour qu’effectivement, le Burkinabè soit un autre homme qui n’attend plus mais va chercher.

Que s’est-il passé le 15 octobre 1987 ?

Il ne faut pas devancer l’iguane dans l’eau. Bientôt on saura ce qui s’est passé le 15 octobre 87. Mais, à mon sens, nous étions une équipe qui semblait soudée, qui s’entendait bien. Mais il y a plusieurs sentiments qui se mélangent. Il y a les appétits gloutons. Pourquoi lui le chef et pas moi ? Ensuite il y a ce que les gens murmurent à côté. Vous savez que le Conseil national de la révolution (CNR) que nous constituions était l’émanation de la nuit du 4 août (1983). Et cette émanation était guidée peut-être par les militaires, mais il y avait beaucoup de civils qui étaient là à travers les mouvements estudiantins et syndicaux. Toutes ces personnes étaient autour de nous.

Chacun peut-être voulait une part du gâteau. Et comme le gâteau était bien tenu, il a fallu passer par des moyens… Je ne pense pas du tout au Capitaine Blaise Compaoré qui avait sans doute d’autres motivations, peut-être l’appétit du pouvoir. Mais chaque groupe traverse ce genre de phase-là. A un moment donné, ceux qui font partie du groupe ont dit qu’on ne peut pas taper sur les gens du groupe indéfiniment comme cela. Y en a qui ont commencé à ne plus accepter que les gens du groupe soient sanctionnés. Il y a d’autres qui disaient que les gens du groupe ont assez payé et méritaient maintenant le bonheur et les récompenses.

Nous, nous pensions avec le Président Sankara que le travail que nous avons entrepris est un travail de longue haleine. Il fallait continuer. Continuer à avoir la confiance du peuple et à travailler pour le peuple. Peut-être que nous n’aurons pas les fruits de ce travail mais nos enfants, nos petits enfants vont récolter un pays vraiment bien géré, bien propre, avec des individus très respectueux les uns des autres, etc. Vraiment une nation burkinabè autre.

Où étiez-vous ce jour-là ?

Je vais vous décrire ma soirée du 15 octobre 1987. J’étais passé du ministère de la Santé au ministère des Sports. Pour bien travailler, j’avais fait en sorte que tout le personnel du ministère des Sports se retrouve au stade du 4 août. On avait choisi deux jours, le lundi et le jeudi, qui étaient jours de sport de masse. On se retrouvait une heure avant de commencer le travail pour discuter des problèmes du ministère, des affectations, le sport de masse, le football d’élite, etc. mais après chaque réunion, nous faisions ce qu’on appelait une minute politique. Et à cette minute-là, chacun était libre d’exposer le sujet qui lui convenait.

Si vous vous en souvenez, le jeudi 15 octobre 1987, c’était jour de sport de masse. Donc jour de notre réunion. Le matin, on s’est réuni comme d’habitude, les gens ont posé des questions. J’ai taché de répondre, jusqu’à ce que une personne sorte et dise qu’il parait que les gens qui sont en haut ne s’entendent pas. Je me suis évertué, j’ai pris un quart d’heure à expliquer aux gens qu’aucun d’entre nous n’a intérêt à ce qu’il y ait un crash. Parce que s’il y a un crash, c’est tout le monde qui perd. Nous voulions d’un Burkina Faso grand, d’un Burkinabè grand et méritoire. J’ai essayé de les rassurer.

Patatras, l’après-midi arrive. Nos sportifs, les gens du ministère des sports qui étaient chargés de manager les autres au sport de masse en ville ne pouvaient pas y accéder. Ils revenaient au ministère des Sports en disant : « ça tire en ville, ça tire en ville ». C’est comme ça que nous avons su qu’il y avait quelque chose en ville, nous qui étions loin de la ville. Les tirs ont continué jusqu’à l’entrée de la nuit. Moi qui étais au stade du 4 août, seul militaire avec mes trois gardes du corps, j’ai dû requérir l’aide d’un camarade, le Colonel Sanou Bernard, qui a envoyé une escorte me prendre. Nous nous sommes retrouvés là-bas, un certain nombre d’officiers. Et c’est là-bas que nous avons appris que le Capitaine Thomas Sankara est mort.

Comment avez pris cette nouvelle ?

Sur le coup, la question qu’il fallait se poser, c’est qu’est-ce qu’on fait ? Et à l’unanimité, nous nous sommes dit que Thomas savait plus ou moins qu’il était condamné. Plusieurs fois, il l’a dit dans les interviews que si vous apprenez un jour que Blaise Compaoré se retourne contre moi, n’essayez pas. Il gagnera toujours. Des coups de fil venaient de Belgique, de France et l’on entendait qu’il y aura un coup d’État au Burkina Faso tel jour, à telle heure. Nous nous sommes dit : Puisque Thomas savait ce qui allait lui arriver et qu’il n’a pas réagi, ça veut dire qu’historiquement, bravement, il ne voulait pas faire un bain de sang. Et qu’il savait que s’il prenait une arme contre Blaise, il y aurait deux armes en face, trois armes à coté et ça aurait été un bain de sang. Comme il n’a pas voulu réagir contre sa mort, ce n’était donc pas la peine que nous provoquions un bain de sang. Nous avons décidé de ne pas riposter, de ne pas aller contre qui que ce soit.

Mais les nouveaux maitres, pour asseoir leur maitrise sur le pays, avaient des têtes de turc à éliminer. C’est ainsi qu’il y a eu l’attaque du bataillon de Koudougou avec ‘’le lion’’. Une équipe de Dédougou qui descendait sur Ouagadougou a été arrêté. On a essayé d’éviter le bain de sang que Thomas voulait éviter.

Que vous est-il arrivé après cela ?

Personnellement, j’ai été invité à venir au conseil (Conseil de l’entente). J’ai dit à celui qui me l’a dit au téléphone que vraiment je n’ai rien à faire au conseil. Le 4 août 83, on était ensemble, on savait où on allait. Si on était pris, c’était cuit. Mais ici, vous préparez quelque chose et je ne suis au courant de rien. Vous en arrivez même à tuer notre leader, on n’est courant de rien et vous nous dites de venir au conseil. Je dis, non, non, non ! Excusez-moi, mais je ne peux pas venir au conseil… J’y suis allé par la force des choses.

Comment cela se fait-il ?

On est venu me prendre un soir chez moi, deux ou trois jours après mon refus. J’y suis allé à mon corps défendant. On m’a incarcéré un soir vers 23 h, on est venu me libérer un jour vers midi. Et entre ces deux dates, il s’est écoulé 7 ou 8 mois, je n’ai reçu personne. Personne n’est venu me poser une question.

On vous accusait de quoi pour vous incarcérer ?

On ne m’a accusé de rien. Aucune explication. Pendant qu’on était au conseil, on entendait que nos bureaux ont été saccagés, nos comptes ont été vérifiés.

Y avait-il d’autres camarades qui étaient détenus comme vous ?

Oui avec d’autres camardes. Il y a le Capitaine Pierre Ouédraogo, Daouda Traoré, Nongma Ernest Ouedraogo et bien d’autres. Mais chacun dans sa cellule.

Est-ce que tous les ministres en son temps y étaient détenus ?

Non, pas tous les ministres. Parce qu’après la mort de Sankara vous avez vu le gouvernement. Il était truffé d’anciens ministres. Les Bongnessan Yé, etc, qui sont nommés ministre plénipotentiaire.

Et après on vous libère ?

Après mes 7 mois au conseil, un jour on est venu me dire que j’étais libre. J’ai retrouvé ma femme qui m’attendait, je suis rentré à la maison. Plus tard, j’ai appris que j’ai été affecté à Dédougou comme pharmacien provincial. En son temps, j’étais pharmacien-commandant. J’ai rejoint Dédougou, j’ai commencé à travailler à l’hôpital. Bien sûr il y avait beaucoup de suspicion parce que j’étais un ‘’pestiféré’’. Mais au fil des mois on a appris à se connaitre, on a appris à travailler ensemble, je n’ai pas eu de problème d’intégration au personnel médical de Dédougou.

Jusqu’à ce que selon notre législation, j’atteigne le minimum d’années requis pour m’installer à mon compte en tant que pharmacien privé. J’ai fait ma demande pour m’installer. Le ministre m’a convoqué pour dire que je remplissais les conditions. Mais on m’a demandé de ne pas m’installer à Ouagadougou. En tout cas pas au centre.

C’était quoi la raison ?

Vous n’imaginez pas ? C’est là qu’on m’a amené vers Tampouy là-bas, ensuite sur la route de Pô et enfin sur la route de Bobo. En passant sur la route de Bobo, j’ai trouvé des gens qui étaient en train de creuser quelque chose. Je me suis arrêté pour demander et c’est là qu’ils m’ont dit qu’ils étaient en train de construire deux villas jumelées appartenant à SOGEPER. C’est notre grand frère du quartier.

Aussitôt j’ai pris contact avec lui en lui disant, « on me dit de faire une pharmacie en dehors de la ville de Ouagadougou. Là où tu es en train de construire, c’est en dehors de la ville, est-ce que tu permets que je te donne un plan de pharmacie que tu vas exécuter et mettre le local en location ». Il était d’accord. Il a construit l’actuelle pharmacie du Progrès. J’ai été en location et plus tard sous couvert de la banque, j’ai fait un gros emprunt pour m’adjudiquer le bâtiment.

Entretien réalisé par Marcus Kouaman en octobre 2016

Source : https://lefaso.net/spip.php?article73663

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