Par Merneptah Noufou Zougmoré
Picasso doit avoir été le seul roman que Alfred Yambangba Sawadogo a écrit. Le livre s’ouvre sur un cadre de l’administration qui s’épanouit. Il croise à un moment de sa carrière un marabout multiplicateur de faux billets. Le commis de l’État tombe dans son piège. Il soustrait alors d’importantes sommes dans son service dans l’intentions qu’elles soient démultipliées pour lui. L’escroc de marabout se volatilise avec l’argent laissant un gros trou que celui commis à la gestion de la ressource n’a pas pu combler. La suite c’est la prison et ses conséquences sociales. Après avoir purgé sa peine, il retrouve sa famille en moins. Sa moitié a pris ses jambes à son cou. Pour un rapide besoin de satisfaire sa libido à Bilbambilin, un quartier jadis de Ouagadougou, il rencontre une fille de joie qui finit par partager sa nouvelle vie.
Le livre se laisse lire et fait la preuve que monsieur ONG du président Thomas Sankara, en plus de la dizaine d’essais qu’il a produits, n’est pas étranger au roman. De ce roman qui retrace le quotidien de certains agents à l’esprit puéril qui tombent entre les mailles des filets des vendeurs d’illusions que sont les charlatans et compagnie, dans mon rôle de présentateur des livres au journal Mutations, il m’avait été donné de lire et de rendre compte de son ouvrage « Ma deuxième campagne électorale ». A la lecture on est subjugué par le détail du quotidien d’un candidat à la députation et à la mairie. Son approche de sociologue pour gagner l’électorat et le rôle de l’argent dans une campagne qui annihile l’effort d’un candidat qui manque de la ressource, les crocs en jambe des militants de son propre parti et l’inefficacité des candidatures indépendantes dont certaines organisations de la société civile en avaient été les chantres avant de se murer dans un silence profond constituent la trame de cet ouvrage.
Son second livre a été la relation des faits des jours-j, les 30 et 31 octobre 2014, une plaquette à écriture heureuse qui renseigne sur l’insurrection populaire. Les autres ouvrages par la proximité de l’auteur avec notre journal qui a mis la clé sous le paillasson, je les avais lus avec bonheur mais sans retenir de mémoire la quintessence de leurs contenus. Le grand « Koob-Naaba » Alfred Yambangba Sawadogo avait fini malgré la grande différence d’âge à être notre ami. Cette amitié était valable pour toute l’équipe de Mutations. Je suis souvent passé à son domicile à sa demande pour des échanges parce qu’il veut mon avis sur une situation. Parfois je me faisais le devoir de passer lui rendre visite. La fréquence de mes visites a fini par m’habituer à la table du couple Sawadogo qui bien qu’étant une famille qui est socialement au-dessus de la moyenne mangeait simple sans alourdir les repas des ingrédients qui peuvent jouer négativement sur la santé.
Ses apartés pleins d’anecdotes étaient agréables à écouter, sans compter son entrain matinal. Souvent il était parti tôt quand on manquait de peu ses rendez-vous le matin. Alfred, c’était aussi ses conférences. Au 30ème anniversaire de l’assassinat du leader de la Révolution d’août 1983 organisé par le Balai Citoyen, il fit l’un des conférenciers avec son énergie habituelle. Il avait expliqué à l’assistance comment le président Sankara lui avait confié la création du Bureau de suivi des ONG (BESONG). Sans moyen et sans local pour abriter le service, quand il s’ouvre au président Thomas Sankara sur ces problèmes d’installation, la réponse du patron a été : « l’abondance des moyens traduit l’incapacité des chefs. » Il s’est résolu à se débrouiller pour trouver un abri au BSONG. Ses prises de parole sur son rôle du conseiller auprès du président du Faso étaient ponctués des grands gestes, la preuve de l’émotion et les convictions de l’époque qui resurgissaient dans ses propos.
La seconde conférence dont je me souviens s’est déroulé à la Maison de Culture de Bobo-Dioulasso. Elle avait été organisée par FREE AFRIK par l’onction qu’avait donné son directeur exécutif, le Dr Ras-sablga Saïdou Ouédraogo autour de son livre sur la famine de 1914, appelé communément le « Naaba Kouabga ». La présentation du livre par l’auteur avait captivé l’assemblée si bien qu’après l’activité il ne restait que quelques exemplaires. Quand l’organisme indépendant de recherche qu’est FREE-AFRIK organisait ses formations pour les jeunes, lors d’une session qui dure une dizaine de jours à Bobo-Dioulasso, Alfred Yambangba Sawadogo a assisté à la session du début jusqu’à la fin avec des interventions à chaque module. Nous avons au cours de cette activité coanimée un panel sur l’histoire politique de la Haute-Volta au Burkina Faso. Sans être historien, son expérience de syndicaliste, de personnalité politique ayant appartenu à un parti de Droite comme le Rassemblement démocratique Africain (RDA) et son accompagnement des idées de gauche sous le Conseil national de la Révolution (CNR), la cohorte qui a eu la chance de participer à cette session certainement se souvient de ses anecdotes croustillantes.

Mes dernières rencontres avec le prodige de Tikaré étaient autour de la création d’un journal dédié à l’agriculture. En plus de ses propres moyens financiers qu’il devait mobiliser. Il attendait de l’appui des partenaires mais compte tenu de la conjoncture, ce projet n’a pas pu se réaliser. Alfred était un bon chrétien. Je l’ai souvent surpris en train de discuter de sa contribution financière aux activités de sa communauté religieuse. L’acte charitable qui m’a convaincu de sa sensibilité aux problèmes des autres, c’est quand il a remis un chèque de 500000fcfa pour les soins de Osiris Issouf Sawadogo pendant sa maladie. Il ne m’en a jamais parlé jusqu’à ce qu’il boive dans le récipient de la mort. C’est feu mon condisciple lui- même qui m’avait informé, compte tenu de notre proximité. Alfred Yambangba Sawadogo s’en va chez le seigneur de l’univers à un âge vénérable. Que la terre du Burkina Faso lui soit légère.

Merneptah Noufou Zougmoré

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