Nous vous présentons ci-dessous un épisode important de la lutte anti coloniale de Côte d’Ivoire en 1949. Alors que plusieurs dirigeants importants du PDCI RDA (Partie démocratique de Côte d’Ivoire, rassemblement démocratique) avait été arrêtés, ce sont des femmes qui prirent le relais de la lutte pour demander leur libération. Il était grand temps que cette rubrique consacrée aux leaders africains rendent hommage aux femmes. Elles organisèrent un puissant mouvement populaire qui fit trembler l’administration coloniale. C’est à la suite de ce mouvement quasi insurrectionnel qu’Houphouët Boigny décida de se désaffilier du groupe communiste à l’assemblée nationale française, sous l’impulsion de François Mitterrand, puis abandonna la lutte pour l’indépendance. M. Zakaria Fougnique Soro, passionné d’histoire, juriste publiciste, rédacteur indépendant et contributeur dans plusieurs médias, dont Le Méridien, a gentiment accepté de nous raconter cet épisode. Nous le remercions chaleureusement.
La rédaction du site
Par Zakaria Fougnigue Soro ,
Celle que l’histoire retiendra sous le nom de Marie Koré est née sous l’identité de Zogbo Céza Galo Marie autour de 1912, dans le petit village de Gokra, au cœur de la terre bété, près de Daloa. Elle grandit sans livres ni école, dans un monde où les femmes apprennent tôt à porter le poids du quotidien. On ne sait presque rien de son enfance, seulement qu’elle quitte un jour ses collines pour descendre vers la Basse-Côte, vers Abidjan, s’installant dans le bourdonnement de Treichville. Là, elle ouvre un simple allocodrome, un coin de rue où l’on vend des bananes plantains frites, où les jeunes filles de sa région trouvent un peu de travail et où les conversations tournent parfois à la politique. C’est dans ce lieu modeste qu’elle rencontre René Séry Koré, militant déjà engagé et déjà marié. Elle accepte de devenir sa seconde épouse. Ils ont une fille, Denise. Marie porte cette enfant comme elle portera plus tard toute une cause : sur son dos, contre son cœur, sans jamais la lâcher.
Quand le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) naît en 1946, Marie s’y jette corps et âme. Elle devient la présidente des femmes de Treichville. Elle n’a pas de diplôme, mais elle a une voix qui porte et un regard qui ne baisse jamais. À ses côtés se dressent d’autres femmes déterminées, issues d’horizons différents, unies par la même flamme. Anne-Marie Raggi, secrétaire générale du comité féminin de la sous-section de Grand-Bassam, organise, coordonne et inspire le mouvement local. Marguerite Sacoum, épouse du dirigeant emprisonné Jacob Williams, se révèle une stratège redoutable. Odette Ekra milite activement aux côtés des familles des détenus. Rokia Sidibé marche avec elles, incarnant ces milliers de femmes dont le courage collectif va faire trembler l’ordre colonial.
En février 1949, l’administration coloniale frappe un grand coup. René Séry Koré et sept autres dirigeants – parmi lesquels Mathieu Ekra, Jean-Baptiste Mockey et Bernard Dadié – sont jetés en prison à Grand-Bassam sans jugement. Des mois passent dans la chaleur étouffante et l’insalubrité des cellules. Face au refus systématique de libération, les hommes entament une grève de la faim en décembre. Marie et ses sœurs de lutte comprennent qu’il faut agir. Anne-Marie Raggi intensifie l’organisation secrète à Bassam. Marguerite Sacoum et Odette Ekra multiplient les préparatifs à Abidjan. Rokia Sidibé et des délégations venues d’Agboville et de Dimbokro se tiennent prêtes. Le signal est donné : elles vont marcher.
Le 22 décembre 1949, les premières colonnes s’ébranlent depuis Abidjan. L’administration coloniale tenta de bloquer le mouvement en interdisant aux taxis et aux cars de les prendre. Qu’importe. Marie Koré lance avec défi : « Nous ne sommes pas nées avec des voitures. Nous savons marcher. » Elles avancent à travers les plantations de cocotiers, en petits groupes discrets pour déjouer les barrages. Quarante kilomètres sous un soleil de plomb, puis dans la fraîcheur de la nuit. Certaines marchent depuis deux jours déjà lorsqu’elles convergent vers l’ancienne capitale. Sur place, Anne-Marie Raggi coordonne l’accueil nocturne, ouvrant les concessions pour loger et nourrir cette armée pacifique.
Le 24 décembre 1949, à l’aube, elles sont des milliers rassemblées aux abords de la lagune Ouladine. Marie Koré est en tête, sa petite Denise solidement attachée au dos. Sur le pont qui mène à la prison, les forces coloniales barrent le passage. La répression est immédiate et brutale : jets d’eau pressurisée mêlée de vase, gaz lacrymogènes, coups de crosse et de chicotte. Les femmes ne reculent pas. Elles chantent, défient les soldats, utilisent la dérision comme arme. Marie crie à la foule : « N’ayez pas peur ! Une femme qui va sauver son mari, son frère, son fils ne recule pas devant si peu de chose. »
Dans le chaos, Marie glisse et tombe avec son enfant. Elle est rouée de coups, puis arrêtée. Traînée au commissariat, alors que le commissaire colonial la violente, elle se redresse, le gifle et lui lance : « Si tu n’avais pas été mis au monde par une femme, serais-tu ici à nous malmener ? » Ses blessures sont si graves qu’elle passera des semaines à l’hôpital avant de purger deux mois de prison.
Pendant ce temps, sur le terrain, la stratégie de contournement se déploie. Marguerite Sacoum et Odette Ekra guident les manifestantes en petits groupes à travers les quartiers, longeant la mer et la plage pour prendre les forces de l’ordre à revers et atteindre les murs de la prison. Bernard Dadié, depuis sa cellule, comprend que l’histoire vient de basculer : ce jour-là, écrit-il, les femmes sont devenues les premières détenues politiques, scellant la victoire morale du mouvement.
Cette marche n’a pas ouvert immédiatement les portes du pénitencier, mais elle a brisé le mur du silence et accéléré la tenue des procès. Marie Koré ne verra pourtant jamais l’indépendance de son pays. En 1953, elle se rend à l’hôpital de Treichville pour un simple panaris au doigt. Elle meurt quelques heures après une injection de routine. Sa famille restera convaincue qu’on a éliminé une femme jugée trop dangereuse pour l’autorité coloniale. Elle avait à peine plus de quarante ans.
Anne-Marie Raggi poursuivra son combat politique durant des décennies, devenant une figure majeure du Conseil économique et social et adjointe au maire de Grand-Bassam. Marguerite Sacoum et Odette Ekra resteront des icônes de la résistance ivoirienne, tandis que Rokia Sidibé demeurera le symbole de cette base militante infatigable.
Aujourd’hui, à l’entrée de Grand-Bassam, un monument de pierre immortalise trois femmes en marche, dont l’une porte un enfant sur le dos. C’est le visage de Marie Koré, mais c’est aussi celui de toutes ses sœurs. Son effigie a marqué les billets de banque, et son nom orne les frontons des écoles. Marie n’a pas écrit l’histoire, elle l’a marchée. Elle ne connaissait ni les théories savantes ni les grands concepts. Pourtant, face aux lances à eau, elle a prouvé que la dignité d’un peuple se conquiert ensemble.
Aujourd’hui, les femmes de Côte d’Ivoire ont conquis les amphithéâtres, les diplômes et les hauts postes de l’État. C’est la suite légitime de cette première marche. Que les générations actuelles gardent intact ce feu sacré : non celui de la division, mais celui de la construction commune. Car la plus belle leçon de Grand-Bassam n’est pas d’avoir marché contre les hommes, mais d’avoir marché à leurs côtés pour que se lève, enfin, une nation libre et juste.
Zakaria Fougnigue Soro


















