Nous publions ci-dessous un nouveau discours, récupéré dans les archives du quotidien Sidwaya, par Daouda Coulibaly et moi-même. Daouda Coulibaly avait en effet attiré mon attention sur la possibilité de récupérer des documents dans les locaux du quotidien d’Etat burkinabè, après qu’il y ait découvert quelques temps auparavan,t des discours, notamment ceux des anniversaires de la Révolution, qui n’avaient pas été publiés jusqu’ici. Après avoir pris des photos des pages de ces journaux, nous les avons tous les deux réalisé les transcriptions en fichier texte.

Ce discours est prononcé à l’occasion d’une réception lors d’une visite de Daniel Ortega, le Président du Nicaragua  au Burkina. Il complète celui, plus connu, prononcé le même jour mais en public connu sous le titre Nous devons soutenir le Nicaragua (voir à http://www.thomassankara.net/nous-devons-soutenir-le-nicaragua-27-aout-1986/)? On y trouvera notamment exposée, de façon précise, la position de Thomas Sankara sur le non alignement.

On se rappelle que le peuple du Nicaragua s’était débarrassé de son dictateur Somoza à la suite d’une insurrection armée dirigée par le FSLN (Front sandiniste de libération nationale), largement soutenue par la population victorieuse en 1979. De jeunes révolutionnaires humanistes accèdent alors au pouvoir s’engageant à installer un pouvoir démocratique et à sortir le pays de la pauvreté. Mais les américains vont engager un embargo et financer les contre-révolutionnaires, surnommés les contras qui n’ont eu de cesse de lancer des attaques, à partir des pays voisins notamment. Le pays devient difficilement gouvernable etles sandinistes, battus aux élections de 1990, quitteront alors le pouvoir.

Thomas Sankara se rapprocha du dirigeant sandiniste Daniel Ortega et n’eut de cesse, dans toutes les tribunes internationales, d’appeler au soutien des sandinistes. Il s’est battu sans succès pour qu’une conférence des non-alignés se tiennent au Nicaragua.

Bruno Jaffré


Le camarade président du Faso, le capitaine Thomas Sankara, a offert mercredi soir à 19 h 30, une sympathique réception au camarade Daniel S. Ortega, coordonnateur de la junte du gouvernement de reconstruction nationale et à l’importante délégation qui l’accompa­gnait. Cette réception qui avait pour cadre les jardins du palais présidentiel a été l’occasion pour les deux présidents de situer une fois de plus l’identité des points de vue des révolutions burkinabé et nicaraguayenne : nos deux révolutions poursuivent le même idéal de paix, de justice et de progrès social. Au vu des efforts et des sacrifices que consentent le peuple nicaraguayen et sa direction politique, le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) pour sauvegarder les acquis de la révolution du 19 juillet 1979. Le capitaine Thomas Sankara a, au nom du peuple burkinabé, décerné au grand combattant de la liberté, le camarade Daniel Ortega S. la plus haute distinction honorifique de notre pays, l’Etoile d’or du Nahouri.

Compte tenu de la portée hautement politique du toast prononcé par le président du Faso, nous vous le proposons dans son Intégralité

TOAST DU CAMARADE THOMAS SANKARA, PRESIDENT DU CNR ET DU FASO A L’OCCASION DU DINER OFFERT AU CA­MARADE DANIEL ORTEGA SAAVEDRA, PRESIDENT DU NICA­RAGUA

Camarade président,

Camarade Rosario Munilo, excellences Messieurs les ambassadeurs.

Camarades,

L’honneur que nous fait aujourd’hui le leader de la révolution nicaraguayenne, de nous rendre visite au Burkina Faso est un évènement d’une grande portée politique. Comme vous le savez, la Nicaragua est fort éloigné de notre pays aussi bien géographiquement qu’historiquement. Et pourtant, malgré les milliers de kilomètres qui nous séparent, malgré le handicap de la langue, malgré les différences de la culture, voici parmi nous, le ca­marade Daniel Ortega, président de la république révolutionnaire du Nicaragua.

Saluons le cama­rade Ortega,

Camarade président,

Permettez-moi tout d’abord au nom du peuple burkinabè et du mien propre de vous souhaiter la bienvenue à vous ainsi qu’à votre délégation qui vous accompagne en terre libre du Burkina Faso. C’est avec un sentiment de liberté et de joie que le peuple burkinabè et moi-même vous accueillons aujourd’hui.

Camarade Ortega,

A ceux qui s’interrogeraient sur l’intérêt que pourraient avoir en commun, je répondrais qu’au-delà des océans, au-delà des mers et des continents, nos deux pays ont le même idéal de paix, de justice et de liberté pour les peuples et entendent unir leurs forces pour défendre et sauvegarder cet idéal à un moment où l’impérialisme déploie arrogamment ses tentacules.

De plus,  tout un réseau de liens et d’inté­rêts divers nous unit, que ce soit en tant que pays en voie de dé­veloppement, cause de notre appartenance au groupe des 77 et des Non-alignés ou en tant que nations ayant choisi la voie de la liberté et de la dignité.

Camarade président,

Ni le Nicaragua, ni le Burkina ne peuvent se permettre d’accepter la division mani­chéenne qui veut que celui qui ne fait pas allégeance à l’Ouest travaille à l’Est. Nous, pays Non-alignés, estimons que la politique des blocs est néfaste à la paix mondiale.

Nous n’acceptons d’être ni les arrières pays de l’Ouest, ni les têtes de pont de l’Est. Bien que nous acceptions de coopérer aussi bien avec l’un qu’avec l’autre, nous réclamons le droit à la différence.

Mais qu’on n’attende pas de nous que nous soyons les spectateurs indifférents d’un match que se livreraient les grands, nos intérêts les plus primordiaux servant de ballon entre eux. Nous sommes nous aussi des acteurs de la vie internationale et nous avons le droit de choisir le système politique et économique le plus conforme à nos aspirations et le devoir de lutter pour un monde plus juste et plus pacifique, fussions-nous des États ne possédant ni grands cartels industriels ni arsenal nucléaire.

C’est pourquoi, camarade président, vous et moi avons choisi de condamner le colonialisme le néocolonialisme, l’apartheid, le racisme, le sionisme et toutes les formes d’agression, d’occupation, de domination et d’ingérence étrangère d’où qu’elles viennent.

Nous condamnons et luttons contre l’apartheid en Afrique du Sud tout comme le sionisme en Palestine ; nous protestons contre l’agression au Nica­ragua tout comme celle perpé­trée contre la Libye et les pays de la ligne de front ; nous dénon­çons l’invasion de la Grenade tout comme l’occupation de la Namibie et n’aurons de cesse de le faire tant que justice ne sera pas rendue à ces peuples.

Pour nous, le Nicaragua, qu’est-ce que c’est ? Dire que c’est un pays d’Amérique ne suf­fit pas. Ce serait même masquer par omission impardonnable la vérité.

Le Nicaragua, c’est d’abord quatre siècles de la plus rude des colonisations, cent ans de lutte coloniale pour le partage des dépouilles, cinquante ans d’une dictature cupide et san­glante.

Le Nicaragua, c’est la lutte, contre la domination, l’exploitation et l’oppression. C’est la lutte contre la domination étrangère, c’est l’affrontement direct, à ciel ouvert contre l’impérialisme, ses supports locaux.

Contre cet esclavage, il y avait, il y a, il y aura toujours ces hommes, ces femmes et ces enfants. Ils sont près de trois millions. Contre l’humiliation, il y a ces marxistes, ces intellectuels, ces paysans, ces croyants, ces non-croyants, ces bourgeois et ces riches qui aiment leur patrie, il y a aussi les pauvres. Tous sont des « compagneros » combattants. Ils luttent et meurent pour une même idéal, inscrivant dans le grand livre d’histoire de l’Amérique latine, les pages les plus belles parmi les plus nobles.

Des millions d’enfants sont morts au combat, des femmes sont tombées après avoir été torturées et violées, des combattants ont été fauchés, des prêtres ont interrompu la messe pour repousser les ennemis du peuple à l’aide de la Kalachnikov qui alors à craché le feu au nom de l’évangile progressiste.

Camarade, comme il est difficile d’être libre.

Chères frères du Nicaragua, nous comprenons les souffrances de votre chair, celles de votre âme. Oui li y a des pays que la chance ne visite pas. Triste Nicaragua, si loin de Dieu et si près des Etats-Unis. Oui, dans ces conditions, il est difficile de vivre libre.

Mais les héros meurent debout. Ils ne disent jamais qu’ils meurent pour leur patrie. Ils meu­rent simplement. Et leur sang fertilise le sol de la Révolution. Ainsi, Sandino a versé son sang et la Révolution sandiniste a triomphé un jour d’été 1979. Le Front san­diniste de libération nationale conduit victorieusement la lutte du peuple nicaraguayen

Alors, le 19 juillet 1979, Dieu est passé par le Nicaragua. Le monde entier a salué cette aube nouvelle. Les Etats-Unis aussi. Il ne suffisait pas de naitre, il fallait vivre. Qu’il est difficile de vivre libre !

Fallait-il que la tête du peuple Nicaraguayen soit perturbée, assombrie par tant d’hostilité ?

On a vu avec le Nicaragua une situation explosive en Améri­que latine. Les machinations commencèrent. On parla d’abord d’appel à la raison, puis ce furent des rumeurs de négociations qu’étouffèrent les menaces et les invectives, une opinion Nord-américaine troublée divise. On dénonce le régime nicaraguayen comme marxiste-léniniste et on crie au nouveau Cuba. Ce fut la campagne de discrédit contre le Nicaragua. On le qualifie de dictature, on lui inventa des opérations de déstabilisation de ses voisins, en prétendant qu’il est manipulé de l’extérieur pour justifier la haine.

Alors se réveillèrent les Somozistes et leurs gardes, ceux que là-bas on nomme les «vestices », les « penos », c’est-à-dire les bêtes, les chiens. Il furent fortement aidés à coups de dollars. Des pays frères et voisins cependant les abritèrent, les entrainèrent, les équipèrent. On institutionnalisa la contre-révolution. Et voilà les « contras ». Un race nouvelle de carnassiers de la terreur.

Puis parfois, de temps en temps, l’on constate une accalmie. L’on espère qu’elle s’éternisera. Mais le feu continue de couver, puis se déchaine de nouveau.

Vivre libre, espérer seulement en un avenir meilleur, ce n’est pas facile quand on est Nicaraguayen. C’est pourquoi la peuple burkinabè chante avec vous ce poème, qui est non de son inspiration poétique mais de son engagement révolutionnaire à dire ce qu’il pense.

Les impérialistes rôdent

Des profondeurs de la terre embrassée

Montent les clameur d’un peuple décidé

Car chaque jour est un jour de lutte

Des combats qui annoncèrent pour l’ennemi sa chute.

Mais qu’il est lourd le prix à payer !

Que de flots de sang il faut chaque jour verser.

Des mères ont pleuré leurs enfants morts au front

Des enfants ont enterré leurs pères à tâtons

Dans cette obscurité des “contras ” des bébés ont perdu leur biberon.

Ils ont empoigné la kalachnikov à la place et se sont retrouvés garçons.

Les blanches voiles des mariées ont été tachées de sang.

Des prêtres patriotes y ont vu un signe des temps

Qu’il est difficile de vivre libre et d’être Nicaraguayen

Comme il est doux de mourir pour ces frères humains

Nicaragua vaincra. Déjà le peuple sait lire. Il écrit et se soi­gne, cultive ses champs et redécouvre le sourire.

La Révolution triomphera, pour les contras no Pasaran

Votre terre, notre terre connaitra grâce à notre génie de la vraie manne

A côté du Nicaragua, il y a aura le Burkina

Car la Révolution est invincible et le peuple règnera

Alors des profondeurs de la terre suave et embaumée

Monteront les clameurs fraternelles de la symphonie achevée

C’est pour toutes ces raisons, camarades, que j’ai l’honneur et le plaisir de vous remettre au nom du peuple burkinabè un symbole de  fierté à votre égard

La Patrie libre ou mourir

La patrie ou la mort nous vaincrons.

Source : Sidwaya vendredi 29 août 1986

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