Nous vous proposons cette interview de Jean Ziegler à propos de Thomas Sankara, qui a été très proche de Thomas Sankara. Pour autant cette interview dénote un excès d’optimisme, notamment lorsqu’il déclare que l’autosuffisance alimentaire a été atteinte en trois ans. Dans l’interview que vous trouverez à https://www.thomassankara.net/thomas-sankara-message-doutre-tombe-interview-du-4-octobre-1987/,à une question sur l’autosuffisance (4ème question), il répond par une énumération de tout ce qu’il reste à faire pour atteindre l’autosuffisance alimentaire. Par ailleurs, le Burkina a connu de nombreux partis politiques qui diffusaient la parole de Thomas Sankara, bien avant l’arrivée du Balai citoyen né en 2013. En particulier, l’organisation de l’anniversaire de l’assassinat de Thomas Sankara à Ouagadougou a été un grand succès.
Bruno Jaffré
Le sociologue et politologue installé à Genève noua et développa une relation intense avec le jeune révolutionnaire burkinabé pendant toute la période où il fut au pouvoir. Il en témoigne aujourd’hui, avec trente-quatre ans de recul.
Auteur de best-sellers internationaux sur les luttes du tiers-monde, Jean Ziegler a toujours été «ébloui par la puissance des peuples de la périphérie», comme il l’explique dans l’avant-propos de La Victoire des vaincus. Alors qu’il est professeur de sociologie de l’Université de Genève et grand facilitateur d’un dialogue Nord/Sud, il est mis en contact avec Thomas Sankara, le tout jeune président de la Haute-Volta. Entre le révolutionnaire trentenaire et l’intellectuel tout juste quinquagénaire se noue une amitié solide faite de rencontres, de coups de fil et d’une large correspondance. Trente-quatre ans après l’assassinat de Sankara, Jean Ziegler revient sur leur relation et sur la pensée du «capitaine».
Le Temps: Dans quelles circonstances avez-vous rencontré Thomas Sankara?
Jean Ziegler: C’était à Noël 1984. J’ai reçu un téléphone à la maison. «Ici le capitaine Thomas Sankara. Lorsque j’étais en prison, j’ai lu votre livre Main basse sur l’Afrique. Je dois vous voir de toute urgence. Je vous attends à Ouagadougou.» J’étais sur le point de partir faire du ski. Mais il a insisté: «Venez! Je vous fais parvenir les billets.» En général, quand j’entends parler un militaire, je ne suis pas très porté à la sympathie, plutôt à la méfiance. Mais ma curiosité était éveillée. Je suis donc allé à Ouagadougou. Sur place, nous avons eu discussion sur discussion. J’ai donné quelques conférences à l’académie militaire et à l’université. De là est née notre amitié. Je l’ai ensuite rencontré de nombreuses fois à Ouagadougou, puis une fois en septembre 1987 à Addis-Abeba, lors de la proclamation de la constitution de la république éthiopienne, quatre semaines avant son assassinat. Je me rappelle que Sankara m’a alors demandé: «Quel âge avait Che Guevara au moment de mourir?» Je répondis: «39 ans et 8 mois.» Il répliqua, songeur: «Atteindrais-je jamais cet âge-là?» C’est la dernière discussion que j’ai eue avec lui. Sankara aurait eu 38 ans en décembre 1987.
En seulement trois ans et demi, il a rendu le Burkina alimentairement autosuffisant. Sa réforme agraire a vaincu la faim
Ce fut l’une des rencontres qui ont marqué ma vie. Sa chaleur humaine, sa droiture, son intelligence. Il incarne l’Afrique. Son programme politique était ce que chacun souhaite: il a mené une lutte radicale contre la corruption qui était endémique, nationalisé l’industrie du coton et instauré la souveraineté du pays en coupant les liens néocoloniaux avec la France. Il a créé une nation libre où le pouvoir républicain s’est imposé face au pouvoir traditionnel. En seulement trois ans et demi, il a rendu le Burkina alimentairement autosuffisant. Sa réforme agraire a vaincu la faim. Son projet dépassait la politique. Il voulait transformer l’homme dans un esprit de solidarité, de respect mutuel. Il a réellement créé une démocratie de base. Il a aussi été un défenseur de la femme. Il voulait l’égalité hommes-femmes, la suppression du mariage forcé, des mariages d’enfant, la fin de l’excision.
Il n’est pourtant pas parvenu à supprimer l’excision au Burkina Faso?
Oui, car il s’est heurté à une résistance effrénée de la société traditionnelle. Nous avons eu des discussions infinies à ce sujet. Il a opté pour une voie pédagogique plutôt que répressive, avec des campagnes d’affichage et de sensibilisation qui condamnaient les mutilations de la femme. Pendant un certain temps, l’excision a continué à se pratiquer, mais les ciseaux rouillés ont été remplacés par du matériel chirurgical plus hygiénique. Ce fut un très très long combat.
Sa démarche était-elle visionnaire?
Oui, entre autres par son approche écologiste et féministe, par sa détermination à produire et à consommer des produits régionaux, mais surtout par sa volonté de souveraineté. Ses affrontements avec la France et les Etats-Unis étaient la concrétisation de cette attitude. Ses discours étaient diffusés à la radio. C’est comme ça que sa voix a eu un retentissement au-delà des frontières de son pays. Il a créé une conscience, des ambitions nouvelles. Il a mené une lutte inédite jusque-là pour la jeunesse africaine de la sous-région. Et c’est ce qui l’a finalement condamné à mort par les services secrets occidentaux.
Pendant le temps du silence, la tombe de Sankara a été visitée toutes les nuits. Les gens déposaient des fleurs, des messages. Sankara continuait à vivre dans la mémoire collective, mais clandestinement
Son présumé assassin, Blaise Compaoré, lui a succédé. Il a cherché à effacer son message et son programme. Pourtant, à la suite de l’assassinat du journaliste et opposant politique Norbert Zongo en 1998, la parole se libère, comme si elle n’avait jamais perdu de sa vigueur…
Pendant les onze ans qui séparent la mort de Sankara de celle de Norbert Zongo, pendant le temps du silence, la tombe de Sankara a été visitée toutes les nuits. Les gens déposaient des fleurs, des messages. Sankara continuait à vivre dans la mémoire collective, mais clandestinement. A partir de l’assassinat de Norbert Zongo, la parole de Sankara redevient publique.
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Sa vie et ses écrits sont étudiés en tant que «parole universelle». Des millions de jeunes Africains se reconnaissent en lui et se nourrissent de sa pensée
En 2013, le phénomène prend encore plus d’ampleur lors de la création du Balai citoyen, mouvement issu de la société civile qui est à l’origine de la chute du régime Compaoré. Aujourd’hui, la renommée de Sankara est devenue mondiale. Comment expliquez-vous une telle aura?
En 2014, le peuple chasse Compaoré. Alors qu’elle n’était jusque-là défendue que par les membres du Balai citoyen, la parole de Sankara explose et remplit la conscience collective. Sankara devient une figure de référence historique: il incarne les ambitions africaines, voire de la totalité du tiers-monde. Sa vie et ses écrits sont étudiés en tant que «parole universelle». Des millions de jeunes Africains se reconnaissent en lui et se nourrissent de sa pensée. Je garde pour Thomas Sankara une immense gratitude, une admiration et une affection profondes.
Quels sont les héritiers de Sankara aujourd’hui?
Il y a des grandes figures, comme Aminata Traoré, ancienne ministre de la Culture au Mali, intellectuelle, écrivaine et militante, ou Alaa Abdel Fattah, un des leaders de la révolution égyptienne de 2011 qui a renversé Moubarak et qui vient d’être condamné à 5 ans de prison. Lui, comme tous les jeunes de cette révolution, se référait souvent à Sankara. L’ancien président de la Bolivie Evo Morales citait également Sankara. Il y a aussi tous les autres anonymes, qui participent aux mouvements populaires civils. Sankara est la référence de l’Afrique indépendante, de la deuxième génération. La première indépendance, c’est Lumumba, Nkrumah, Sékou Touré, et les autres. L’État devient indépendant, mais reste néocolonial. Et la deuxième indépendance, celle de Thomas Sankara, c’est celle de l’Etat souverain.
Propos recueilli par Elisabeth Stoudmann
Source : https://www.letemps.ch/societe/jean-ziegler-lami-suisse-thomas-sankara














