ISBN : 979-10-97328-20-7

Les éditions Mercury Ouagadougou

Mai 2021, 699 pages


Présentation de l’ouvrage (4ème de couverture)

« TRANCHES DE VIE», débute par l’évocation des parents de l’auteur, disparus respectivement en 1993 pour le père et en 2010 pour la mère. Puis il raconte son enfance au Niger sous la colonisation, dans les différentes villes où l’administration coloniale affectera son père directeur d’école. Son adolescence se déroulera pour l’essentiel au lycée de Niamey où il accomplit toutes ses études secondaires, au milieu de ses condisciples parmi lesquels il comptera beaucoup d’amis. Il est en classe de première en 1960, lorsque dans l’effervescence générale, le Niger sera proclamé indépendant.

L’ouvrage relate ensuite comment l’auteur poursuit ses études supérieures en France, dans les classes préparatoires aux grandes écoles d’ingénieurs, à l’issue desquelles il sera admis à l’École Polytechnique, avant d’achever sa formation à l’École nationale supérieure des mines de Paris.

«TRANCHES DE VIE» décrit alors comment ces années d’études en France ont été pour l’auteur l’occasion de confirmer son engage-ment politique en faveur de la liberté, de la dignité et de l’unité des peuples africains. Au cours de ses dernières années d’études, il sera militant puis membre du Comité exécutif de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF) et militant du Parti africain de l’indépendance de Haute-Volta (PAI). Rentré au pays en 1968, il confirmera son engagement syndical et politique, devenant l’un des responsables du Syndicat des techniciens et ouvriers voltaïques (STOV), de la Ligue patriotique pour le développement (LIPAD) et du PAI.

L’ouvrage rappelle comment, à ces différents titres, l’auteur participa de très près aux luttes sociales et politiques qui conduiront en 1983 à la victoire de la Révolution d’août dirigée par Thomas Sankara. Il figurera dans le premier gouvernement du Conseil national de la révolution (CNR) comme Ministre de l’équipement et des communications. De sérieuses divergences amèneront son parti, dès 1984, à prendre ses distances avec le CNR. Il assistera alors impuissant au développement des contradictions qui aboutiront le 15 octobre 1987 à l’assassinat de Thomas Sankara et à la fin du CNR.


Présentation de Philippe Ouedraogo

Philippe Ouedraogo a vécu d’abord au Niger où il a étudié jusqu’au baccalauréat. Puis il put faire de brillantes études en France. D’abord en classe préparatoire à Besançon, puis au prestigieux lycée Louis Le Grand à Paris. Il fut reçu au concours d’entré à  l’École

De gauche à droite, Arba Diallo, Thomas Sankara, Philippe Ouedraogo
De gauche à droite, Arba Diallo, Thomas Sankara, Philippe Ouedraogo

polytechnique puis à l’école nationale des Mines de Paris pour faire son application, deux des meilleures écoles d’ingénieurs de France. Il commence alors à militer à la FEANF (Fédération des étudiants d’Afrique Noire en France) dans laquelle se sont formés de nombreux futurs dirigeants politiques de la gauche en Afrique.

Choisi comme secrétaire puis Vice Président aux relations extérieures il a voyagé dans de nombreux pays, Tchécoslovaquie, Union Soviétique, Mongolie, Chine dans le cadre de ses responsabilités à la FEANF.  Il intégra le PAI (parti africain de l’indépendance) et connut les prémices des différentes scissions qui vont traverser les rangs des Voltaïques se réclamant du marxisme. Il vécut les évènements de mai 1968 en France avant de rentrer en Haute-Volta en aout 1968 où il intégra la fonction publique à des postes de responsabilités débutant sa carrière comme directeur de la géologie et des mines.

Parallèlement à son travail, il milite au STOV (syndicat des techniciens et ouvriers voltaïques) dès son retour et en rejoint la direction. Il milite aussi activement au PAI dont il intègre le comité directeur en 1975, et à la LIPAD, une organisation anti-impérialiste créée à l’initiative du PAI en 1973 dont il deviendra le secrétaire général. Contrairement au PAI qui reste clandestin, la LIPAD est une organisation autorisée et légale qui organise des conférences et des journées anti-impérialistes. Ces deux organisations vont jouer un rôle important pour la diffusion des idées révolutionnaires et la préparation de la Révolution. A tel point qu’à la veille du 4 août 1983, elle est devenue l’organisation révolutionnaire la plus puissante et très bien impliquée dans les syndicats, et notamment la CSV (Confédération syndicale voltaïque), dirigée par Touré Soumane, très populaire à l’époque pour le grèves menées contre le CMRPN.

Au lendemain de la Révolution, il devient ministre de l’Équipement et des Télécommunications, poste qu’il a occupé pendant environ un an jusqu’à la rupture du PAI avec les dirigeants du CNR. De nombreux militants du PAI furent alors arrêtés comme Adama Touré, Arba Diallo et Touré Soumane. Philippe Ouedraogo fut nommé chef de chantier de la cité An II puis à partir de janvier 1985 affecté à l’Autorité intégré du Liptako-Gourma (ALG) comme ingénieur des mines.

Le PAI fut beaucoup attaqué durant la Révolution et s’est trouvé affaibli après l’assassinat de Thomas Sankara. Philippe Ouedraogo en prit la direction. Une période difficile humainement et politiquement puisque le parti se déchira. Touré Soumane organisa une scission et il fallut une procédure judiciaires de près de 10 ans pour que Philippe Ouedraogo et ses camarades puissent récupérer le nom du parti. Ils décidèrent de créer le PDS en 2011 en attendant de récupérer le sigle.

Quand il a retrouvé officiellement son sigle en 2011, le parti a donc voulu officialiser la fusion PAI-PDS. Mais deux autres partis voulaient aussi fusionner avec lui. Cela a donné le PDS/METBA en 2012. Mais en 2015, les deux partis qui avaient fusionné ont quitté le PDS/Metba, qui en 2018 a repris le nom de PDS que la majorité des congressistes préférait garder.

Le parti vécut ensuite plusieurs alliances avec d’autres partis de gauche puis se transforma en PDS (Parti pour la démocratie et le socialisme) puis PDS/METBA en s’alliant avec un autre parti.

Philippe Ouedraogo fut député de 2002 à 2007. Il est toujours resté très proche d’Arba Diallo, qui fut lui aussi députés du PDS, jusqu’ au décès de ce dernier intervenu le 1er octobre 2014. On pourra pour en savoir plus se reporter à l’interview de Philippe qui revient sur n itinéraire et l’histoire du PAI et du PDS à https://www.thomassankara.net/pai-parti-africain-de-lindependance-periode-revolutionnaire-revelations-de-lancien-ministre-philippe-ouedraogo/


Nos commentaires

La première fois que j’ai rencontré Philippe Ouedraogo, c’était dans la clandestinité durant la Révolution. A l’époque, les militants du PAI étaient pourchassés après la rupture intervenue avec la CNR en août 1984. Je l’ai rencontré très régulièrement jusqu’à aujourd’hui, notamment lorsque j’ai commencé à rédiger mes ouvrages sur Thomas Sankara et la Révolution. Nous discutions presque exclusivement de politique. Calme et mesuré, sauf peut-être lors de cette première rencontre qui a eu lieu dans des conditions difficiles, il développait toujours des analyses posées et bien structurées. Sans doute des qualités issues de ses études à l’école Polytechnique dont l’un des premiers objectifs est justement de former des cerveaux bien remplis, efficaces et bien structurés.

En lisant cet ouvrage j’y ai retrouvé ces qualités. Regrettant qu’il ne parle pas beaucoup de lui, de ce qu’il ressent, par pudeur sans doute. Cela donne un ouvrage rigoureux dans lequel il s’est efforcé de rassembler ses souvenirs dans leur ensemble. Ainsi s’étend-il très longuement sur son enfance au Niger, sans pour autant trop nous faire partager ce qu’il ressentait. Il est vrai qu’il a vécu une enfance plutôt bien protégée et entourée. Mais on a l’impression qu’il a voulu absolument citer tous les gens et mais qu’il a croisés, un peu comme un inventaire. En réalité nous a-t-il confié, il s’agissait pour lui de rendre hommage à tous les gens qu’il a croisés et à faire connaitre à la jeune génération les nombreux oncles et tantes qu’ils n’ont pas connu.

– J’ai voulu rappeler les conditions qui prévalaient à l’époque de mon enfance et comment le petit garçon que j’étais les percevait : cela à l’intention de beaucoup de gens (tous les moins de 60 ans certainement) qui ne peuvent peut-être les concevoir aujourd’hui ;

– J’ai voulu marquer ma reconnaissance à beaucoup de camarades et d’amis que j’ai côtoyés au lycée en les évoquant nommément, de manière que chacun d’eux se reconnaisse ;

C’est peut-être un reproche que l’on pourrait faire à l’éditeur M. Thierry Millogo, dont il faut ici pourtant saluer le travail. Engagé dans la valorisation du livre, jusqu’ici libraire il s’est lancé dans l’édition, en respectant les auteurs qui ne sont pas obligés, alors que c’est presque toujours le cas chez les autres éditeurs au Burkina, d’avancer de l’argent pour être édité. L’éditeur aurait peut-être pu conseiller à l’auteur un style plus littéraire pour une biographie.

En lisant cet ouvrage extrêmement riche, on ne peut s’empêcher de lier le style aux fonctions qu’a exercé Philippe Ouedraogo qui a probablement toute sa vie écrit soit des rapports professionnels en sa qualité d’ingénieur soit des rapports politiques. Philippe Ouedraogo raconte donc ici avec force détails une bonne partie de sa vie mais ne se livre finalement pas beaucoup. Il décrit sa vie et ses amis mais n’est guère prolixe sur ce qu’il ressent. On aurait aimé par exemple quelques réflexions sur la période coloniale. Et ses impressions enfantines même s’il a vécu dans un milieu protégé. Sans doute y a t-il une forme de pudeur, mais aussi de la modestie.

Il faut attendre la page 258, pour rompre avec cette première partie. Il raconte alors la grève mené par les élèves pour demander le renvoi d’un proviseur nouvellement nommé pour des comportements et des réflexions révoltantes : “il aurait dit à tel ou tel élève, que la France dépensait son argent à nous prendre en charge et à nous nourrir alors que nous n’en étions ni conscients ni reconnaissants“. Le livre devient à partir de là plus vivant. Cette grève et la répression qui s’ensuivit donne l’occasion de découvrir un peu mieux quelques réalités de l’époque. L’auteur se livre un peu plus et raconte son début “d’activiste social”.

Brillant élève, Philippe Ouedraogo nous racontera alors son séjour en France, à Besançon où il commence à militer à la FEANF, puis ses deux années passées au lycée Louis Le Grand à Paris au bout duquel il fut reçu à l’École Polytechnique, puis l’École des mines de Paris. Après l’intermède de la grève il reprend son style distant et raconte sa vie dans ces deux prestigieuses écoles, présentant ses amis, donnant la liste de ses professeurs.

On entre ensuite dans la partie, à mon sens, la plus intéressante de l’ouvrage, lorsqu’il rentre au Burkina Faso. Il délaisse quasiment toute sa carrière professionnelle se contentant d’évoquer les différentes tâches et responsabilités qui lui furent confiés. Il se consacre presque exclusivement à sa vie politique et son militantisme au sein du PAI, qu’on lui présente comme “le parti communiste de notre pays” lorsqu’il est approché pour l’intégrer. Il est coopté au comité directeur en 1975. Il se livre alors à un certain nombre de révélations sur ce parti, son fonctionnement dans la clandestinité, ses orientations, son activité, les problèmes internes qui n’ont pas manqué tout au long de son existence. Cela nous vaut aussi un portrait d’Amirou Thombiano, le premier dirigeant du PAI “dont tous les étudiants voltaïques en France évoquaient le nom avec beaucoup de respect“.

Sa nomination comme Haut-Commissaire du Plan en 1973 donne lieu à plusieurs pages où il semble se livrer. Non seulement on découvre l’intérêt qu’il a pour son travail, mais surtout il accepte cette mission, après avoir longtemps résisté puis posé certaines conditions comme celle d’être conseiller du ministre et de ne pas participer au conseil des ministres. Ses camarades s’y opposent. Ce qui donne lieu à une séance d’explications à l’issu de laquelle il leur donne finalement raison. Mais ils ne décident alors aucune sanction ce qui montre une certaine tolérance dans ce parti, qui n’était pas très répandue à l’époque. Ils mettent d’accord finalement pour qu’ils démissionnent à la première occasion, ce qu’il fera quelques mois plus tard.

Il ne consacre que quelques pages à la LIPAD (Ligue Patriotique pour le développement), créée à l’initiative du PAI qui sollicita sa légalisation et put dont développer ses activités publiques, notamment des conférences et l’organisation de journées anti-impérialistes dont il donne quelques exemples. Les militants du PAI clandestins, pouvaient donc apparaitre publiquement comme militant de la LIPAD. Et l’auteur écrit : “dans le quasi-désert intellectuel qui prévalait à cette époque pour la discussion des questions politiques économiques et sociales”, la LIPAD créée en 1973 afin de “diffuser les idées anti-impérialistes dans les milieux les plus larges à commencer par ceux des travailleurs et des organisations“.  La LIPAD avait créé un journal Le Patriote. “Nous avons publié” de 1977 à 1988, au total 23 numéros, la parution étant interrompue durant la période de la révolution (1987 – 1983″ écrit l’auteur.

Ces deux organisations ont bien sûr joué un rôle de tout premier plan dans la formation politique des futurs révolutionnaires, la diffusion des idées marxistes, notamment parmi les étudiants, les intellectuels et les syndicalistes. L’ULC (Union des luttes communistes) dirigés par Basile Guissou et Valère Somé, reconstitué peu avant la Révolution en ULCR (Union des Luttes communistes reconstruites) et le PCRV qui existent toujours et exercices une forte influence sur le mouvement syndicale et la société civile, sont issues de scissions du PAI.

La jeunesse du Burkina dont le rôle a toujours été important pendant la Révolution mais aussi au moment de l’insurrection de 2014, connait peu l’histoire du PAI et le la LIPAD. En s’opposant au CNR en 1984, pour des orientations et surtout une gestion peu démocratique de la direction, ce qui entraina la rupture, elle subit par la suite non seulement la répression de la Révolution mais aussi un dénigrement systématique de la part des CDR, dont on a exclu ses militants pourtant parmi les premiers à les créer.

Des pages à 437 à 538, l’auteur nous livre une analyse commentée de l’histoire de la du Burkina de 1978 à la Révolution, intéressante et rigoureuse, évoquant certes les luttes menées avec ses camarades, la répression qu’ils ont subie mais avec une certaine modestie, livrant encore des informations inédites. Par exemple Philippe Ouedraogo et Adama Touré rencontrent Thomas Sankara à sa sortie de prison et ce dernier apparait marqué par sa détention. Il semble déçu et envisage même de se mettre en retrait quelque temps. Mais ils finissent selon Philippe Ouedraogo par le convaincre de reprendre le combat.

La préparation du 4 août donne l’occasion de plusieurs nouvelles révélations. L’auteur relate quelques rencontres avec Thomas Sankara, et le rôle précis assignés au PAI dans la nuit du 4 août révélant qu’on leur avait demandé d’envoyer une douzaine de jeunes accueillir les commandes de Pour les guider dans la ville par exemple.

Le livre se termine par les chapitres 18 et 19 dans lequel Philippe Ouedraogo traite de la période révolutionnaire. Parallèlement aux réalisations de la Révolution auxquels le PAI a contribué avec ses 5 ministres, il relate les différents épisodes qui vont amener à la rupture avec le CNR puis son arrestation et celles de plusieurs de ses camarades : la manœuvres de l’ULCR, les dénigrements de certains CDR, les critiques posées par le PAI, essentiellement la prépondérance des militaires au du CNR et une certains improvisation dans le lancement des projets, etc… Mais il ne cache pas non plus les problèmes que leur a posé Touré Soumane, dirigeant syndical mais aussi membre du la direction du PAI et ses déclarations provocatrices contre le CNR, sans en référer au parti.

Philippe Ouedraogo termine l’ouvrage par la fin de la Révolution et l’assassinat de Thomas Sankara et ses compagnons, et relate une rencontre avec Blaise Compaoré. IL écrit : “Dénoncé, démythifié dénigré, vilipendé de toutes parts, depuis mai 1984, avec le concours massif des mass-médias officiels ou priés qui se comportaient en caisses de résonance du pouvoir et de milieux réactionnaires petit-bourgeois saurait-il garder son intégrité et sa cohésion? (p. 675)”. Il ne répondra pas à question terminant son livre sur une interrogation quant à l’avenir du parti. Ce fut une période difficile pour ce parti qui a pourtant jouer un rôle fondamental pour l’accession de la Révolution.

Sans toute était-ce douloureux de revenir sur cette période. Nous avons évoqué plus haut en introduction les conflits internes, avec Touré Soumane.

Mais ce parti, lorsqu’il a pu reprendre le sigle à sa compte a poursuivi son activité politique en tant que PDS (voir plus haut, puis PDS Metba après une fusion avec un autre parti. Avec Adama Touré, des divergences sont nées après la fin de la Révolution. Elles n’étaient pas vraiment d’ordre politique mais portaient sur la gestion du lycée de la jeunesse créé par Adama Touré qui avait été conçu au départ au sein du PAI pour en partie financer le parti.

Arba Diallo décédé peu de temps avant l’insurrection était devenu un des leaders les plus populaires de l’opposition au régime de Blaise Compaoré. Très apprécié comme maire de la ville de Dori dans le nord du pays, il était arrivé deuxième aux élections présidentielles de 2010, avec plus de 8% des voix. C’est dire combien le PAI a influencé la vie politique du Burkina.

Philippe Ouedraogo nous livre ici sa contribution à l’histoire de son pays. On retiendra surtout les révélations sur l’histoire du PAI, son fonctionnement et sa contribution à la Révolution sur lequel il revient longuement. I explique en particulier longuement les divergences amenant la crise qui a amené la rupture avec le CNR. Cet ouvrage vient compléter l’ouvrage d’Adama Touré, une vie de militant (voir à https://www.thomassankara.net/une-vie-de-militant-un-livre-de-adama-abdoulaye-toure). Touré Soumane n’a pas écrit d’ouvrages mais il a donné aussi sa version dans une longue interview sur la page facebook https://www.facebook.com/ArchivesDuBurkinaFaso/.

Bruno Jaffré

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