Le 15 octobre marquait la mort de Thomas Sankara et par la même occasion sonnait la mort de la presse révolutionnaire que fut Sidwaya créée sous la révolution en 1984. L’avènement du régime de Blaise Compaoré allait favoriser l’avènement d’un nouveau type d’informations en totale déphasage avec le nom de ce quotidien qui signifiant littéralement en langue moré « la vérité est venue » allait devenir le mensonge est venue.

Le changement discursif de ce quotidien dès la mort de Sankara avait consterné plus d’un. Les insanités véhiculées par le quotidien à l’endroit de Sankara heurtèrent considérablement tous ceux qui s’intéressaient au Burkina à l’époque. Elles heurtèrent car les auteurs de ces lignes étaient les mêmes qui avaient portés des discours dithyrambiques sur la révolution et son leader et qui avaient écrits dans leur première éditoriale que ce journal était un  « outil indispensable d’information, de propagande, d’agitation et de mobilisation permanentes du peuple. »[1] Le discours guerrier révolutionnaire dirigé contre les ennemis de la révolution s’était transformé à un discours anti- révolutionnaire du jour au lendemain.

L’analyse que fait Lassana Yaméogo de ce volteface mérite bien son titre : « Sidwaya et la Révolution burkinabè d’août 1983 : une histoire à géométrie variable. » Cette analyse pose toutes les problématiques lancinantes que rencontrent la presse en général et surtout la presse africaine en particulier. Rapports entre presse et pouvoir, liberté de presse, métier de journalisme, déontologie journalistique autant de questions surgissent à la fin de cette analyse.

Toutefois, dans le cas de Sidwaya, il est important de saisir les facteurs qui peuvent expliquer ce changement de paradigme. D’un côté il y avait la contrainte imposée par le nouveau régime. D’un autre côté il y’avait le problème de la formation des journalistes, on voit comme le montre Yaméogo que les journalistes de Sidwaya avaient une double casquette de « journalistes et révolutionnaires »[2]. Ils travaillaient dans l’équipe dirigeante de la révolution et au sein de la rédaction du quotidien. Certains n’avaient même pas reçu une formation journalistique.

De ce fait, Thomas Sankara semble avoir, en quelque sorte, participé à la mise en place de cette entreprise  qui tentera de détruire son combat. Une de ses nombreuses erreurs, peut-être, comme il le confessait lui-même, à mettre sur son compte. L’ « arme » Sidwaya qu’il pensait tenir entre ses mains pour son combat « contre les réactionnaires et leurs diverses organisations aguerris dans la désinformation, l’intoxication et le matraquage spirituel »,[3] cette arme s’est retournée immédiatement après sa mort contre lui. La rhétorique guerrière employée par Sidwaya prophétisait que « toute tentative fractionniste, d’où qu’elle vienne, sera donc mâtée et la Révolution ne s’en portera pas plus mal. » Prophétie à l’envers, selon Yaméogo, car elle débouchera fatalement sur l’assassinat du père de la révolution du Faso.[4]

La mort de Sankara entraina un changement de discours chez Sidwaya qui devint une presse antirévolutionnaire, rectificatrice pour suivre la ligne du nouveau régime. « Un discours négationniste » est lancé contre la révolution pour légitimer le nouveau pouvoir.  Des titres comme « Le devoir de rectifier » apparaissent dans le quotidien pour délégitimer la révolution, « cette affreuse comédie théâtrale » montée par « un révolutionnaire inconséquent ».

Une campagne de déconstruction brutale, qui sera sans succès en Afrique, du personnage de Thomas Sankara est entamée. Ce dernier sera « dépouillé de son titre » de président du CNR. Il est « un dictateur », « un despote », « un misérable », un «  médiocre dialecticien », « un ennemi du peuple »[5]. Autant de négations qui faisaient que le 15 octobre était plutôt, selon Sidwaya version Blaise Compaoré, une grâce et non un drame pour le peuple burkinabè.

Malgré cet effort de dépopularisation, le peuple burkinabè a pleuré son leader de même que les autres pays africains qui ont élevé Thomas Sankara au rang de héros et de fierté pour toute l’Afrique.

Cheikh Ahmadou Tidiane Mané

Doctorant en Histoire

contact : [email protected]

[1] Éditorial du n°000 du 5/4/ 1984 de Sidwaya, in Yaméogo L., « Sidwaya et la Révolution burkinabè d’août 1983 : une histoire à géométrie variable », op. cit, pp. 181-182.

[2] Id, Idem, p. 183.

[3] Id, Idem.

[4] B. P. Bamouni, «Sombre anniversaire, clairs enseignements », Sidwaya, 16 mai 1984, in Yaméogo L., p. 187.

[5] Yaméogo L., op.cit, pp. 188-189.

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