: LA PERSECUTION DES SANKARISTES, DES DISSIDENTS ET LA PURGE CIVILO-MILITAIRE (1/3)
LA REPRESSION DES PROCHES DE THOMAS SANKARA
Parlant de proches de Thomas SANKARA, il s’agit de certains membres de sa famille et de tous ces personnages qui s’étaient engagés avec lui dans le train de la Révolution non seulement au nom de l’amitié, mais encore par sympathie et par conviction pour l’idéal défendu. Il s’agit de ces personnes non moins importantes qui travaillaient aux côtés du président du CNR, mais qui n’appartenaient pas à une organisation politique. Au niveau de la famille directe de Thomas SANKARA, la persécution obligea sa femme, Mariam, et ses deux enfants, Auguste et Philippe, à prendre le chemin de l’exil le 21 juin 1988 pour Libreville. Avant ce départ, après quelques jours dans la grande famille à Paspanga, l’épouse du président du CNR et ses deux enfants avaient finalement regagné leur domicile situé non loin du stade municipal de Ouagadougou dans le quartier Bilbalogo. Mais les hommes du Front populaire encerclaient la cour dans le but de dissuader les visiteurs d’y entrer. D’après Valère Dieudonné SOMÉ, même les plus courageux avait fini par renoncer à rendre visite à la veuve qui avait pourtant besoin de soutien (Valère D. SOMÉ, 1989, Thomas SANKARA, l’espoir assassiné, Paris, L’Harmattan, page 74).
Après, suite à une rocambolesque affaire sur une valise pleine d’argent trouvée au palais présidentiel, le frère du président du CNR, Pascal SANKARA, fut arrêté. Selon Fidèle TOÉ, ami et ministre du Travail et de la Fonction publique, le Front Populaire avait clairement interdit à certaines personnes de fréquenter la famille de Thomas SANKARA (Fidèle TOÉ, « Fidèle Toé, ancien compagnon de Thomas Sankara : ʺJe devais être pris et forcé à raconter partout que Sankara voulait tuer ses camaradesʺ » in http://lefaso.net/spip.php?article79893). Luc Marius IBRIGA abondent dans le même sens en affirmant qu’au lendemain de l’assassinat de Thomas SANKARA, des personnes qui occupèrent par la suite des positions stratégiques au sein du Front Populaire avaient manifesté leur compassion à la famille. Il soutient par exemple que Kilimité Théodore HIEN avait rejoint la famille SANKARA en sanglots. Mais face à la dissuasion entreprise par le nouveau régime et pour une question de realpolitik, tous ces gens avaient été obligés de se ranger et de prêter allégeance à Blaise COMPAORÉ (Luc Marius IBRIGA, entretien du 07 octobre 2011 à l’université de Ouagadougou).
Les mesures d’oppression comme nous le soulignions tantôt s’étaient également appliquées sur les amis et les plus proches collaborateurs du président CNR qui ne militaient pas forcément dans les chapelles politiques classiquement connues de l’époque. Notons à ce propos pour commencer que Fidèle TOÉ, ami d’enfance de Thomas SANKARA, avait dû prendre ses jambes à son cou dès le 15 octobre 1987 pour échapper à la furie des sbires du Front Populaire. Il se réfugia d’abord au Ghana, ensuite au Congo Brazzaville.
Jean Hubert BAZIÉ, responsable de la presse présidentielle, directeur du journal satirique L’Intrus, directeur de la Radio Entrez Parler, de l’emprisonnement en passant par les affectations arbitraires et les harcèlements politico-administratifs vit sa carrière universitaire prometteuse brisée. Les autres types de promotion professionnelle qui s’étaient offerts à lui, le nouveau régime les avait tous compromis : « J’avais été sélectionné pour être le chargé de communication de la Caisse Nationale de Sécurité Sociale (CNSS), mais les autorités mirent le pied sur mon recrutement. Ce fut le cas aussi pour Faso Baara, une structure qui faisait dans l’immobilier. Il est même arrivé que mon dossier dans d’autres cas ne soit même pas examiné. J’attendais indéfiniment et je finissais par comprendre ce qu’il fallait comprendre. ». À l’international, il avait subi un test de recrutement à la Commission Économique des Nations-Unies pour l’Afrique (CEA) à Addis Abeba. Mais face à l’opposition du régime, cette admission avait été annulée (Jean Hubert BAZIÉ, 2017, L’après-Sankara : de la contre-révolution à la répression au Burkina Faso, Ouagadougoou, Les Presses Africaines, pages 36 et 37).
Alouna TRAORÉ, membre du bureau politique de la présidence du Faso, seul rescapé de la tuerie du 15 octobre 1987 au conseil de l’Entente, à cause des pressions et des menaces de mort que la gendarmerie lui faisait, s’exila dans un premier temps en Côte d’Ivoire, dans un second temps au Congo Brazzaville (Lire le témoignage de Alouna TRAORÉ in Charles KIENDRÉBEOGO, 2018, Thomas SANKARA : les témoignages en toute vérité, Ouagadougou, Les Editions la République, p.p. 55-70).
L’on peut mentionner également le cas de Mousbila SANKARA, cousin du président du CNR, alors ambassadeur à Tripoli en Libye. Celui avait rendu sa démission pour protester contre le coup de force sanglant. À son retour sur le sol burkinabè, il avait été arrêté, incarcéré à la gendarmerie et au Conseil de l’Entente où il subit des tortures pendant quatre ans .
Pour terminer, sans exhaustivité évidemment, Bassirou SANOGO, ambassadeur en Algérie, pour avoir mis en berne le drapeau au niveau de l’ambassade avait été appréhendé et jeté en prison dès qu’il remit les pieds sur le sol burkinabè en décembre 1988.
La répression du Front Populaire ne s’appliqua pas seulement aux proches du président du CNR dans leur individualité. Le nouveau régime chercha à s’adjuger le contrôle de l’ULCR, organisation de gauche qui fut un soutien de taille au président du CNR.
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LES TENTATIVES DE SUBORNATION DE L’ULCR ET LA REPRESSION DE SES MILITANTS
Sous le CNR, l’ULCR avait été un pilier organisationnel important pour Thomas SANKARA. Rappelons d’ailleurs que ce fut pour cette raison que le trio UCB-GCB-ULC La Flamme en voulait particulièrement à cette organisation. Malgré la dissidence suscitée dans cette organisation par la naissance de l’ULC-La Flamme, l’ULCR demeurait un parti important de par la qualité des personnages qui l’animaient. Valère Dieudonné SOMÉ, Basile Laetare GUISSOU, Raymond Train PODA, Alain COEFFÉ, Firmin DIALLO, Guillaume SESSOUMA, Salvi Charles SOMÉ, pour ne citer que ceux-là, faisaient partie de la crème révolutionnaire et avaient exercé des responsabilités politiques. Par conséquent, avoir le ralliement de cette organisation qui fit la force de Thomas SANKARA était capital pour le Front Populaire.
Au lendemain du 15 octobre 1987, pendant que la répression s’abattait sur les militaires réputés fidèles au président du CNR, le Front Populaire s’acharnait sur le plan politique à obtenir l’allégeance de toute la gauche. Ce fut dans cette donne que les premiers responsables de l’ULCR avaient été contactés. À ce sujet, Firmin DIALLO donne l’éclairage suivant : « Immédiatement après le 15 octobre, Blaise COMPAORÉ avait essayé de nouer des contacts. Il avait envoyé Issa TIENDRÉBEOGO, puis Henri ZONGO pour nous demander en tant qu’organisation de nous rallier au Mouvement. Nous avons dit non. À notre sens, ce Mouvement-là ne pouvait pas, après avoir mis un terme à la Révolution, vouloir qu’on s’y associe. Ils nous ont dit qu’ils étaient venus pour approfondir la Révolution. On leur a dit : “Pour l’instant, nous, nous allons tirer les leçons. Quant au fond, nous ne sommes pas contre, mais nous allons observer pour voir” » (Lire le témoignage de Firmin DIALLO in Jean Hubert BAZIÉ, 2017, L’après-Sankara : de la contre-révolution à la répression au Burkina Faso, Ouagadougou, Les Presses Africaines, page 44).
Face à leur refus de collaborer avec le nouvel homme fort, ils subirent toutes sortes de violences : arrestations, tracasseries politico-administratives, emprisonnements, élimination physique, exil… Les premières mesures coercitives à leur égard furent des affectations arbitraires. Par exemple, Valère Dieudonné SOMÉ fut muté à Djibo dans l’extrême nord du pays. Mais selon l’intéressé, le service dans lequel il fut affecté n’avait que faire de ses compétences : « Le directeur de ce service, très embarrassé en effet finit par me confier la charge de la documentation tout au plus composée de vingt ouvrages. Mon travail consistait à tenir à jour un cahier des sorties et des retours de ces ouvrages » (Valère D. SOMÉ, 1989, Thomas SANKARA, l’espoir assassiné, Paris, L’Harmattan, page 90). Mais le 16 décembre 1987, il fut arrêté par la gendarmerie, gardé à vue dans un premier temps avant d’être transféré à Ouagadougou où des centaines de personnes, civils et militaires, considérées comme des partisans de Thomas SANKARA l’avaient précédé. Ainsi, il retrouva parmi les appréhendés, Firmin DIALLO et Salvi Charles SOMÉ, deux militants importants de l’ULCR (Valère D. SOMÉ, 1989, page 90). Par la suite, les trois compagnons furent rejoints par un troisième de leur parti, Basile Laetare GUISSOU, qui n’avait pas pu échapper à la gendarmerie.
Dans son œuvre Les nuits froides de décembre : l’exil ou la mort, Valère Dieudonné SOMÉ explique les conditions dans lesquelles Salvi Charles SOMÉ, Firmin DIALLO, Basile GUISSOU et lui furent torturés dans les geôles de la gendarmerie nationale et du Conseil de l’Entente (Valère D. SOMÉ, 2016, Les nuits froides de décembre : l’exil ou la mort…, Ouagadougou, Éditions du Millenium, page 17). Face à leur refus de soutenir le Front Populaire, ce dernier les accusa d’être à la manœuvre via la fronde scolaire et estudiantine et des tracts de déstabilisation. Pendant cette détention, une dissidence de l’ULCR favorable au régime fut créée par Roch Marc Christian KABORÉ et Alain COEFFÉ. Ces derniers cherchaient à intégrer l’ULCR au Front Populaire. Selon Valère Dieudonné SOMÉ, ces deux militants se prévalurent du postulat de la « préservation de la vie des membres de l’organisation détenus » afin de faire entériner leurs dispositions personnelles à la collaboration (Valère D. SOMÉ, 1989, page 132). Cette première tentative de rallier l’organisation au Front Populaire avait fait chou blanc à cause de l’intransigeance de Valère Dieudonné SOMÉ qui, bien qu’étant incarcéré, réussit à influencer les débats dans le sens du refus. Néanmoins, ils furent libérés le 20 mars 1988 sous la pression de la communauté internationale.
Malgré cet élargissement, l’ULCR dut faire face encore à des velléités d’allégeance au Front Populaire de certains de ses militants. Ces tractations aboutirent finalement à une saignée de l’organisation le 16 mai 1988. Effectivement, par une lettre au bureau politique et au comité central de l’ULCR, Alain COEFFÉ, Basile Laetare GUISSOU, Blaise KYÉLEM et Roch Marc Christian KABORÉ se désengagèrent de l’ULCR pour rejoindre les rangs du Front Populaire (Valère D. SOMÉ, 1989, pages 133 et 134). Après avoir quitté le navire, ceux-ci par le jeu des manœuvres cherchèrent à faire dissoudre l’ULCR au sein du Front Populaire, cependant sans succès : « L’ULCR, malgré les tentatives de certains de ses membres déserteurs, se situe par rapport au Front “Populaire” en situation d’opposition » (Valère D. SOMÉ, 1989, page 137).
La résistance de l’ULCR fut également âpre dans le monde scolaire et estudiantin où ses militants, à l’instar d’autres scolaires et étudiants, réclamaient la réhabilitation de Thomas SANKARA. Afin d’endiguer le soulèvement du mouvement scolaire et estudiantin du 19 mai 1988, la répression s’était abattue particulièrement sur les étudiants appartenant à l’ULCR. C’est ainsi que Guy YOGO avait été emprisonné et torturé avant d’être ensuite contraint à l’exil à Dakar. Saran SÉRÉMÉ, qui fut arrêtée dans les mêmes circonstances et motifs, avait subi l’animosité des tortionnaires. Guy YOGO fait un témoignage choquant des violences que Saran SÉRÉMÉ et lui subirent dans les locaux du Conseil de l’Entente (Valère D. SOMÉ, 2016, p.p. 67-70). Suite à cette sédition du monde éducatif, Valère Dieudonné SOMÉ fut appréhendé une fois de plus le 21 mai avant d’être relâché le 28 mai 1988 suivant. Et ayant été informé, selon lui, d’une machination du Capitaine Jean-Pierre PALM pour attenter à sa vie, il réussit à prendre clandestinement le chemin de l’exil (Valère D. SOMÉ, 1989, page 136).
La dernière tentative de satellisation de l’ULCR fut mise en branle à partir de l’annonce d’un prétendu complot orchestré par Boukary KABORÉ dit Le Lion à partir du Ghana. Les tortionnaires du Front Populaire, prenant cela pour prétexte, appréhendèrent les membres de la direction de l’ULCR encore présents sur le territoire national. Ce fut dans ce contexte que le régime fit arrêter le professeur d’université Guillaume SESSOUMA, Raymond Train PODA et Moumini TRAORÉ, tous de la direction de l’ULCR. Ceux-ci subirent toutes sortes de tortures. Si les deux derniers eurent la chance d’être élargis en avril 1991, le premier, Guillaume SESSOUMA, succomba à ses blessures. Sur ces évènements, Firmin DIALLO explique : « Guillaume SESSOUMA était le camarade à la tête de notre parti, l’ULCR. C’était le premier responsable, avec Valère SOMÉ. À ce titre, il connaissait pas mal de choses. […] Par la suite, lorsque la répression s’est poursuivie, Valère SOMÉ a dû partir en exil. Nous nous réunissions assez régulièrement chez Guillaume SESSOUMA qui a été approché par Blaise COMPAORÉ. Ils se connaissaient déjà avant parce qu’ils avaient fait l’École normale [l’actuel lycée Bogodogo] ensemble. Ils se connaissaient bien donc. Il lui a proposé de le rallier, de venir au gouvernement, ce que Guillaume a refusé en lui disant : “Moi, je suis quelqu’un d’organisé. J’appartiens à une organisation politique. Je ne peux pas me désolidariser de mes camarades. D’ailleurs, ce que vous avez fait, personnellement je ne le partage pas.” Par la suite, compte tenu de la résistance et de la naissance du mouvement sankariste, Guillaume a été considéré comme étant celui qui coordonnait les actions de ce mouvement au Burkina. On l’a accusé d’être parti au Ghana pour rencontrer la Résistance et Boukary KABORÉ dit Le Lion alors que l’on savait qu’il n’y avait pas été. On a défoncé sa maison une nuit pour l’enlever et l’amener au conseil de l’Entente où il a été sauvagement torturé. Il en est mort le 30 ou le 31 décembre 1989. On a dit qu’il avait pris la fuite, qu’il s’était échappé du conseil » (Firmin DIALLO in Jean Hubert BAZIÉ, 2017, L’après-Sankara : de la contre-révolution à la répression au Burkina Faso, Ouagadougoou, Les Presses Africaines, page 46).
Notons qu’en dépit de cette décapitation, le régime de Blaise COMPAORÉ ne réussit pas à prendre le contrôle de l’ULCR. Ce dernier convoquant un congrès extraordinaire du 23 au 25 mars 1990 se mua en Parti de la Démocratie Sociale (PDS) et Le Prolétaire, son bulletin d’information, devint Le Démocrate. Ce ne fut cependant pas l’épilogue de la répression contre le personnel de cette organisation. En effet, Firmin DIALLO soutient que même après l’engagement du pays dans la démocratie pluraliste, les exactions contre les militants de son parti, pour des raisons politiques évidentes, continuèrent : « En ce qui me concerne, moi qui étais un privé, toutes les portes des marchés publics de l’État m’ont été pratiquement fermées. J’avais des marchés avec le Comptoir Burkinabè des Métaux précieux (CBMP), la Société Nationale Burkinabè des Hydrocarbures (SONABHY), la Caisse de stabilisation des prix, etc. Après une réunion de de l’Organisation pour la Démocratie Populaire/Mouvement du Travail (ODP/MT), instruction avaient été données de mettre fin à tous les marchés que je pouvais avoir avec l’État… » (Firmin DIALLO in Jean Hubert BAZIÉ, 2017, L’après-Sankara : de la contre-révolution à la répression au Burkina Faso, Ouagadougoou, Les Presses Africaines, page 46). Au-delà du cadre organisationnel, le Front Populaire exerça la violence dans le monde militaire, la répression sur ceux qui étaient soupçonnés d’épouser la cause de Thomas SANKARA s’était révélée plus féroce et plus sanglante.
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LA PURGE MILITAIRE ET LA MISE EN PLACE D’UN POUVOIR PERSONNEL ET AUTORITARISTE
L’on se rappelle que la répression des militaires proches de Thomas SANKARA, débutée avec le coup d’État du 15 octobre 1987, s’était poursuivie avec la conquête du BIA de Koudougou. Les plus chanceux dans cette répression furent ceux qui avaient été jetés en prison et torturés avant d’être libérés. Les plus infortunés avaient subi le même sort que Thomas SANKARA et de ses compagnons, sans oublier ceux qui furent envoyés ad patres à Kamboinsin et à Koudougou. La tuerie entamée dès le 15 octobre 1987 ne s’était pour autant pas arrêtée. Mais avant d’en évoquer les cas les plus emblématiques, nous évoquons le cas de ceux qui avaient été embastillés, torturés avant d’être élargis.
MILITAIRES ARRÊTÉS, EMPRISONNÉS ET TORTURÉS …
Tout en procédant à la neutralisation physique du président du CNR et de ses fidèles les plus nuisibles à la consolidation de son coup d’État, le Front Populaire procédait à la recherche et à l’arrestation de tous les autres dont il n’était pas sûr d’obtenir leur allégeance de facto.
Le Capitaine Pierre OUÉDRAOGO (SGN-CDR), le Commissaire de police Nongma Ernest OUÉDRAOGO (ministre de la Sécurité) le Commandant Abdoul Salam KABORÉ (ministre de la Santé), le Commandant Ousséini COMPAORÉ (chef d’état-major de la gendarmerie), le Lieutenant Moussa DIALLO (chef d’état-major adjoint de la gendarmerie et ex-aide de camp de Thomas SANKARA), le Lieutenant Étienne ZONGO (aide de camp du président du CNR), le Lieutenant Daouda TRAORÉ (directeur du SNP)… ayant refusé d’apporter leur caution au mouvement du 15 octobre 1987, ils furent tous arrêtés, enfermés successivement à la gendarmerie et au conseil de l’Entente. Le Front Populaire considérait tous ces gens du monde militaire comme des récalcitrants aux nuisances certaines à la consolidation de son régime, d’où la nécessité de les mettre hors d’État de nuire.
En plus de ces personnalités militaires acquises à la cause de Thomas SANKARA, d’autres avaient été arrêtés sur la base de la suspicion ou de dénonciations calomnieuses. Le Capitaine Blaise SANOU, capitaine d’aviation, avait été arrêté parce qu’on l’accusait d’avoir eu l’intention de bombarder le Conseil de l’Entente lorsqu’il apprit l’assassinat de Thomas SANKARA. Il refusait cependant d’endosser cette accusation (Valère D. SOMÉ, 1989, Thomas SANKARA, l’espoir assassiné, Paris, L’Harmattan, page 94).
Quant au Capitaine Ani TOUISSÉ, il était accusé d’avoir déclaré dans la nuit du 15 octobre 1987 devant ses hommes que « Blaise COMPAORÉ n’avait pas l’étoffe pour être le président de ce pays. » Pourtant, selon des informations recoupées par Valère Dieudonné SOMÉ, cet officier avait accepté sans délai de rallier le nouveau régime et s’était vu confier des responsabilités au sein de la coordination du Front Populaire. « Les mauvaises langues avançaient qu’il était même celui qui avait été chargé d’établir le plan d’attaque de l’offensive militaire contre le BIA de Koudougou ; en tout cas, il s’était activé dans le cercle des dirigeants du Front Populaire… » (Valère D. SOME, 1989, pages 93 et 94). Malgré tout, un jour, il fut convoqué à la gendarmerie pour être informé de ce que les éléments de sa garnison l’accusaient.
Le Sergent Hamado DABRÉ, lui, faisant partie de la garde de la résidence de Blaise COMPAORÉ à Pô, s’était dépêché à Ouagadougou pour avertir ses compagnons en faction devant la présidence du Faso. « C’était le plus jeune et le plus muet des détenus » (Valère D. SOME, 1989, page 94). Pour le cas de Diwété KAMBOU, Valère Dieudonné SOMÉ donne l’éclairage suivant : « J’ai pu apprendre (lui-même me le confirmera par la suite) que la veille du 15 octobre, il a accouru de Po pour prévenir le père du président Thomas SANKARA de ce qui se préparait contre son fils là-bas… Il paye depuis pour sa loyauté » (Valère D. SOME, 1989, page 94).
Quant au Sergent-chef Passaté OUÉDRAOGO, on l’accusait d’avoir été l’exécuteur du Commandant Amadou SAWADOGO en juillet 1984. Ce dernier était réputé être un bon responsable militaire qui pouvait faire de l’ombre sur certains dirigeants de la Révolution. Il avait été abattu lâchement par un commando dans des circonstances obscures. Selon Valère Dieudonné SOMÉ, le président du Front Populaire en faisant accuser et arrêter le Sergent-chef se présentait comme le justicier du Commandant et de sa famille alors qu’il n’était pas étranger à cet assassinat. « Le chef Passaté doit en savoir beaucoup trop sur l’affaire, ce qui [expliquait] sa détention » (Valère D. SOME, 1989, page 95).
Le Capitaine Issouf SAWADOGO et le Lieutenant Salif KABORÉ, deux officiers du BIA, qui avaient échappé à la purge du 27 octobre 1987 faisaient partie des militaires incarcérés. « Le Lieutenant Salif KABORÉ a été arrêté à Bobo et confié par le Commandant Louis Joanny YAMÉOGO à une équipe chargé de le conduire à Koudougou. L’équipe ayant mal pris les instructions l’a conduit à Ouagadougou. Le Capitaine Issouf SAWADOGO était à Ouagadougou où il représentait son chef le Capitaine Boukary KABORÉ à la réunion des chefs de corps et des régions militaires » (Valère D. SOME, 1989, page 95).
Le cas de Soumaïla ZÈBA, militaire pilote à la base aérienne, et de ses compagnons mérite également d’être mentionné. L’intéressé explique : « Quand le 15 octobre est arrivé, personne n’y croyait. Ce fut un vrai choc. Nous n’avions pas pu nous maîtriser. Quand ils ont envoyé une délégation à la base aérienne révolutionnaire pour expliquer comment les choses étaient arrivées, j’ai eu peut-être le courage de demander est-ce qu’il fallait en arriver là entre camarades ? À partir de là, j’ai été certainement fiché, puisqu’après, la gendarmerie m’a interpellé. Je me rappelle bien que c’est le Général Djibrill BASSOLET, à l’époque Capitaine, qui m’a interrogé. Il m’a signifié qu’ils étaient en train de me suivre depuis un certain temps, qu’ils m’avaient fiché et qu’ils avaient l’œil sur moi. Il m’a dit de me tenir tranquille, que je n’étais pas ami à SANKARA plus que Blaise, que c’était arrivé comme ça et qu’il y avait des choses que nous ne comprenions pas » (témoignage de Soumaïla ZÈBA in Jean Hubert BAZIÉ, 2017, L’après-Sankara : de la contre-révolution à la répression au Burkina Faso, Ouagadougou, Les Presses Africaines, page 67).
Pour avoir osé poser sa question, ce militaire fut pas arrêté le même jour par la gendarmerie, puis relâché. Mais ce ne fut pas la fin de ses ennuis. En effet, le 29 septembre 1988, à l’armée de l’air, la gendarmerie était revenue l’arrêter avec 4 de ses collègues, le Sergent-chef Issa DIARRA, le Sergent-chef Ambroise BÉLEMNABA, le Sergent Natouindé BALIMA et le Sergent Bachirou FARTA. Issa DIARRA et Bachirou FARTA furent conduits à la gendarmerie tandis que Ambroise BÉLEMNABA, Natouindé BALIMA et Soumaïla ZÈBA furent amenés dans un premier temps au Conseil de l’Entente, dans un second temps à la MACO.
Sur les détails de leur détention, Soumaïla ZÈBA explique : « BÉLEMNABA, BALIMA et moi avons été […] enfermés dans un local, chacun dans une cellule, avec interdiction de communiquer. La raison était de leur permettre de mener leur enquête. Bizarrement, quelques jours après, ils sont venus nous remettre des kiti (décrets) de dégagement en vigueur à partir du 1er octobre 1988. […] C’était pour nous un soulagement parce que nous pensions qu’on allait nous libérer. Malheureusement, nous sommes restés quatre mois dans les locaux du Conseil. Après, on a fait six mois à la MACO dans des conditions indescriptibles. […] Deux mois après notre arrivée au conseil de l’Entente, on nous a mis dans le même bâtiment que celui où l’ancien ministre Ernest OUÉDRAOGO […], même bâtiment, mais dans des cellules différentes. On nous permettait d’échanger souvent avec lui. C’est dans la nuit du 9 au 10 janvier du 1989 que nous avons été transférés à la MACO. Là, ils nous ont mis nu comme des vers dans une cellule, sans caleçon parce que les conditions de détention étaient telles que certains s’étaient déjà suicidés avec tout ce qui leur tombait sous la main. Nous étions enchainés deux à deux. Je me rappelle, j’étais enchainé avec BALIMA. BALIMA était enchainé avec un certain SOMÉ, un militaire que nous avions trouvé dans l’enceinte du conseil. Les nuits, TAPSOBA Karim [le régisseur] venait nous sortir et nous torturer. Quand vous vous évanouissiez, on vous réanimait à l’eau. […] Nous sommes restés dans notre cellule pendant 75 jours, sans nous être lavés une seule fois. Pour avoir de l’eau à boire c’était compliqué. Au début nous avions des poux plein la tête. Mais après, même les poux se cherchaient. […] Ils nous battaient avec une planche jusqu’à ce que vous perdiez le souffle. J’ai sur le corps des traces de ces tortures (il montre sur ses doigts des cicatrices) … » (témoignage de Soumaïla ZÈBA in Jean Hubert BAZIÉ, 2017, L’après-Sankara : de la contre-révolution à la répression au Burkina Faso, Ouagadougou, Les Presses Africaines, page 68).
L’on peut évidemment allonger la liste : le Sergent Denis BICABA, Famoro OUATTARA, cet autre garde du corps de Thomas SANKARA… La liste est loin d’être exhaustive…
Tous ces militaires, en plus de la maltraitance qu’ils subirent dans les geôles de la gendarmerie et du conseil de l’Entente, durent faire face à la ruine de leurs carrières militaires, ce qui les empêchait naturellement d’œuvrer militairement à la déchéance du Front Populaire. Ayant été libérés après, nombreux rasèrent vraiment les murs pendant longtemps… Disons cependant que ces militaires avaient eu quand même la chance par rapport à d’autres dont le sort fut le même que ceux du 15 octobre 1987 dans les locaux du conseil de l’Entente.
LES MILITAIRES ARRÊTÉS ET ASSASSINÉS : LE CAS DES ANCIENS ÉLÉMENTS DE LE LION DU BOULKIEMDE
Le BIA de Koudougou, une fois pris, avait été démantelé ; ses éléments furent réaffectés dans d’autres garnisons. L’on avait ainsi envoyé un certain nombre dans la ville de Bobo-Dioulasso. En éparpillant les militaires jadis commandés par Boukary KABORÉ dit Le Lion, le Front Populaire cherchait à éviter qu’ils ne constituent une menace structurée à son pouvoir.
Cette dissémination des militaires issus du BIA ne sonna cependant pas le glas de la répression contre eux. À ce propos, les deux derniers mois de l’année 1988 furent particulièrement sanglants pour ces derniers. Dans la nuit du 10 au 11 novembre 1988, le Capitaine Lamoussa Guy SAYOGO et sa femme trouvèrent la mort dans un attentat à la grenade à son domicile situé à l’intérieur du camp Ouezzin COULIBALY à Bobo-Dioulasso. La maison se situait à 40,83 m du poste de contrôle de l’entrée principale de la caserne où étaient de garde ce jour-là des éléments de l’ancien BIA affectés au Centre d’Instruction de Troupes Aéroportées (CITAP) (« Peines capitales pour les assassins du Capitaine SAYOGO » in Carrefour africain n°1060 du 6 janvier 1989, page 13). Ces militaires furent désignés comme étant les coupables du crime crapuleux. Pour le pouvoir, ils en voulaient au Capitaine Lamoussa Guy SAYOGO parce que celui-ci avait été aux avant-postes de la prise d’assaut du BIA et avait de ce fait joué un rôle déterminant dans les opérations militaires contre eux (« Affaire Guy L. SAYOGO : le verdict » in Sidwaya n°1180 du 30 décembre 1988, pages 1 et 3).
Dans l’opinion nationale, cette accusation fut prise avec des pincettes. La raison : le Capitaine Lamoussa Guy SAYOGO était réputé être un fervent partisan de la Révolution et très proche de Thomas SANKARA et de Boukary KABORÉ dit Le Lion. Ce fut donc en faisant preuve de realpolitik qu’il avait rejoint les rangs du Front Populaire. Au demeurant, ce dernier le considérait comme un transfuge dangereux d’autant plus qu’il le soupçonnait d’être resté en contact avec le “fauve” refugié au Ghana. En tout état de cause, sa mort suscita de folles rumeurs dans le pays. D’aucuns accusaient Blaise COMPAORÉ d’avoir orchestré l’attentat afin de pouvoir se débarrasser d’un transfuge qu’il considérait comme nuisible (Bernard DOZA, 1991, Liberté confisquée : le complot franco-africain, Paris, BibliEurope, page 258).
Il n’en demeura pas moins que le pouvoir fit constituer un tribunal militaire pour juger ceux qu’il accusait invraisemblablement d’avoir tué le Capitaine Lamoussa Guy SAYOGO. D’ailleurs, ceux qui assuraient la garde le jour de l’attentat n’étaient pas les seuls éléments du BIA (Sibiri Gabriel YAMÉOGO interrogé par Newton Ahmed BARRY et Germain Bitiou NAMA, « Crimes politiques : la confession d’un barbouze » in L’Évènement n°09 du 02 février 2002, page 04). Alors, l’on peut se demander pourquoi ces derniers furent les seuls à être chargés par le pouvoir. Siégeant en séance extraordinaire le mercredi 28 décembre 1988, le tribunal militaire révolutionnaire, autrement dit la cour martiale, condamna à la peine capitale les anciens éléments du BIA accusés d’avoir fomenté l’attentat : l’Adjudant-chef Gambila BEBA, les Sergents Somzayé NÉA, Ousmane SANGO et Diérothé DA, les soldats de 1re classe Drissa PARÉ, Joseph NORGO et Bali BASSOLET (« Verdict du tribunal militaire révolutionnaire de Bobo-Dioulasso sur l’affaire Sayogo » in Carrefour africain n°1060 du 6 janvier 1989, page 14). Le journaliste Bernard DOZA, ex-conseiller de Blaise COMPAORÉ, était à Ouagadougou au moment du prononcé du verdict. Il affirme dans son livre Liberté confisquée : le complot franco-africain que c’est Blaise COMPAORÉ lui-même qui lui annonça le jugement et la sentence. Embarrassé, il avait dit à ce dernier : « Mais Monsieur le Président… pouvez-vous intervenir… ? » « Ce n’est pas moi seul qui prend les décisions, les tribunaux populaires ont déjà prononcé la sentence. Et puis, revenir là-dessus équivaudrait à nous condamner nous-mêmes… », lui avait rétorqué Blaise COMPAORÉ (Bernard DOZA, 1991, Liberté confisquée : le complot franco-africain, Paris, BibliEurope, page 259). Dans la nuit du 29 au 30 décembre 1988, les condamnés furent passés par les armes. Mais au sein de l’opinion, le doute subsista : « Pourquoi les avoir exécutés précipitamment ? Ce ne sont que des boucs émissaires qui cachent les vrais auteurs » (Ludo MARTENS, 1989, Sankara, Compaoré et la Révolution burkinabè, Berchem, EPO International, page 279). Selon Boukary KABORÉ dit Le Lion, le Front Populaire avait fait d’une pierre deux coups dans la mesure où il voulait non seulement se débarrasser du Capitaine Lamoussa Guy SAYOGO, mais encore de ses éléments. L’affaire Lamoussa Guy SAYOGO fut un stratagème pour parvenir à cette fin : « On l’a fait assassiner pour jeter l’opprobre sur mes hommes », affirma l’ex-patron du BIA (Merneptah Noufou ZOUGMORÉ, « 27 octobre 1987 : le BIA sous les feux du Front Populaire » in http://www.thomassankara.net ). Précisons encore que le Capitaine Lamoussa Guy SAYOGO, à l’instar de Boukary KABORÉ dit Le Lion, était ressortissant de Bingo dans la province du Boulkiemdé. De plus une des sœurs de cet officier habitait chez le Lion à Koudougou avant l’avènement du Front Populaire. Autant d’indices qui expliquaient qu’effectivement le nouveau pouvoir ne lui faisait pas confiance et le trouvait gênant.
Ces exécutions ne furent cependant pas les dernières de cette fin d’année 1988. Le Sergent Moussa DIALLO, le chauffeur de Thomas SANKARA, et le Caporal Sékou KONÉ vécurent les derniers moments de leur vie.
L’EXECUTION DU CHAUFFEUR DE THOMAS SANKARA ET DU CAPORAL SEKOU KONE
Le barbouze Sibiri Gabriel YAMÉOGO fait le témoignage suivant concernant l’élimination de ces deux proches de Thomas SANKARA : « [Le 30 décembre], le Capitaine Gilbert DIENDÉRÉ a téléphoné à MAIGA Hamadou[le grand-frère du chauffeur de Blaise COMPAORÉ] qui m’a appelé pour me mettre au courant de ce qui allait se passer. J’ai à mon tour appelé Bamory OUATTARA et Yacouba. On a mis à notre disposition une voiture, une NISSAN. Nous avons été dans un bar à Ouidi où nous avons bu jusqu’à minuit pour dissoudre nos consciences parce que nous allions exécuter quelque chose d’horrible. Nous avions à éliminer deux de nos anciens compagnons qui étaient internés à la MACO : DIALLO Moussa et KONÉ Sékou. Le régisseur Karim TAPSOBA était déjà au courant et avait donc envoyé des prisonniers à l’avance creuser les tombes. À minuit, nous nous sommes présentés à la MACO, les gardes pénitentiaires nous ont dit qu’ils étaient au courant. Ils nous les ont sortis et nous les avons mis dans le coffre du véhicule. C’est à la sortie de Ouagadougou à la forêt (aux environs de la teckeraie) que nous les avons éliminés. À Kamboinsin, nous avons trouvé au niveau des tombes MAIGA Hamadou, OUATTARA Bamory, Yacouba et Ousséni SAWADOGO qui attendaient. On a enterré les corps à Kamboinsin et on est revenu » (Sibiri Gabriel YAMÉOGO interrogé par Newton Ahmed BARRY et Germain Bitiou NAMA, « Crimes politiques : la confession d’un barbouze » in L’Évènement n°09 du 02 février 2002, page 05).
L’EXÉCUTION DE BOUKARY JEAN-BAPTISTE LINGANI ET DE HENRI ZONGO
La purge militaire atteignit son summum en septembre 1989 avec l’élimination de Boukary Jean-Baptiste LINGANI et de Henri ZONGO, respectivement numéro 2 et numéro 3 du régime. Ils furent accusés d’avoir fomenté un coup d’État contre Blaise COMPAORÉ qui rentrait au pays après un long périple asiatique qui l’avait conduit en Chine, en Corée du Nord, au Japon et au Yémen. Hâtivement, le Commandant Jean-Baptiste LINGANI, le Capitaine Henri ZONGO, le Commandant Sabyamba KOUNDABA et l’Adjudant-chef Anicet GNEGNE furent exécutés le 19 septembre 1989 à 6h00 selon les confessions du sicaire Sibiri Gabriel YAMÉOGO.
L’annonce de la découverte de ce fameux complot avait été remise en cause au sein de l’opinion qui n’y croyait pas vraiment. Là encore, de folles rumeurs selon lesquelles Blaise COMPAORÉ avait usé de ruse pour écarter ses compagnons et demeurer le seul commandant à bord fusèrent de partout. Au regard d’un certain nombre de réalités relationnelles dans le triumvirat Blaise COMPAORÉ-Boukary Jean-Baptiste LINGANI-Henri ZONGO qui s’était constitué après l’assassinat de Thomas SANKARA, il est tout à fait compréhensible et fondée que l’opinion publique ait ansi appréhendé les évènements du 18 septembre 1989. Il est de notoriété publique que Boukary Jean-Baptiste LINGANI et Henri ZONGO n’étaient pas au courant du complot du 15 octobre 1987. Cependant, ils ne pouvaient pas refuser de travailler avec Blaise COMPAORÉ sans signer leur arrêt de mort compte tenu du rôle éminemment stratégique qu’ils jouèrent au sein du CNR (Merneptah Noufou ZOUGMORÉ, « Jean Baptiste LINGANI et Henri ZONGO : le parcours de deux chefs oubliés de la Révolution » in Mutations n°39 du 15 octobre 2013 et in http://www.thomassankara.net/jean-baptiste-lingani-et…/ ). Ils avaient donc accepté de suivre Blaise COMPAORÉ afin de survivre à la situation politique qui évoluait en leur défaveur. Pour autant ils n’étaient pas en phase avec le président du Front Populaire dans sa conception de la rectification. « Aux réunions des instances et pendant les Conseils des ministres, ils ne disaient rien. Même s’ils n’avaient pas d’idée, je pense qu’ils pouvaient appuyer les arguments du président. Mais, non ! » (témoignage d’un ancien conseiller de Blaise COMPAORÉ cité par Newton Ahmed BARRY, « Que s’est-il passé ce 18 septembre ? » in L’Evènement n°196 du 25 Septembre 2010 (http://www.evenement-bf.net/pages/dossier_1_196.htm) ou in https://www.thomassankara.net/complot-du-18-septembre…/).
Les événements des 18 et 19 septembre 1989 furent un dénouement programmé du divorce qui était intervenu entre Blaise COMPAORÉ et les deux autres chefs historiques de la Révolution depuis le 15 octobre 1987 (Newton Ahmed BARRY, « Que s’est-il passé ce 18 septembre ? » in L’Evènement n°196 du 25 Septembre 2010 (http://www.evenement-bf.net/pages/dossier_1_196.htm) ou in https://www.thomassankara.net/complot-du-18-septembre…/). À en croire l’ancien inspecteur d’État Étienne TRAORÉ, qui fut au premier plan sous les deux premières années du régime du Front Populaire, Blaise COMPAORÉ cherchait à se débarrasser de ses deux compagnons. À ce propos, il fit le témoignage suivant : « … La goutte qui a fait déborder le vase, c’est l’exécution de Henri ZONGO, de LINGANI et de leurs camarades. J’étais à Yaoundé. Quand je suis rentré, ils m’ont dit que ces gens ont voulu comploter contre eux. Là aussi, je leur ai fait savoir que leur thèse n’était pas plausible. J’ai dit que je n’y croyais pas, d’autant plus que j’avais reçu une cassette de Hyacinthe KAFANDO où un monsieur disait en substance ceci. Je ne citerai pas le nom. Il donnait des conseils à Blaise : “Si tu veux avoir le pouvoir, ces deux-là, si tu les laisses, tu vas avoir des problèmes. D’abord, l’un est Bissa, ensuite l’autre est un beau-frère des Bissa.” […] Quand j’ai vu que ces gens avaient été exécutés, j’ai fait le lien avec les propos tenus dans l’enregistrement. Je ne crois pas que ces gens aient voulu comploter, on voulait se débarrasser d’eux tout simplement. Comme l’a dit mon ami Laurent GBAGBO, “le pouvoir-là, ce n’est pas un banc, c’est un fauteuil” » (Étienne TRAORÉ in Charles KIENDRÉBEOGO, 2018, Thomas SANKARA : les témoignages en toute vérité, Ouagadougou, Les Éditions la République, page 124).
Avec la liquidation de ces deux personnages clés du régime, Blaise COMPAORÉ avait désormais les coudées franches pour œuvrer avec succès à l’extinction programmée de la Révolution qu’il disait pourtant vouloir approfondir. La mise à mort de Boukary Jean-Baptiste LINGANI et de Henri ZONGO constitua une rupture politique de premier ordre vers le dépérissement définitif de la Révolution Démocratique et Populaire (RDP) au Burkina Faso.
LA LIQUIDATION DE CERTAINS CACIQUES DE L’UCB ET SICAIRES DU REGIME
L’usage de la violence politique fut une constante sous le régime du Front Populaire. Il convient de noter la systématisation de son usage pour peu que cela puisse répondre à l’ambition première du chef l’État, lequel s’était érigé comme le métronome par excellence de la vie du pays. Au niveau même de son clan politique, il n’hésita pas à utiliser cette violence pour écarter tous ceux dont la personnalité, le rêve ou la projection pouvait lui faire ombrage ou mettre en péril sa vision personnelle du pouvoir d’État. C’est ainsi que Watamou LAMIEN de l’UCB avait trouvé la mort dans des circonstances pour le moins suspectes en juillet 1988. Plus tard, Oumarou Clément OUÉDRAOGO de l’UCB, lui aussi, avait été assassiné en décembre 1991. Dans le rang des militaires, même les sbires du régime firent les frais de cette violence politique dont ils furent d’ailleurs les éxécuteurs. Hamadou MAIGA, Gaspard SOMÉ, pour ne citer que ceux-là, moururent de façon suspecte. Dans sa fougue de mettre en place un nouvel ordre politique, Blaise COMPAORÉ consacra la réhabilitation de forces sociales jadis considérées comme rétrogrades.
Docteur Kakiswendépoulmdé Marcel Marie Anselme LALSAGA (KAMMANL), 2020, “Etat, Révolution et transition démocratique au Burkina Faso: le rôle des structures populaires révolutionnaires de l’avènement de la Révolution Démocratique et Populaire (RDP) à la restauration de la République“, thèse de doctorat en Histoire politique et sociale, p.p. 635 – 649.

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