Par Zakaria Fougnigue Soro
Ernest Boka naît le 7 décembre 1928 à Azaguié-Gare, dans ce qui est alors la colonie de Côte d’Ivoire. Il appartient à l’ethnie abé, plus précisément au sous-groupe krobou. Son père, Boka N’Guessan (parfois désigné Akpêmin), est un planteur et notable local, présenté dans certaines sources familiales comme le 11e chef de terre de Grand-Morié. Sa mère, Yavo N’Gbéssô, est d’origine attié, originaire de Laoguié. Il est le cinquième d’une famille de sept enfants. Les récits le décrivent comme l’enfant sur qui reposaient beaucoup d’espoirs, celui « qui était tout pour la région ». On sait peu de choses précises sur son quotidien d’enfant : il grandit dans un milieu rural de planteurs, entre Azaguié et Grand-Morié, à une époque où l’école coloniale commence à s’imposer comme voie d’ascension sociale. Ses premières classes se font à Azaguié avec des instituteurs dahoméens (béninois), puis à l’école primaire du Plateau d’Agboville.
En 1942, à quinze ans, il réussit le concours d’entrée à l’École primaire supérieure (EPS) de Bingerville, l’établissement d’élite de la colonie. Il y brille et en sort major de sa promotion. En 1945, il intègre l’École normale de Katibougou, au Soudan français (actuel Mali). Il en sort major de la promotion ivoirienne et deuxième de toute l’Afrique occidentale française. C’est là qu’il révèle un tempérament de leader : élu président des étudiants et élèves de l’AOF au Soudan, il dirige un mouvement de grève contre les conditions d’études ou l’administration. L’école est fermée et tous les élèves sont renvoyés. De retour à Azaguié, son père vend une partie de ses plantations et Noël Akobé (l’un des tout premiers bacheliers ivoiriens) le soutient. Il exerce brièvement comme instituteur à Dakar.
En 1946, il obtient une bourse dans le cadre de « l’Aventure 46 », ce contingent de jeunes Africains envoyés en France. Il réussit la deuxième partie du baccalauréat à Briançon, puis s’inscrit à la faculté de droit de Grenoble. Il y prépare une thèse sous la direction du professeur Georges Lavau. En 1954, à vingt-sept ans, il devient le premier Ivoirien titulaire d’un doctorat en droit. Il obtient également son diplôme d’avocat (CAPA) et effectue son stage au barreau de Grenoble. Il est ensuite recruté dans le cabinet de François Mitterrand, alors ministre des Colonies. Parallèlement, il se forge une réputation de polyglotte exceptionnel : on lui prête la maîtrise du français, de l’anglais, de l’espagnol, du portugais, du russe, de l’arabe, de l’allemand, du latin, du grec, du wolof, de l’abey et parfois d’autres langues selon les sources.
Fin 1956, de retour en Côte d’Ivoire, il entre au cabinet du gouverneur (d’abord comme secrétaire, puis chef de cabinet). En 1957, il est nommé ministre de l’Enseignement, de la Jeunesse et des Sports dans le gouvernement de transition, puis ministre de l’Éducation nationale. Sous son impulsion sont créés ou développés les collèges d’enseignement général (CEG) et le lycée classique d’Abidjan. En 1959, il devient ministre de la Fonction publique et joue un rôle important dans la mise en place de l’École nationale d’administration (ENA). Membre du PDCI-RDA, il est alors très proche de Félix Houphouët-Boigny. Certains récits affirment qu’ils s’aimaient « comme père et fils ».
En 1960, il dirige la première délégation ivoirienne à l’Organisation des Nations unies. En janvier 1961, Houphouët-Boigny le nomme premier président de la Cour suprême. À 32 ans, Boka est le quatrième personnage de l’État. Il incarne la génération des jeunes intellectuels formés en France qui construisent les institutions de l’indépendance.
En janvier 1963 éclatent les affaires de « complot contre la sûreté de l’État ». Des centaines de cadres, dont des membres de la Jeunesse du Rassemblement démocratique africain de Côte d’Ivoire (JRDACI), sont arrêtés. Boka, président de la Cour suprême, démissionne en février 1963. Selon la version la plus souvent rapportée par ceux qui le défendent, il refuse de juger des amis et compagnons (parmi lesquels Charles Bauza Donwahi, Jean-Konan Banny, Samba Diarra) dans des conditions qu’il juge arbitraires et illégales. Il n’est pas immédiatement incarcéré et participe encore à la délégation ivoirienne à la XVIIIe session de l’Assemblée générale de l’ONU. Mais les tensions avec le sommet du pouvoir sont désormais ouvertes.
Le 2 avril 1964, Ernest Boka est arrêté et conduit à la prison d’Assabou, à Yamoussoukro. Le 6 avril, il est retrouvé mort. La version officielle, annoncée le 14 avril 1964 par Félix Houphouët-Boigny devant l’Assemblée nationale, les membres du gouvernement, le bureau politique du PDCI, l’ambassadeur de France, des diplomates, des évêques et des responsables religieux, est claire : Boka s’est suicidé. Il se serait pendu en accrochant le pantalon de son pyjama à la conduite de la douche. Avant de mourir, il aurait rédigé une « confession » dans laquelle il s’accuse d’ambition démesurée, de malversations, d’avoir milité dans une organisation estudiantine communiste à Grenoble, d’avoir engagé des « communistes » comme enseignants, d’avoir consulté un marabout qui lui aurait prédit le pouvoir suprême, et d’avoir comploté avec des fétiches (deux cercueils miniatures contenant des photos du président, des philtres, des poisons) pour attenter à la vie de Houphouët-Boigny. Un serveur du palais aurait dû verser un philtre dans les aliments du président. Houphouët-Boigny exhibe des valises de gris-gris et dénonce le fétichisme.
Mais cela n’est pas l’avis de tous. Car dès le 23 avril 1964, Georges Lavau, son ancien directeur de thèse, publie une lettre dans Le Monde. Il décrit un homme « parfaitement équilibré, jovial, d’un tempérament serein » et juge invraisemblables à la fois les accusations et un suicide sans contrainte. Il rappelle que l’accusation d’empoisonnement avait déjà circulé des années plus tôt et que Boka en riait.
Plusieurs récits, notamment ceux attribués à Samba Diarra et repris par l’historien Marcel Amondji, décrivent une tout autre scène. Selon ces témoignages, le 5 avril au soir, Boka est vu traverser la cour de la prison en direction des cachots, accompagné. Des bruits de coups retentissent dans la nuit. Le corps, quand la famille le récupère, porterait des traces de blessures incompatibles avec une simple pendaison. Certains affirment que la configuration des cellules d’Assabou rendait matériellement difficile le mode de suicide décrit (tuyau de douche, pantalon de pyjama). D’autres versions rapportent que Boka aurait été battu sur ordre, qu’il aurait résisté, cassé le bras d’un gardien (Samba Ambroise Koné selon certains récits) et que sa nuque aurait été brisée. Une hypothèse évoque une confession écrite sous la dictée ou sous contrainte, comme cela s’était produit pour d’autres accusés des « complots ».
Le Fonds Baulin (archives sur la politique intérieure d’Houphouët-Boigny) examine plusieurs hypothèses : suicide authentique, confession forcée suivie de suicide, mort accidentelle lors de coups, ou assassinat prémédité. L’auteur du Fonds rejette la thèse de l’assassinat planifié, mais reconnaît que la mort est survenue dans une prison d’État et que la responsabilité politique du régime est engagée. Des documents du « Parti Révolutionnaire Ivoirien » dès 1966 parlent d’assassinat. Le livre de Clément Yapi Doffou, De la révolte des Abbey à l’assassinat d’Ernest Boka, un devoir de vérité !, reprend et développe la thèse de l’assassinat.
La famille, de son côté, a toujours contesté la version officielle. Le corps est renvoyé à Grand-Morié dans un cercueil scellé, avec interdiction initiale de l’ouvrir. Selon certains récits, la famille a malgré tout examiné le corps, constaté qu’il saignait encore, et a dû l’enterrer sous surveillance militaire, de nuit ou en présence limitée.
La question qui demeure, qui l’a réellement tué ?
Il n’existe aucune preuve judiciaire définitive et publique permettant de nommer un tueur précis. La version officielle reste le suicide. Les versions alternatives accusent le régime houphouëtiste d’avoir ordonné, couvert ou provoqué sa mort (par coups, torture ou exécution déguisée). Certains récits mettent en cause directement Houphouët-Boigny (ordre de frapper ou de tuer), d’autres des gardiens ou des hommes de confiance. Mais aucun de ces récits n’a été confirmé par une enquête indépendante ni par un procès. Le mystère demeure intact 62 ans plus tard.
Au niveau sous-régional, l’annonce du décès provoque une onde de choc. Les présidents de Guinée, du Mali, de Haute-Volta et du Niger, membres du RDA, se rendent à Bouaké pour entendre les explications d’Houphouët-Boigny. Pendant des décennies, Boka reste officiellement un comploteur. Une réhabilitation partielle intervient plus tard : Henri Konan Bédié fait élever un mausolée à Grand-Morié. Des présidents s’y recueillent. Dans la région d’Agboville et sur les réseaux, sa mémoire est entretenue comme celle d’un intellectuel exceptionnel, d’un bâtisseur d’institutions et d’une victime des purges des premières années d’indépendance.
Comme Machiavel le disait : « Un prince sage ne laisse jamais survivre celui dont le mérite pourrait un jour éclipser le sien. »
Zakaria Fougnigue Soro


















