À l’occasion du 4ème congrès mondial des journalistes agricoles qui s’est tenu dans notre capitale du 3 au 9 décembre 1984, Thomas Sankara a donné une conférence de presse le vendredi le 7 décembre à la présidence du Faso. La conférence qui a duré près de deux heures a regroupé, en plus de la presse burkinabè, des journalistes venus d’Afrique et d’Europe. Deux sources ont été nécessaires pour ce compte rendu. Celui réalisé par Cheick KARAMBIRI pour l’hebdomadaire Carrefour Africain, mais aussi des citations retransmises par un diplomate français, trouvé dans les archives diplomatiques. Il est à remarquer que le passage sur les rapports avec la France n’est pas traité dans le compte rendu de Carrefour Africain.
La rédaction
Plus qu’un débat, une véritable séance d’explication
Le premier à prendre la parole, le délégué à la communication du congrès des journalistes agricoles, Monsieur Yao Ahadé a tout d’abord présenté les différents journalistes pour ensuite donner le plan à suivre pour la suite du débat. Comme il fallait s’y attendre, la première question à porter sur la politique du CNR en matière d’agriculture au Burkina.
Le camarade président a reconnu qu’il y avait eu des erreurs au départ, des erreurs qui sont dues au fait qu’on a toujours voulu canaliser les paysans par des méthodes fortes à partir des schémas de travail basés sur des théories reçues sur les bancs de l’école. Aujourd’hui, a poursuivi le camarade président, nous devons ignorer les paysans à formuler leurs besoins d’une façon qui leur convient. En un mot il faut que désormais le paysan burkinabè prenne conscience de sa situation.
Ainsi nous nous devons de le responsabiliser.
Relations avec la France (extrait des archives diplomatiques, note de M. Larose deuxième secrétaire d’ambassade de France)
“Quand vous mettez un peuple dans une situation où il est obligé de faire la révolution, il fait la révolution. Maintenant il cherche des alliances, mais des alliances qu’il est prêt aussi à critiquer si besoin est, et nous l’avons fait à plusieurs reprises et nous continuerons de le faire aussi longtemps que ce sera nécessaire. Cela ne veut pas dire du tout que nous sommes contre X ou Y. Nos relations avec la France, en la matière, sont largement critiquées. On pense que… on est gêné d’entendre le BURKINA PASO dans ses attaques… Mais cela ne veut pas dire que nous remettons en cause nos relations avec la France. Pas du tout. Nous estimons qu’il y a à établir des relations avec la France. Nous cherchons, nous les établissons ces relations, mais nous voulons que la France sache avec qui elle flirte désormais Nous sommes peut-être difficiles, mais nous sommes sincères, très sincères, et nous sommes ceux qui peuvent rester dans le dernier carré pour se battre ».
Question : Le gouvernement du CNR s’est-il donné un délai de 15 mois pour la réalisation du PPD ?
Dans sa réponse, le camarade président a relevé l’équivoque sur l’identité du fichier ou du moins l’étiquette affichée au gouvernement du CNR par le journaliste, qui parle du gouvernement militaire. « Il ne s’agit pas d’un gouvernement militaire mais plutôt d’un gouvernement révolutionnaire ». Quant à la question du délai imparti pour la réalisation du PPD, le camarade président reconnait que ça parait court, mais il est irréversible… Seulement, a poursuivi le camarade président, en cas d’échec, nous ferons notre autocritique et nous en tirerons les leçons pour les succès à venir parce que nous sommes des révolutionnaires.
« Faut-il maintenir le couvre-feu ? » Se sont enquis certains journalistes ?
À cette question le camarade président dira que le couvre-feu sera maintenu aussi longtemps que possible ; non pas à cause de la masse des militaires de la RDP mais plutôt à cause de ceux qui ont beaucoup perdu avec la révolution.
Des ennemis intérieurs poursuivent-il, il en existe. Parce que l’avènement de la révolution a d’août a fait des victimes : ceux qui ont perdu leurs paradis. Pareils à des animaux blessés, ces individus restent très dangereux. Ces hommes n’entendent pas qu’on instaure aujourd’hui un dialogue de justice. Donc ils sont prêts à aller jusqu’aux dernières extrémités. À ce sujet il est tout à fait normal que nous nous protégions. D’autre part a ajouté le président, il existe ici aucun cas de torture. Il s’est également étendu sur la protection des droits de l’homme dans notre pays.
Q : Quelle est la part réservée à la défense dans le budget 1985 ?
Le camarade président dans sa réponse a tout d’abord dénoncé le concept budgétaire de l’époque au niveau des pays africains, qui consistait à prendre des chiffres, convaincus qu’en cas de difficultés on pouvait téléphoner à Paris ou y effectuer une visite pour obtenir la rallonge disponible pour payer les fonctionnaires.
Aujourd’hui au Burkina « nous avons pris nos responsabilités, nous devons tous nous responsabiliser ; nous allons faire un sacrifice en faisant violence sur nous-mêmes » Quant à la proportion du budget, dira le camarade président, de l’État allouée, la grande partie est réservée au traitement des fonctionnaires (environ 36 milliards). En ce qui concerne la part de l’armée le camarade président a avancé que le gouvernement du CNR s’est donné comme mot d’ordre de ne rien mettre, même pas un centime dans les armes.
S’agissant de la masse salariale des militaires, le camarade président dit que cela a été une erreur commise au départ bien avant la révolution, parce que depuis 1978 le salaire des militaires a été multiplié par deux en raison de la politique démagogique selon laquelle il faut s’appuyer sur l’armée pour se maintenir au pouvoir.
Le paysan Burkinabè doit désormais sortir de l’obscurantisme
Q : Est-ce que le gouvernement envisage la création d’une sorte d’épargne spéciale ?
Cela existe déjà, dira le camarade président, dans nos campagnes. Mais, a-t-il poursuivi, la pratique n’est pas opérationnelle. Aujourd’hui le problème c’est de sortir le paysan burkinabè de son obscurantisme, parce qu’au fait, le paysan lorsqu’il épargnait de l’argent à quoi servait l’épargne ? Donc désormais il faut que la caisse nationale de crédit agricole se décentralise en s’appuyant sur des structures d’information comme la radio, la presse écrite et même la télévision à partir des émissions en différé. La caisse nationale de crédit agricole doit louer un rôle beaucoup plus promotionnel que commercial.
Pour conclure, le camarade président dit que le gouvernement envisage dans ce sens la création des chambres d’agriculture.
Q : Quels sont les changements intervenus au Burkina depuis l’avènement de la révolution ?
À cette question, le camarade président a remarqué que beaucoup de choses ont changé. « On le dit et je le crois ». Mais il ne lui appartient pas en tant qu’acteur de s’apprécier lui-même. Toutefois beaucoup de choses ont changé notamment dans le plan social, sanitaire, éducatif, sportif et culturel. Mais cela n’est pas assez, dira-t-il. Le plus important c’est d’avoir réussi à conscientiser tout un peuple, à élever son niveau de conscience politique, à lui avoir appris à définir son cadre de vie. Aujourd’hui, a conclu le camarade président, un vent nouveau est hostile à la tragédie, à la concussion et au détournement, au trafic d’influence.
L’affaire Diawara est entre de bonnes mains
Une question relative à la CEAO et au sort réservé à ses anciens dirigeants a été posée. « En mai dernier, dira un journaliste, 7 militaires ont été exécutés sans une autre forme de procès. La bande à Diawara, s’inquiète le journaliste, ne subirait-elle pas le même sort ? »
En ce qui concerne l’affaire CEAO, dira le camarade président, elle suit son cours. Mais, a-t-il fait remarquer, ce ne sera pas un procès de la CEAO, mais un procès d’une certaine catégorie d’Africains, d’une époque, d’une bourgeoisie bureaucratique très corrompue qu’il faut enterrer. Quant au procès de mai dernier, dira le camarade président : « Nous, nous sommes dans une situation exceptionnelle ; le juge c’est le peuple qui a le dernier mot ». Notre peuple est convaincu de la justesse du verdict et c’est le plus important, a-t-il conclu.
Puis le camarade président, citant Saint-Just, a dit : « Celui qui fait la révolution a lui-même creusé sa propre tombe. »
Q. : Comment appréciez-vous la présence des coopérants français dans notre pays ?
Compte rendu de Cheick KARAMBIRI Cette présence, dira le camarade président, a quelque chose de positif. Lorsqu’ensemble nous pouvons définir leur champ d’action. Mais cette présence ne commence à être négative que lorsque ces coopérants viennent chez nous comme en territoire conquis.
(extrait des archives diplomatiques, note de M. Larose deuxième secrétaire d’ambassade de France) : “La présence de ces nombreux coopérants français chez nous a quelque chose de positif lorsque la possibilité nous est donnée de définir ensemble la mission le champ d’action de ces coopérants, et les objectifs qu’ensemble nous devons atteindre. Elle ne commence a être négative, cette présence, que lorsque ceux qui arrivent viennent comme en territoire conquis, ou bien, malgré leur bonne volonté commettent des erreurs sociologiques en n’apprenant pas à s’adapter aux populations qu’ils vont rencontrer. Parfois ils croient bien faire et ils choquent, sans le vouloir, les populations qu’ils rencontrent et les braquent contre le message qu’ils veulent dispenser, et également lorsque cette aide-là, lorsque cette présence est assortie de conditions qu’on vous répète à tout bout de champ, de telle sorte qu’on cherche à vous donner, à vous mettre dans la peau, de l’éternel assisté, de celui qui doit toujours, toujours dire merci ».
Q. : Quels sont les principaux obstacles qui s’opposent au développement de notre pays et comment comptez-vous les surmonter ?
« Les obstacles, dira le camarade président, sont de plusieurs ordres ; mais notre principal obstacle c’est l’homme. Il faudra arriver selon le camarade président à transformer cet homme, à le faire participer au programme de développement. Bien sûr la révolution se mesure par le nombre d’écoles, de routes bitumées, de dispensaires construits, dira-t-il, mais elle se mesure aussi par le degré d’élévation de conscience politique des masses ».
Abordant par la suite la question des reportages sur Gorom, le président a estimé que les journalistes devraient faire preuve de compréhension afin de ne pas perturber le travail qu’on y mène. Ils pourront par la suite juger des résultats.
Quant à la position du CNR vis-à-vis de la féodalité, le camarade président dira que l’attaque contre la féodalité se fera de manière sélective parce qu’elle est d’importance inégale sur l’étendue du territoire. Quant à certains religieux qui se mettent toujours au travers de la révolution sous prétexte que communisme et athéisme ne font qu’un, le camarade président dira que les dix commandements de Dieu figurent dans le programme de la RDP.
Des rapports avec Kadhafi
On a surtout parlé des relations Libye-Burkina et certains journaux qualifient le gouvernement du CNR d’être un « pion » du colonel Kadhafi.
À cette question, dira le camarade président : « Je serai obligé de me répéter. Il y a trois types de chefs d’État vis-à-vis du colonel Kadhafi :
- Ceux qui ont peur du colonel Kadhafi et ne veulent jamais le rencontrer ;
- Ceux qui proclament très haut à leur peuple qu’ils ne veulent pas rencontrer le colonel Kadhafi et, en refusant les murs et les couloirs, rencontrent le colonel Kadhafi ;
- La troisième catégorie à laquelle appartient le Burkina rencontre Kadhafi à tambour battant pour discuter avec lui et lui dire ce que nous pensons et ce que nous ne pensons pas. »
Par la suite, Le chef du gouvernement a fait allusion aux relations avec la France qui, elle a affaire désormais.
Rapports France Libye (extrait des archives diplomatiques, note de M. Larose deuxième secrétaire d’ambassade)
“Cela présente l’inconvénient de se faire taxer de pion de KHADAFI, on l’a dit pour le chef de l’État français, mais moi je pense qu’il a fait une très bonne chose; le chef de l’État français a rencontré KHADAFI c’est très bien ».
Q. : Vous dites que l’Afrique qui était partie repart aujourd’hui ; sur quoi vous basez-vous ?
Le président répond que l’Afrique noire doit repartir et peut repartir. Parce que tout simplement il y a eu des échecs par des méthodes et pratiques politiques d’une façon générale. Aujourd’hui on assiste à une redéfinition d’un certain dynamisme africain avec cette jeunesse qui prend la relève. La tendance est au progrès. Par la suite, le président s’est longuement étalé sur l’aide qui lui a beaucoup été critiquée.
À une question relative au retrait du Maroc de l’OUA, le président a reconnu que cela était déplorable. Celui qui veut rencontrer l’Afrique va à l’OUA, car la majorité des pays africains s’y trouvent. Puis le camarade président a émis les vœux de voir le Maroc rejoindre ses frères africains à l’OUA.
Il a par ailleurs fait allusion à l’Éthiopie dont il faut apprécier les efforts.
La conférence prit fin par des questions sur la culture au Burkina Faso, compte tenu de la tenue prochaine de la semaine nationale de la culture à Gaoua et du prochain FESPACO.
En conclusion, le président s’est étendu sur la part du budget réservée à l’agriculture.
Sources : Carrefour Africain N° 861 du 14 décembre 1984 et note du 19 décembre 1984 n° 402/DAM de M. Alain Larose premier secrétaire à l’ambassade de France.
















