Pendant la Révolution d’Août, 600 étudiants d’entre 11 et 14 ans sont allés au Cuba pour se former dans plusieurs domaines, fait qui les a marqués pour le reste de sa vie

 Nebon Babou Bassono, le principal témoin de cet article, est actuellement le président de l’Association de Burkinabè de Barcelone et Délégué de la Diaspora du Burkina Faso en Espagne

Àlex Meyer Verdejo

Note de la rédaction du site : On trouvera la présentation d’un documentaire qui relate l’histoire de ces enfants à http://www.thomassankara.net/les-orphelins-de-thomas-sankara-un-film-de-geraldine-berger/

Le VIIème Sommet de Pays Non-Alignés a eu lieu à New Delhi entre le 7 et le 12 mars 1983. Le jeune capitaine Thomas Sankara assista en qualité de Premier Ministre de la Haute Volta, et là-bas s’est retrouvé avec Fidel Castro pour la première fois. Sur cette rencontre, le militaire africain a expliqué que « lors de cette première conversation, j’ai compris que Fidel a une grande humanité, une intuition très aiguë, et qu’il était conscient de l’importance de notre lutte, des problèmes de mon pays. Je me souviens de tout cela comme si c’était hier. Je le lui rappelle chaque fois que je le revois. Et nous sommes devenus de grands amis, grâce notamment aux processus révolutionnaires qui se développent dans nos deux pays. » Quelques mois plus tard Thomas Sankara deviendrait président du pays et leader de la Révolution Démocratique et Populaire.

L’arrivée du gouvernement révolutionnaire fit trembler les fondements de l’État néocolonial de la Haute-Volta : changement de nom pour Burkina Faso (avec une combinaison en dioula et mooré), nationalisations, réforme agraire, amélioration des services de santé, participation directe à travers des Comités de Défense de la Révolution, promotion des produits locaux, ouverture de postes de grande responsabilité aux femmes, etc. Les niveaux d’alphabétisation étaient autour du 4% de la population, et se multiplièrent par entre trois et quatre fois en 4 ans. Pour Thomas Sankara l’éducation était fondamentale pour la lutte du peuple burkinabè : « L’école doit certes apprendre à lire, à écrire, mais l’école doit surtout apprendre à l’enfant à compter, non pas compter ses doigts en rêvant, mais à compter sur ses propres forces. » (Gaoua, 17 octobre 1986)

La Révolution Cubaine est connue aussi pour l’importance vitale donnée à l’enseignement. Dans un discours prononcé par Fidel Castro en 1962, il explique que « on a créé un esprit d’amélioration collective extraordinaire, un véritable intérêt pour l’étude. Les cubains on peut dire avec de la fierté qu’en matière d’enseignement on est à la tête de l’Amérique. »  En même temps, ce que les cubains appellent « internationalisme prolétaire » a fait que pendant des dizaines d’années sa révolution a eu des liens avec de nombreux pays partout dans le monde.

Le cas de l’Afrique est illustratif : le Cuba a collaboré avec une cinquantaine de pays africains. Ce pays a eu un rôle actif en la lutte contre l’apartheid en l’Afrique du Sud, a soutenu les luttes pour la libération nationale de plusieurs anciennes colonies et les processus révolutionnaires de nouveaux états indépendants. En décembre 1983, Cuba et Burkina Faso ont créé d’une commission de coopération. En juillet 1984, les deux pays ont signé un accord avec des effets sur l’industrie, l’agriculture, le transport et l’enseignement. En octobre 1985, Cuba a offert des études gratuites pour 600 élèves à l’Île de la Jeunesse, au Cuba. En mars 1986, Thomas Sankara a envoyé une lettre à Fidel Castro qui assurait sa « constante disponibilité à continuer d’œuvrer pour le renforcement dans tous les domaines de nos relations en vue de fortifier nos deux révolutions. »

Nebon Babou Bassono, qui a vécu à Barcelone pendant onze ans, explique qu’il est « un de ces 600 étudiants qui sont allés à Cuba en 86. » Les 600 élèves provenaient des 45 provinces qui formaient en ce moment le Burkina Faso, et la majorité avaient entre 11 et 14 ans. Seulement des enfants en situation de vulnérabilité ou orphelins pouvaient se porter volontaires pour aller au Cuba, afin d’améliorer ses conditions de vie. Il y avait un minimum réservé pour des filles, qui finalement ont été un nombre de 135 sur le total de 600. « Dans le cas de ma province, Sanguié, c’est le maître de l’école qui a passé l’information. Les volontaires étaient plus de 45, qui était le maximum pour ma province. Alors on a passé un test, et j’appartiens à ceux qui ont eu de la chance. »

Le gouvernement cubain et le gouvernement burkinabé ont convenu de mener une série d’enseignements la plupart axés sur un domaine professionnel spécifique. Une cinquantaine de jeunes ont pu accéder à des études universitaires. Bassono explique que « c’était un moment d’euphorie révolutionnaire. En ce moment j’étais un Pionnier. C’était une opportunité : comme orphelin je n’avais pas beaucoup de chances de m’en sortir. Je reviendrai avec beaucoup d’études. Pour moi, être élu pour aller dans un autre pays avec la même idéologie était très important. Et spécialement sous le gouvernement de Thomas Sankara. Alors au Burkina Faso on respirait un air de rupture, d’émancipation du peuple vis-à-vis de la métropole française. Et Cuba représentait l’espoir. Je remercierai toujours la chance d’avoir pu étudier là-bas. »

Seulement un an plus tard, Thomas Sankara a été assassiné. Blaise Compaoré est devenu président et les liens néocoloniaux se sont remis en place progressivement. « Après le 15 octobre, l’ambassadeur de Cuba au Faso est venu et nous a expliqué la situation. On écoutait la radio ce qui s’était passé. Et maintenant quoi ? Quand on a écouté les nouvelles de l’assassinat on s’est effondré. » Plus tard, une délégation du gouvernement du Front Populaire est venu déclarer que rien n’allait changer. Pourtant, les formations militaire et idéologique seront supprimées.

Même si le contexte qui les avait amené à Cuba avait changé, les Enfants de Sankara ont continué leurs études. « J’ai établi plus de réseaux avec les personnes de cette petite île en 4 ans que pendant 11 ans à Barcelone. Ce n’était pas comme ici où moi je suis un africain qui a émigré dans un pays européen. » Jusqu’en 1978, l’Île de la Jeunesse s’appelait Île des Pins, mais elle a été renommée en honneur aux milliers de jeunes étudiants qui ont collaboré à la reconstruction de l’île après l’ouragan de 1966. Quand les jeunes Burkinabè ont passé par cette île, celle-ci était un fort focus de la formation révolutionnaire internationaliste. « Angola, Mozambique, Zimbabwe, Afrique du Sud, Congo, Nicaragua, Corée… Là-bas on était des camarades : les gens pauvres du monde en lutte contre l’impérialisme. »

« Quand on finissait les études de secondaire, on choisissait une spécialisation et on allait à la Grande Île. Moi je suis allé à Santiago de Cuba. J’ai fait des études industrielles. » Entre 1992 et 1994 la majorité des étudiants sont revenus au Burkina Faso. Le groupe qui a fait les études universitaires est revenu presque dix ans plus tard, et il y a un petit nombre de personnes qui sont restées au Cuba. Le retour n’a pas été du tout facile : ils étaient partis très jeunes en période révolutionnaire et revenaient avec Blaise Compaoré au pouvoir. Ils avaient la marque « communiste » gravée dans la peau. « Quand je suis parti j’étais l’espoir de la famille… Et quand je suis revenu on me regardait du coin de l’œil. Il y a même des cas de personnes qui se sont suicidées. »

Les Enfants de Sankara, en général, ont eu des grands problèmes pour trouver de l’emploi. Au moins la moitié sont restés au chômage après son retour. La seule exception claire a été pour ceux qui ont fait des études médicales. Bassono explique que « dans une usine dans laquelle je suis allé chercher de l’emploi, quand on a vu dans mon diplôme Cuba. La Patrie ou la Mort : nous vaincrons ils sont restés à regarder le papier avec une expression de « oh-la-la, on va avoir des problèmes. Cette période a été vraiment difficile : sentir qu’on n’était pas acceptées dans notre propre pays. Mais avec ceux à q’on appelle « les cubains » on maintient du contact : on se soutient mutuellement et on s’organise pour réclamer nos droits autour de l’Association de solidarité et amitié Burkina Faso – Cuba. »

« Quand Thomas Sankara est venu à Cuba pour nous rendre visite, il nous a dit que pour lui on était le relais de la révolution. Et on l’a cru comme ça. Le relais de la révolution. Mais quelques mois plus tard on l’a assassiné. » Cela s’est passé le 15 octobre de 1987, et sa figure a été enterrée en grandepartie pendant les 27 ans de gouvernement de Blaise Compaoré. Une étape qui s’est finie de façon abrupte avec les mobilisations populaires d’octobre 2014. Le dernier 4 août, 35ème anniversaire de la Révolution d’Août, Ouagadougou a accueilli une présentation du Mémorial Thomas Sankara. Dans cet événement un homme a parlé avec de l’enthousiasme sur la Révolution Démocratique et Populaire. Dans son T-shirt il y a avait une phrase écrite : « Thomas Sankara, tes enfants formés à Cuba ne t’oublieront jamais. Seule la lutte libère. »

Àlex Meyer Verdejo

[1] Bruno Jaffré. https://blogs.mediapart.fr/bruno-jaffre/blog/051216/fidel-castro-thomas-sankara-cuba-burkina-des-liens-encore-meconnus

[2] Àlex Meyer. https://directa.cat/de-cuba-a-burkina-faso-els-comites-de-defensa-de-la-revolucio/

[3] http://www.thomassankara.net/appel-de-gaoua-sur-la-qualite-de-lenseignement-au-burkina-faso-17-octobre-1986/

[4] Hedelberto López. Cuba, pequeño gigante contra el Apartheid.

[5] Lettre extraite des Archives Nationales du Burkina Faso.

[6] Bassératou Kindo. http://www.thomassankara.net/cadres-burkinabe-formes-a-cuba-des-morts-des-suicides-des-sans-emplois-depuis-1992/

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